Une école qui n’a d’inclusive que le nom -Témoignage d'une accompagnante AESH

"Cette rentrée s'est très bien passée", nous dit le ministre Jean-Michel Blanquer, une réussite pour l'inclusion scolaire des élèves en situation de handicap et une réelle avancée pour leurs accompagnantes... et pourtant, voici le témoignage de l'une d'entre elles, non renouvelée, à Toulouse, qui nous montre ce que la com' ministérielle cherche à cacher, une réalité pleine de mépris :

Accompagnante d’élèves en situation de handicap (AESH) de 2015 jusqu’à aujourd’hui, je souhaite ici témoigner de la réalité du terrain qui se trouve malheureusement aux antipodes des discours que nous délivrent M. Blanquer, ministre de l’Éducation nationale et de la Jeunesse, et Mme Sophie Cluzel, secrétaire d’État auprès du Premier ministre chargée des Personnes handicapées. On nous parle d’inclusion, de professionnalisation, de sécurisation du métier d’AESH alors qu’il ne s’agit en réalité que de précarisation, de fragilité institutionnelle, d’isolement des AESH et de mépris à leur encontre.

                        - Nous sommes littéralement parachutés, sans formation -


En 2015, j’ai donc postulé pour un contrat à temps plein dans une crèche toulousaine et ai été recrutée. Puis, avant même la prise de poste, il s’avère que j’ai décliné cette offre d’emploi car se déroulait dans le même temps une session de recrutement du rectorat de Toulouse pour accéder à un poste d’AVS (en CUICAE, contrat aidé 20 h/semaine). Je n’ai pas hésité un seul instant à me présenter, même si j’ignorais alors
s’il y aurait une embauche à la clé. J’ai pris le risque, car j’étais extrêmement motivée à l’idée de pouvoir contribuer à la scolarisation d’élèves en situation de handicap. J’ai passé un entretien (de dix minutes) et appris, ravie, que j’étais engagée.


Je serai donc affectée auprès d’élèves de maternelle et d’élémentaire. Il faut savoir que nous sommes littéralement parachutés, sans formation réelle, face à des élèves qui présentent toutes formes de handicaps. Il nous faut jongler, improviser, inventer, chercher, échanger. Nous sommes souvent démunis, parfois perdus. Mais de petits liens se tissent entre élèves et AESH, une confiance s’établit petit à petit, l’élève persévère, les progrès apparaissent. Notre « métier » prend tout son sens. Mais les plus grandes difficultés rencontrées ne proviennent pas des élèves autistes non verbaux, des élèves avec troubles du comportement ou présentant d’importants retards. Non, les plus grandes difficultés sont directement liées à l’institution. Combien d’enseignants ont encore beaucoup de mal à accepter la présence d’un autre adulte dans la classe, combien de directeurs et de directrices ne connaissent pas les missions du personnel AESH et nous demandent de faire de l’administratif, de la surveillance d’élèves non notifiés MDPH et j’en passe ? Il nous est alors difficile de dire à nouveau ce que sont nos missions, la plupart des AESH se taisent et font ce qu’on leur demande. Nous sommes précaires, CDD à répétition, salaire de misère, isolement, hiérarchie toute puissante, etc. La docilité est ici en marche, quotidiennement. Cela semble être la condition sine qua non pour conserver son poste. J’ai eu l’occasion de travailler en réelle collaboration, en confiance avec quelques enseignants. C’était constructif, extrêmement enrichissant pour l’élève et pour chacun d’entre nous. Mais il suffit de lire les témoignages sur les réseaux pour saisir à quel point ce n’est pas toujours le cas. Les AESH sont dédaignés,
voire méprisés, et, du fait de leur précarité, n’osent s’exprimer.


J’entends dire, lors de réunions, que certaines collègues mangent à midi dans leur voiture. La raison en est souvent qu’elles ne sont pas les bienvenues dans la « salle des maîtres (!) ». Selon les chiffres, nous serions environ 100 000 AESH, ne pourrions-nous pas rebaptiser cette salle en « salle du personnel » ? De vraies salles du personnel, accueillantes. N’y a-t-il que des maîtres qui exercent dans les écoles, en 2019 ?
L’inclusion doit être totale, et l’Éducation nationale se doit d’intégrer au mieux ses agents, même son petit personnel précaire. C’est loin d’être le cas. Pourtant, si demain il n’y avait plus aucun AESH en classe, les enseignants seraient les premiers à les réclamer. Car comment faire sans, aujourd’hui ? (341 476 élèves scolarisés en situation de handicap en 2018, d’après estimation, car aucun chiffre officiel n’est disponible).

