Lettre ouverte aux dirigeants européens : Halte au coup d’état financier à Athènes !

Mesdames, Messieurs, Etant une européenne convaincue, pas seulement par conviction mais aussi par condition de vie, je souhaite m’adresser à vous en cet instant critique où se joue non pas l’avenir de la Grèce mais celui de l’Europe toute entière. Permettez-moi de vous dire qu’en voyant la façon que vous menez les négociations avec le gouvernement grec, j’ai honte. J’ai honte de cette Europe-là, j’ai honte à l’Europe, après avoir œuvré pendant plusieurs années à la construction d’un espace de pensée européenne.

Mesdames, Messieurs, Etant une européenne convaincue, pas seulement par conviction mais aussi par condition de vie, je souhaite m’adresser à vous en cet instant critique où se joue non pas l’avenir de la Grèce mais celui de l’Europe toute entière. Permettez-moi de vous dire qu’en voyant la façon que vous menez les négociations avec le gouvernement grec, j’ai honte. J’ai honte de cette Europe-là, j’ai honte à l’Europe, après avoir œuvré pendant plusieurs années à la construction d’un espace de pensée européenne.


Désormais se déclarer européen risque d’être entaché à jamais par les chantages odieux que vous exercez sur le gouvernement grec, par le biais d’une incitation ouverte à un bank run. Comme le dit très justement Martine Orange à sa dernière tribune à Mediapart, « depuis quelques semaines, ce sont les principes mêmes de l’Europe qui sont remis en cause. Des drames des migrants en Méditerranée à la volonté de faire capituler la Grèce, nous assistons à l’attaque des fondements de la démocratie, des droits de l’homme, de tout ce qui fait la culture européenne. »


Qu’est-ce qui me permet d’avancer des accusations si graves. Une multitude d’éléments les attestent. Lors de la dernière réunion du Euro Groupe du 18 juin, M. Schäuble a interdit à M. Varoufakis de distribuer  les propositions grecques à ses collègues tandis que ceux-ci étaient invités à se prononcer sans même en avoir pris connaissance au préalable. Le lendemain M. Tusk a su trouver la bonne formule, en disant la Grèce aura à choisir entre votre projet à vous et la faillite.  Précisons que vos propositions de coupes franches dans les retraites mènera à coup sûr à  une augmentation significative du pourcentage de des retraités  grecs vivant en dessous du seuil de pauvreté qui a déjà  atteint le 44,9%. En même temps, la hausse de la TVA que vous voulez à tout prix imposer ne manquera pas de conduire plusieurs entreprises grecques à la faillite et leurs employés au chômage en ajoutant de points supplémentaire  au triste record en la matière détenu par la Grèce. Un record atteint grâce aux vaillants efforts de la Troïka et de ses acolytes grecs. J’ajouterais ici  que selon une étude de Wolfgang Münchau votre proposition pour la Grèce n’en manquera pas à produire dans les quatre années à venir une récession supplémentaire de 12,6%. M. Münchau, en tenant compte de vos exigence d’excédents, a calculé que la dette dont la restructuration indispensable vous vous obstinés à refuser- atteindra le 200% du PIB en 2019. Ainsi, en 2020, vous serez en mesure de nous inviter à fêter  avec vous cet exploit à l’occasion de dixième anniversaire de la mise sous tutelle de la Grèce. Vous contesterez sans doute la fiabilité de cette étude mais ce qu’aucun économiste qui se respecte ne saurait nier est l’effet récessif certain de mesures que vous voulez imposer par la force à la Grèce. On est en droit d’en conclure que vous souhaitez enfoncer encore plus le pays dans la misère sociale et économique la plus totale, pour que ses tourments puissent servir de contre-exemple aux autres peuples européens qui auraient pu avoir la fâcheuse idée de loucher vers Podemos, Sinn Fein et d’autres formations hérétiques.


