La sortie des pesticides ne dépend pas que des agriculteurs

Les mobilisations actuelles contre les pesticides ciblent souvent les agriculteurs comme premiers responsables des changements à mener, alors que l'ensemble des acteurs publics et privés doit agir pour sortir nos agricultures de la dépendance à ces produits.

Les conditions ne sont pas encore réunies pour une réduction drastique de l'usage des pesticides. Depuis vingt ans, de nombreux produits ont été retirés du marché européen, d'où une sur-utilisation de ceux restant autorisés, au point de les rendre moins efficaces en raison des résistances induites. Depuis 1980, l'agriculture biologique est reconnue institutionnellement : près de quarante ans après, seulement 7,5% des surfaces agricoles sont concernées. Vue l'actuelle spécialisation régionale des systèmes agroalimentaires, des agriculteurs de certains territoires ne peuvent se diversifier pour moins dépendre des pesticides en cultivant de nouvelles espèces, faute de débouché rémunérateur (voire de semences adaptées) à proximité.

Ce manque de conditions favorables explique l'actuelle faible part d'agriculteurs utilisant peu de pesticides. Ceux-là réussissent malgré ce contexte difficile, grâce à des opportunités commerciales, des situations territoriales avantageuses (telles qu'un climat moins propice aux maladies), ou des ressources spécifiques (par exemple, un réseau personnel local élargi favorisant la constitution d'une clientèle pour s'engager en circuits courts). Ils se regroupent aussi entre eux pour construire leurs propres solutions, par exemple par le partage d'expériences, l'investissement en commun, l'organisation de nouveaux débouchés, etc. Mais l'implication dans ces collectifs est exigeante en temps et compétences. Les opportunités particulières dont bénéficient ces agriculteurs et leurs efforts d'auto-organisation ne sont donc pas généralisables, ni ne suffisent à combler tous les manques... A fortiori à l'heure actuelle où l'appui à ces collectifs d'agriculteurs est insuffisant, comparé aux soutiens publics massifs accordés individuellement aux exploitations, et peu conditionnés par des objectifs environnementaux.

Diverses études ont déjà souligné ce décalage entre les enjeux pressants de transition agroécologique et le peu de moyens adaptés à disposition des agriculteurs. Elles révèlent les blocages existants à différents niveaux du secteur agricole et agroalimentaire, et les nombreux changements à combiner pour les lever : en investissant dans la recherche publique en partenariat avec les efforts d'expérimentation des agriculteurs, en soutenant l'innovation agroalimentaire favorable à la transition écologique, en révisant les soutiens publics et fiscaux amplifiant l'usage des pesticides, tels ceux encourageant l'agrandissement des exploitations sans développement de l'emploi, etc. L'inclusion de normes environnementales dans les accords commerciaux éviterait aussi la concurrence délétère d'importations agricoles, dont les bas prix résultent notamment d'un large recours aux pesticides.

Une mobilisation générale est donc nécessaire, en exhortant de multiples acteurs du secteur agricole et agroalimentaire et des pouvoirs publics au changement. Sinon, l'actuel mouvement de sur-responsabilisation environnementale des agriculteurs sans leur fournir davantage de moyens appropriés, risque d'accroître le ressentiment et la désespérance dans les campagnes.

 

Par Véronique LUCAS, sociologue et agroécologue 

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