- Les AESH, du fait de leur précarité, n’osent s’exprimer - 


Pour en revenir à ma situation personnelle, j’ai exercé dans plusieurs écoles et ai été affectée en septembre 2018 dans une nouvelle école élémentaire. En juin dernier, j’ai reçu un recommandé du rectorat : mon contrat n’est pas renouvelé, après quatre années d’exercice. Aucun motif n’est précisé. Le choc ! J’ai immédiatement contacté le syndicat, le SNUIPP-FSU31, seul soutien concret pour nous, qui m’a conseillé de solliciter au plus tôt un entretien avec la directrice de mon école. Ce que j’ai fait. Je l’ai donc rencontrée dans son bureau et lui ai exprimé mon désarroi. Je lui ai demandé si elle avait envoyé quelque chose au rectorat. « Non, je n’ai rien communiqué au rectorat », m’a-t-elle répondu. Puis elle m’a fait remarquer que je n’étais pas sans savoir que les enseignants avec lesquels je travaillais s’étaient plaints de moi, à plusieurs reprises, dans l’année. Je suis tombée des nues ! Je n’ai jamais eu d’informations en ce sens. Aucun reproche ne m’a jamais été fait, aucune remarque, je n’ai été convoquée à aucun entretien. Au contraire, avec les enseignants, nous échangions sur les projets de vacances, une naissance dans la famille, les études de leurs enfants. Courtoisie, sourires, amabilités quotidiennes, et cela tout au long de l’année. Et patatras ! Je ne comprends pas.

J’ai décidé d’en parler avec eux. Ils ont semblé gênés. M’ont avoué ne rien savoir des missions des AESH, ignorer comment faire et quoi faire avec ! J’ai ensuite posé la seule question qui vaille : « Ai-je commis la moindre faute professionnelle ? » Leur réponse a été la suivante : « Non, aucune. » Et moi de répondre : « Mais alors ? La sentence est sévère, je n’ai commis aucune faute professionnelle, et à 51 ans je perds mon travail. » Réponse : « Nous aussi sommes mal considérés par l’Éducation nationale ! »
Le syndicat du SNUIPP-FSU31 me soutient, comme il le fait chaque fois qu’un, ou plutôt une AESH est en difficulté. (La profession est très majoritairement féminine. Tiens donc ! Métier précaire : personnel majoritairement féminin.) Demandes d’audiences répétées du SNUIPP-FSU 31 auprès des services du rectorat. Je finis par avoir des éléments de réponse concernant ce non-renouvellement, qui ressemble clairement à un licenciement sans les difficultés qui vont avec pour un employeur. Je suis consternée, mes collègues AESH également.

« Nous aussi, profs, sommes mal considérés par l’Éducation nationale. » 

(ndlr : c'est vrai, mais la sentence est loin d'être la même...)


Les motifs (rédigés par la directrice d’école qui m’avait pourtant affirmé n’avoir rien signalé à mon égard) :
– relations avec l’AESH difficiles (pourtant, il n’y a eu aucun conflit, aucun reproche, aucune remarque, aucun signalement. Je m’interroge, vraiment…) ;
– l’AESH jette du matériel (sous-entendu, je m’agace et jette du matériel en l’air dans la classe. Oui, une et une seule fois j’ai jeté, à la poubelle, le feutre effaçable de mon élève. Il fuyait, il y avait de l’encre partout. Je l’ai d’ailleurs fait avec l’accord de l’enseignant. Le papa s’est plaint auprès de l’enseignant le lendemain, il ne fallait pas jeter ce feutre cassé. Le travail des AESH ne tient donc qu’à un fil, ou à un feutre. On touche le fond) ;
– l’AESH intervient parfois lorsqu’un élève n’a pas la bonne attitude (oui, lorsqu’un élève avec troubles du comportement vient me gêner à plusieurs reprises dans mon travail avec l’élève que j’accompagne, je le dis. Ah ! mais oui ! Je suis AESH ! Être un bon AESH c’est donc se taire ?).
J’ai sollicité le rectorat par mail, arguant de l’injustice de ce non-renouvellement. La seule réponse que j’ai eue : « Vous avez été reçue en régulation par les services académiques afin d’évoquer votre situation professionnelle. » À nouveau, je tombe des nues. Ceci est grave car je n’ai jamais été invitée, ni été convoquée à aucune médiation d’aucune sorte. J’hésite : mépris total, erreur sur la personne ou incompétence ? Je réponds de fait : mépris total et incompétence.