Coup d’état financier


Mais vous ne vous contentez  pas de menacer le gouvernement grec de faillite ; la faillite vous l’organisez  méthodiquement et sournoisement avec des rumeurs, de vraies fausses annonces aux médias, de fuites savamment orchestrées aux médias, qui laissent planer un scénario à la chypriote au-dessus de la tête des épargnants grecs. En annonçant l’imminence  d’un capital control en Grèce, par un jeu calculé de déclarations alarmantes lesquelles, les rares fois qu’elles sont démenties, elles ne le sont qu’à mi- mots, seront immédiatement reproduites  tout de suite après, vous incitez délibérément de faire de retraits massifs de leur dépôts. Il serait trop long de dresser ici un inventaire exhaustif de vos faits et gestes incitant à la panique bancaire; je vous renvoie donc à l’excellent compte rendu qu’en fait  Romaric Godin dans la Tribune ainsi qu’à l’analyse qu’en fait Martine Orange dans Mediapart. Je ne donnerai qu’un exemple suffisamment parlant : la vraie fausse rumeur lancé par les soins de M. Queré  selon laquelle, il se pourrait que les banques grecques restent fermées ce lundi. Qu’insinuent de tel propos sinon qu’il ne resterait que un week-end, pour que les épargnants puissent encore faire de retraits? Bref, vous faites tout pour conduire les banques grecques au bord de la faillite, et vous le faites en recourant au bon vieux schéma de la prophétie apocalyptique, qui en semant la panique finit par s’accomplir par elle-même, du fait de sa seule énonciation publique. Quant au surplus de liquidités de l’ordre de 1.8 milliards BCE a bien voulu accorder aux banques grecques samedi dernier, ce n’est qu’une somme « insuffisamment suffisante », c’est du moins ce que des « sources sûres du FMI » ont laisser fuiter, pour maintenir les banques grecques tout juste à flot mais toujours au bord du gouffre. Vous espérez  contraindre ainsi le gouvernement Tsipras de décider ses prochains mouvements sous la menace permanente d’un « accident » bancaire. Le but évident de l’opération étant de créer la panique à l’opinion public et de forcer la main à Tsipras pour qu’il capitule sur tous les fronts afin d’éviter un scénario à la chypriote.

 

Ce n’est point la première fois qu’une telle stratégie est employée. En matière de chantages aux liquidités et d’ultimatum Take or leave it, M. Jean-Claude Trichet avait excellé lors de son passage de la BCE. Les Irlandais en ont goûté la saveur, lorsqu’en novembre 2010 et sous la menace du tarissement du robinet de liquidités, ils furent forcés de signer un mémorandum qu’ils s’obstinaient jusqu’alors à rejeter. Martine Orange en énumère d’autres exemples dont le plus flagrant fut la destitution bien organisée de Papandréou de son poste de Premier Ministre, une fois que celui-ci avait eu la très mauvaise idée de proposer en novembre 2011 un référendum.

 

Mais il y a pire (le pire n’est jamais assuré). Une étude de Peterson Institute datée de mai 2012 sous le titre parlant Comment un bank run peut faire partie de la solution[1] (The Endgame in Greece – How a bank run can be part of the solution) décrit en détail de quelle manière une panique bancaire en période électoral pourrait s’avérer forte opportune pour  pousser les électeurs à se détourner de Syriza. Son auteur, M. Jacob Funk Kirkegaard, ne mâche pas ses mots : «un bank run accéléré en Grèce pourrait offrir quelques opportunités. Nous devons donc s’attendre à aucun répit sur le front de menaces de la part des dirigeants d’Eurozone. En effet, ces dirigeants peuvent encourager secrètement la panique bancaire comme une stratégie qui révèlerait aux yeux de tous, le caractère fallacieux et trompeur du programme électoral de Syriza. Si les déposants des banques grecques ne peuvent pas faire confiance aux promesses d’Alexis Tsipras concernant leur argent propre, pourquoi ils voteraient pour lui ? » Et l’excellent homme  pousse son raisonnement jusqu’à dire « tout un chacun qui veut maintenir la Grèce dans l’Eurozone se doit de retirer de l’argent aux banques ». On ne peut pas être plus clair, je crois. Mais  il ne faut surtout pas imaginer que ce scénario-là était resté lettre morte à l’époque. Entre mai et juin 2012, résonnaient sans cesse à nos oreilles des voix européennes terrorisantes et alarmistes qui reprochaient à Syriza tous les mots de la terre, (voir ici un article relatif et ici l’appel que nous avons lancé, Etienne Balibar, Michel Vakaloulis et moi-même)  accompagnées des admonestations  pour un retour à la raison.  En mai 2012 il y a eu  une fuite importante de capitaux, dont une grande partie est rentée au bercail juste après la formation du gouvernement Samaras. Une véritable campagne d’intimidation fut lancée en interne et en externe afin de terroriser les électeurs avec la perspective de la perte de leur épargne et d’une fermeture imminente des grandes entreprises, si, par malheur, Syriza l’emportait. Une grande banque systémique grecque, Eurobank pour ne pas la nommer, avait même donné la consigne à ses employés de bien prévenir leur client de la fermeture certaine de la banque, si Syriza l’emportait. C’est le même scénario en cours aujourd’hui, sauf que maintenant l’implication des institutions européennes se fait  ouvertement et non plus secrètement. Il va de soi que cette attaque financière a trouver en interne des renforts de taille.  M. Stournaras, votre homme à la tête de la Banque de Grèce et ex-ministre ayant signé tout ce que lui proposiez, n’a pas manqué  d’apporter sa propre contribution à la création d’une panique bancaire, en publiant un rapport qui prévoit des catastrophes cataclysmiques si jamais un accord  avec vous n’est pas signé tout de suite. Et il l’a fait le jour-même du Eurogroupe, en plein milieu de négociations Des politiques grecs aussi comme Mme Bakogianni et M. Géorgiadis avaient déjà apporté leur pierre de touche à l’édifice avec des déclarations alarmantes à volonté. Comme l’a révélé Martine Orange dans son article Grèce : les créanciers instaurent la stratégie de la terreur, une étude de la très honorable Goldman Sachs avait déjà tout prévu depuis le mois de décembre : « Cette volonté de semer l’inquiétude ressemble tant au scénario de Goldman Sachs, établi dès décembre, où s’enchaînaient panique bancaire, fermeture des banques, contrôle des capitaux, capitulation politique, mise sous tutelle économique et nouvelles élections, que cela en devient troublant». Ceci étant,  permettez-moi de douter sur votre capacité d’être troublé pour si peu. L’important est que plus en plus de citoyens grecs commencent à s’apercevoir que « tout au long de la semaine, les créanciers et la BCE ont tout fait pour déstabiliser les déposants grecs. Et placer le gouvernement grec devant un choix impossible » comme le dit fort justement Romaric Godin.

