A.E.S.H., les nouvelles "ni nonne, ni bonne, ni conne" de l'Education Nationale ?

Profession à plus de 90% féminine, l'accompagnement des élèves en situation de handicap 'AESH) à l'école relève presque du sacerdoce, tant par l'implication et la bienveillance nécessaire que par sa non-considération par la société, l'institution et notre ministère... Devons nous y voir un problème de sexisme ?

En tout cas cette invisbilisation et cette précarité imposée doit être dénoncée et combattue. Commençons donc par répondre à cette question : être AESH, c'est quoi ?


D
epuis le 11 février 2005, la loi  égalité des droits et des chances, la participation et la citoyenneté des personnes handicapées a jeté les bases de cette nouvelle fonction, ce nouveau job qu’est aujourd’hui l’A.E.S.H. et que peut être certains d’entre vous connaissent sous son ancien titre d’A.V.S. (Auxiliaire de Vie Scolaire). Bien évidemment, comme Rome, cela ne s’est pas fait en un jour et tire aussi son essence d'ancienne chose préexistante (l'Adaptation et Integration Scolaire depuis 1983), et il y a encore beaucoup à faire… c’est un métier encore aujourd’hui en pleine évolution, qui est loin d’être parfait, tout autant pour les personnes assurant ce métier que pour les enfants recevant cette aide.

Mais parlons rapidement du principe de cet emploi qui est mien depuis 11 ans. Chaque année, je me présente à la classe d’une manière imagée qui, je pense, devrait vous en donner une assez bonne idée :

Vous connaissez très certainement dans votre entourage une personne en situation de handicap, peut être l’êtes vous vous même, porteur d’un handicap extrêmement commun dans notre société, une “mauvaise” vue…
C’est un handicap finalement assez facile à compenser, puisque nous avons inventé un outil simple mais ingénieux : la paire de lunettes !
Grace à elles, combien d’enfants ont pu profiter pleinement de leurs apprentissages à l’école, sans s’épuiser depuis le fond de la classe à déchiffrer un tableau flou ?
Et bien l’A.E.S.H. est une paire de lunettes avec des jambes, il s’agit d’une personne qui a pour fonction d’étayer, de béquiller un enfant pour qu’il ne subisse plus le poids de son handicap et qu’il profite pleinement de son apprentissage dans une structure scolaire classique.

Lutilisation de l’image de la paire de lunettes me permet deux choses en classe, la première c’est de montrer le coté “banal”, “normal” de la présence d’un A.E.S.H.; même chez les tout- petit de maternelle, il n’est plus rare de rencontrer un enfant derrière ses p’tites fenêtres persos.
La seconde c’est de préciser que contrairement à bien des idées reçues, je ne vais pas faire “à la place” de l’enfant et qu’il n’y a pas à être jaloux de lui, il ne reçoit pas une aide que les autres n’auraient injustement pas. Je suis là pour l'accompagner, lui permettre de faire, mais c’est lui et lui seul qui fait, ses erreurs comme ses réussites sont les siennes.

Mais depuis cette année, je me suis mis à utiliser aussi l’image de la béquille, pour illustrer une tout autre raison…
Tout le monde voit ce qu’est une béquille et en plus elle offre comme image un autre avantage : celui du caractère “transitoire” de l’accompagnement. La finalité étant que l’enfant puisse ne plus avoir besoin de son A.E.S.H., qu’il ait développé son autonomie et ait trouvé en lui son moyen de béquiller son handicap.

Et en utilisant l’image de la béquille, j’ai été frappé par la pertinence de cette image, oui, moi AESH, je suis une béquille, une béquille fournie par la société, une béquille importante, indispensable même, mais une béquille complètement bancale…

Examinons rapidement ce qu’est une béquille :elle est composée de plusieurs parties, la poignée ainsi que la gouttière pour l’avant bras qui est “l’interface” entre le blessé et elle et permet le contact, la prise en main. Ça, j’ai envie de dire, c’est l’A.E.S.H. au boulot, à l’école auprès de l’enfant… et aussi adapté, aussi doux et aussi ambitieux de sa réussite qu’il puisse l’être, il ne viendrait jamais à l’esprit de quiconque de penser que c’est suffisant… 
Non, cette partie en plastique se prolonge sur un tube en aluminium, donnant une certaine portée, une longueur nécessaire mais encore insuffisante. Ceci est à mon avis l’image des compétences de l’A.E.S.H...