J’ajoute que j’ai travaillé en tant qu’AESH dans une autre école toulousaine pendant plus de deux ans. Les AESH s’étaient succédé auprès d’un élève difficile. Je suis donc arrivée du jour au lendemain dans cette école, auprès de ce nouvel élève. Les enseignants et la directrice ont souhaité témoigner par écrit de mon implication dans mon travail auprès des élèves. Tous ont souligné mon investissement, ma persévérance,
le sens de l’écoute, la relation de confiance et de bienveillance que j’ai pu établir avec les élèves. Ils indiquent également le très bon contact humain et relationnel que j’ai su construire avec les enfants et les adultes. Ils disent à quel point mon aide a été précieuse. Visiblement leurs témoignages n’ont aucun poids, cela ne compte pas. À la corbeille ! Dossier suivant ! On jette ?


J’ai eu par le passé des jobs alimentaires. Petits boulots précaires avec des employeurs peu réputés pour leur politique de bienveillance vis-à-vis de leurs salariés. Pour autant, et cela sans aucune hésitation de ma part, je dis clairement que j’y ai été bien mieux traitée que par les services du rectorat et que par certains membres du personnel enseignant.

- Aujourd’hui, je suis désabusée, écœurée par ce mépris. -


Le seul appui que j’ai reçu, en tant qu’AESH, a été celui du SNUIPP-FSU31. Attentifs, réactifs, ils font leur possible pour défendre nos droits les plus élémentaires. Ils luttent pour « repêcher » du personnel mis sur la touche pour des motifs incompréhensibles. J’étais l’une des seules à être syndiquée dans les écoles où j’ai exercé. Mes collègues me demandaient bien souvent des informations sur nos droits. Mais ils
n’osent pas se syndiquer, leur argument : ils ont peur que cela les pénalise ! La précarité et la méfiance dominent. Car nous, qui nous devons d’être plein de bienveillance avec nos élèves, nous n’en bénéficions pas.
J’étais tellement heureuse de pouvoir travailler à l’inclusion scolaire, je m’y suis investie, j’y ai éprouvé des doutes, de la solitude, mais aussi tant de joie avec les élèves. Aujourd’hui, je suis désabusée, écœurée par ce mépris institutionnel. Nous ne sommes rien, dépendants du bon vouloir de quelques-uns, nous devons demeurer silencieux, dociles et cachés au fond de la classe. Tout cela, pour un salaire net moyen de 700 euros par mois. Sans perspectives. Éjectables sans discussion. 


Ces non-renouvellements de contrat ont lieu dans un contexte bien précis : il n’y a pas assez d’AESH. Des centaines d’élèves sont en attente (ndlr :500 en Haute Garonne à notre connaissance), des familles attaquent l’État pour voir enfin leur enfant scolarisé accompagné d’un AESH. Et dans le même temps, on renvoie sans scrupule, sans réel motif, du personnel qui, au fil des ans, a acquis des compétences. Drôles de méthodes pour développer l’inclusion scolaire. Car au final, l’inclusion scolaire ne peut se faire que dans une société inclusive.


Alice, ex-AESH


Ce témoignage d'Alice, c'est la réalité partagée par beaucoup d'AESH... Sur des prétextes fallacieux, une centaine de collègues n'ont pas été renouvelées cette année, jetées avec plus de mépris qu'on en aurai pour un mouchoir en papier... et pour les bientôt 4000 que compte le département de la Haute Garonne, avoir ce contrat, dans l'immense majorité payé 723€ pour être présente du lundi matin au vendredi soir auprès des élèves, n'est pas pour autant une victoire, un confort, car sur le terrain, même si on peut tomber sur des équipes bienveillantes, bien souvent, pour ne pas dire toujours, les AESH se retrouvent aux prises de relations toxiques, de hiérarchisation n'ayant pas lieu d'être qui profite de la muselière qu'est la précarité pour s'imposer toujours plus insidieusement...

Chaque jour des démissions tombent sur les bureau du rectorat, et pas toujours parce que les collègues ont trouvé quelques meilleurs horizons, parfois à la suite tout simplement de Burn out, comme se fut mon cas, peut être rédigerais à mon tour un témoignage, pour l'instant je me fais juste le relais de celles et ceux qui sont et resteront mes collègues.  -Sébastien, également ex-AESH -

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