 

Ajoutons que Goldman Sachs n’en était pas à son dernier coup. Le site économique grec capital.gr relate que la  très honorable maison prévoit un défaut imminent de la Grèce dans l’euro, accompagné d’un capital control. GS précise que la période chaotique qui pourrait suivre comporte tout de même « le risque d’une sortie de l’euro au lieu de conduire au changement politique qui permettrait d’arriver à un accord ». Au cas où nous n’aurions pas compris quel changement politique l’honorable maison appelle de ses vœux, elle en dresse les contours d’une façon on n’en peut plus claire. Le capital control ruinerait la confiance des électeurs au gouvernement, de sorte que la voie vers « un nouvel équilibre politique interne » soit enfin ouverte - par « nouvel équilibre politique comprendre une nouvelle configuration de la carte politique grecque entre les partis qui permettra d’arriver finalement à la conclusion d’un accord. Cette recomposition de la scène politique grecque qui serait atteinte grâce aux turbulences inquiétantes de la période de transition, implique nécessairement des nouvelles élections ainsi que la formation de coalitions inédites (ici le lecteur grec ne peut pas s’empêcher à penser aux valeureux services que Potami se propose d’offrir à la patrie en danger). Le tout rendra possible le maintien de la Grèce dans la zone euro sous un  gouvernement suffisamment docile aux diktats. Goldman Sachs croit savoir que les créanciers camperont ferme à leur position au sommet du lundi afin d’obtenir que la Grèce restera sous tutelle.  Au cas où Syriza s’obstine à ne pas rentrer dans l’ordre, la voie s’ouvrirait vers le second acte du schéma déjà exposé. Si ce qui vient d’être décrit n’est pas un scénario de déstabilisation méthodiquement planifiée d’un gouvernement élu, qu’est-ce que c’est ?

 