Mais pour avoir une portée vraiment efficace, un autre tube en aluminium, terminé par en embout en caoutchouc vient s’enchasser dans le premier et c’est la combinaison des deux qui permet enfin de reposer au sol, en adaptant la longueur de la béquille. Cette partie là, c’est une formation, initiale et continue, diplômante, permettant à l’A.E.S.H. d’être de la bonne hauteur, adapté à l’enfant, de reposer sur le sol et pas dans le vide, tout en ne glissant pas à chaque fois qu’on s’appuierait dessus.

S’appuyer dessus tiens ! Il nous manque encore une chose ! Trois fois rien, un tout petit élément, mais que si on l’oublie, rend caduque tout ça… quelque chose qui permet à la béquille, une fois adaptée à la bonne longueur, de se tenir elle même, je veux parler du petit clip, vous savez ? La petite bague avec un ergot ? Et bien ce petit clip, ça serait un SMIC. Pas un truc mirobolant vous en conviendrez, juste un salaire complet, mensuel, qui permettrait à notre A.E.S.H. de se tenir lui même, pas un SMIC horaire, obligeant le personnel actuel à vivre avec 686€, parce qu’une fois que vous avez fait votre semaine auprès d’un enfant en situation de handicap, que vous avez fait votre boulot, sur des horaires assez particuliers ne vous permettant de toute façon pas de trouver un complément, ben… vous avez aussi une vie à coté, vos propres gosses à vous occuper, votre maison à faire tourner, votre frigo à remplir, vos factures à payer, et je vous le souhaite, deux-trois loisirs pour vous aérer l’esprit aussi… Non sans mentir, c’est vraiment pas grand chose et ça serait pas volé que d’avoir un SMIC entier pour s’occuper toute la semaine scolaire d’un enfant en situation de handicap, vous pensez pas ?

Mais j’en arrive à ma conclusion, que vous avez sans doute déjà devinée, après tout c’est dans le titre. Actuellement le métier d’AESH est un job précaire, invisibilisé, déconsidéré, nous n’avons pas de formation qualifiante qui nous permettrait d’avoir la portée nécessaire pour être efficace, nous subissons un maintient forcé sous le seuil de pauvreté, qui nous handicape nous même et nous empêche de “nous tenir” et d’être stable… Sans parler des Rectorats qui nous ballottent sans ménagement, parfois en cours d’année, d’un enfant à l’autre, d’un établissement à un autre, sans considération pour eux comme pour nous. Et les promesses et les actes du gouvernement ne vont clairement pas dans le bon sens... Au final le métier d’A.E.S.H. est encore à construire, pour le bien de ceux qui le sont et surtout celui des enfants qu’ils et elles accompagnent.

 

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En l'état nous le sentons bien, sur le terrain et depuis là haut au ministère, nous sommes perçu comme les bonnes à tout faire, heureuse de nos missions, prêtes à tout les sacrifices et surtout trop "connes" pour réclamer une considération... Voilà pourquoi j'interoge en titrant ainsi, pour nous faire entendre et être écoutées, devons nous reprendre à notre compte ce slogan du milieu hospitalier ? Car non, nous ne sommes ni bonnes, ni nonnes, ni connes !

S
vous êtes sensible au message que je viens de vous passer, vous pouvez peut être m’aider, en partageant cet article, pour sensibiliser le plus de personnes possible à cette réalité et qui sait ? Si ça venait aux oreilles de nos médias et dirigeants, peut être réussirions-nous à …

… mettre une béquille à la précarité ! ; )

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