Francophonie littéraire dans les universités françaises?

À la question « Où sont passées les littératures francophones ? », il conviendrait d’ajouter une autre interrogation qui lui est intrinsèquement liée : Pourquoi des formations en littératures francophones en 2020 ? Si cette question est désuète dans de nombreux pays, en France, elle est cependant toujours d'actualité.

Pour des formations en francophonie littéraire

Maître de conférences en littératures francophones depuis plus de vingt ans, je souhaiterais également apporter mon soutien aux collègues signataires de la lettre publiée sur le site de Médiapart, le 26 juin dernier, suite au recrutement d’un non spécialiste sur un poste de francophonie.

À la question « Où sont passées les littératures francophones ? », il conviendrait d’ajouter une autre interrogation qui lui est intrinsèquement liée : Pourquoi des formations en littératures francophones en 2020 ? Pour qui connaît le dynamisme et l’essor de ces enseignements dans les universités du monde entier, en particulier en Amérique du Nord, mais aussi dans les universités les plus prestigieuses d’Amérique du Sud ou d’Asie, la question pourrait sembler désuète. En France, la francophonie littéraire, comme le rappelle Véronique Corinus, « peut encore être combattue localement et son intégration dans l’offre de formation universitaire fortement remise en question, à la faveur d’un simple changement de maquette[1] ». Le contenu des formations relève pourtant d’un enjeu sociétal qu’il serait aujourd’hui dangereux d’ignorer. À peine sortis du confinement imposé par la situation sanitaire liée à la COVID 19, et en écho au « Black lives matter » qui résonnait dans les villes nord-américaines, nous avons vu une partie de la jeunesse de notre pays se mobiliser pour réclamer davantage de justice et d’égalité de traitement. Les jeunes gens présents dans les manifestations sont aussi, potentiellement, les étudiants auxquels nos offres de formations sont destinées. Il serait dommage que la rue, espace d’expression de la colère sociale, devienne le seul lieu de leur formation citoyenne. Il serait aussi regrettable que le déboulonnage des statues – quels que soient les méfaits commis par les personnages que représentent lesdites statues – se substitue à la tâche intellectuellement plus ardue de la lecture et de l’étude des textes littéraires.  

Remiser les littératures francophones au magasin des accessoires, poser un couvercle sur les pensées de l’humanisme qu’elles contiennent, sur les formes de vie qu’elles véhiculent, sur les espaces infinis qu’elles dessinent, revient à couvrir une cocotte-minute qui menace d’exploser et à préparer son explosion. La métaphore du genou sur le cou de la francophonie littéraire n’est pas si osée qu’elle ne le paraît. En d’autres termes, chasser le passé colonial de notre pays, balayer ses registres de littérarité d’un revers de main, s’interdire de repenser la construction de l’universel, éviter de se donner les moyens de les enseigner conduit à alimenter le feu qui couve. Parce qu’elles posent, de manières diverses, des questions d’histoire, de mémoire et d’identité, parce qu’elles incitent à des débats d’idées, les littératures francophones, notamment postcoloniales, s’adressent avant tout aux jeunes générations que nous formons dans les institutions de la République française. La littérature est aussi une affaire de citoyenneté : on y forge sa propre vision du monde, sa propension à éprouver la « mondialité », on y connecte l’histoire des autres à sa propre histoire. Cette tâche de transmission, celle de l’enseignant-chercheur, paraît aujourd’hui plus que jamais fondamentale.

Dans un essai malicieusement intitulé Tout ce qu’on ne te dira pas Mongo, l’académicien Dany Laferrière dispense de précieux conseils à un jeune homme fraîchement débarqué à Montréal. Il le nomme Mongo pour saluer la mémoire de l’écrivain camerounais Mongo Beti : ce dernier avait élu Rouen comme lieu de vie... Concluant son propos, Dany Laferrière constate que « malgré tout, on sent un mouvement de fond. Quelque chose a bougé. Quelque chose bouge depuis un moment. Cette majorité de jeunes, qui veulent une vie moins isolée du reste de la population, sont peut-être en train de réactiver le vieux corps social blessé[2] ».

En France aussi, le vieux corps social blessé par la colonisation mérite que nos offres de formation en francophonie littéraire accompagnent sa réactivation, prennent en compte une histoire, une langue, une façon plurielle d’habiter le monde qu’il nous faut transmettre et donner en partage à tous nos étudiants, pour tenter d’en finir avec les métaphores meurtrières de la « souche » et les fantasmes de « l’ailleurs ». Dans ce contexte, il ne serait pas inutile de repenser collectivement la construction des offres de formation en littératures francophones. En 2020, leur déconfinement reste encore bien timide !

Véronique Bonnet, Maître de conférences en littératures francophones, Université Sorbonne Paris Nord (ex Paris 13, Seine-Saint-Denis), professeure invitée à l’Université de S̲ão Paulo en 2017.

 

[1] Véronique Corinus, « Concepts et création », in Nouvel état des lieux des littératures francophones. Cadres conceptuels et création contemporaine, dir. Véronique Corinus et Mireille Hilsum, Presses Universitaires de Lyon, 2019, p. 8.

[2] Dany Laferrière, Tout ce qu’on ne te dira pas Mongo, Montréal, Mémoire d’encrier, 2015, p. 294

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