Le terrorisme financier a du mal à passer


Mais hélas pour vous la panique n’a pas vraiment pris à Athènes. Vendredi, juste après que Benoît Coeuré ait dit que il n’est sûr que les banques grecques rouvriront lundi, un drôle de calme régnait à l’agence de mon quartier où je me suis rendu vers la fin de la matinée. Et, oh surprise, il y avait moins de monde que d’habitude et j’ai pu finir la transaction–désolée, mes amis, mais il ne s’agissait point d’un retrait- à la moitié de temps que cela prend d’habitude ! Certes, il y en avait qui faisaient des retraits importants, mais pour votre mécontentement, il y avait aussi qui faisaient des versements !  A la mi-journée, on pouvait voir devant de guichets automatiques des petites queues de trois à six personnes et c’est tout. La BCE de son côté a laissé fuiter que ce vendredi-là les retraits ont dépassé le milliard. Mais quel crédit accorder à des propos officieux qui ne sont étayés par aucun calcul chiffré ? Faut-il vous croire, Messieurs, sur parole, et qui plus est sur une parole chuchoté à l’oreille d’un journaliste connivent ? Il se peut que des gros épargnants se soient précipités à sortir leur pactole du pays. Mais les petits, ceux qui ont vu leurs revenus fondre pendant les sinistres années de memoranda, ceux-là dans leur majorité n’ont pas suivis vos consignes. Quoi qu’il en soit, l’état d’esprit d’athéniens n’a point viré à la panique. Lors d’un concert de jazz en plein air donné hier soir on voyait autour de soi tout sauf de visages crispés ou angoissés. Comme quoi, sehr geehrte Damen und Herren, vous n’êtes pas tout-puissants. Vous pouvez organiser la fuite des capitaux de grosses fortunes à l’étranger mais,  votre parole a perdu beaucoup de son crédit auprès de la population. La preuve, les grecs s’obstinent à soutenir leur gouvernement, le dernier sondage donnant 62% de Grecs préférant que Syriza ne cède pas ! Ces foutus Grecs, que leur faudrait-il encore qu’ils rentrent enfin dans l’ordre ? Mme Lagarde, ayant en tête la ténacité de citoyens grecs, y a mis du sien, en déclarant  à l’issue du Eurogroupe  du jeudi, que, si jamais la Grèce ne paient pas le 1,6 milliards qu’elle doit rembourser au FMI, la directrice de cette institution, en violant ouvertement les statuts de celle-ci, n’accordera pas à la Grèce le délai supplémentaire réglementaire d’un mois, et elle déclarera la Grèce en défaut. Personnellement, je souhaite de tout cœur qu’il n’y ait aucun versement le 30 juin, cas où j’atteindrai sereinement le 1 juillet, pour voir si la directrice du FMI osera d’opérer en pleine contradiction avec les statuts, en mettant en péril la totalité de l’économie européenne, que dis-je, de l’économie mondiale juste pour donner une leçon aux grecs récalcitrants. Voyez-vous, après que vous en ayez administré au peuple grec plusieurs overdoses de discours catastrophistes,  le terrorisme financier commence à  rencontrer quelques difficultés pour atteindre sa cible. Les Grecs seraient-ils sur le point de s’immuniser contre le poison que vous essayez de leur  faire avaler ?

 

Un plan de déstabilisation politique


En incitant à un bank run, vous mettez en route un plan savamment étudié pour faire tomber le gouvernement Syriza, si celui-ci s’obstine à ne pas céder sur tout, et de lui substituer un autre de votre convenance. Si par contre vous réussissez de forcer Syriza à une capitulation totale, vous comptez sur l’usure qui va saper la popularité de Tsipras auprès d’une population qui, jusqu’à maintenant, continue contre vent et marée à lui accorder son soutien auprès de la population. Vous ne cessez de rêver à créer de tensions  si  importantes au son sein de cette coalition de gauche radicale pour que celle-ci finisse par voler en  en éclats. Rôle clef à ce scénario est appelé à jouer M. Stavros Théodorakis, un présentateur télévisuel, qui se trouve actuellement en tête de Potami, un parti réputé pour ses accointances avec le cercle des créanciers. Précisons que S.Théodorakis prône ouvertement la  nécessité d’une baisse de retraites et d’une  non-restructuration de la dette grecque. Cependant, ce dirigeant d’une formation qui n’a fait plus que 6% aux dernières élections, est, dans le contexte actuel, votre interlocuteur de prédilection. Il a été reçu en grande pompe par  M. Junker, M. Sapin et M. Schulz, ce dernier ne manquant pas d’occasion pour affirmer que c’est bien avec Potami que Syriza aurait dû former un gouvernement de coalition, mais aussi. Comble de l’affaire, l’homme qui se présente en Grèce comme un porte-parole officieux de Bruxelles faisant part aux Grecs du mécontentement de M. Junker devant la supposée « intransigeance »  de Tsipras, fut invité au dîner donné après le sommet de chefs d’états européens ce lundi. Qui plus est, il rencontrera individuellement les dirigeants présents, afin de régler ses prochains mouvements au gré de leurs désirs. Il n’est point difficile de voir clair dans ce jeu. Ou bien il faut obliger le gouvernement Tsipras d’accepter de mesures exceptionnellement dures auxquelles il faudrait ajouter l’arme majeur du capital control, ce qui ne manquerait de le discréditer aux yeux de ses soutiens, ou bien il faudrait provoquer une scission au sein d’un Syriza que vous souhaitez voir se désagréger pour introniser  ensuite  un gouvernement de coalition avec la soi-disant bonne partie de Syriza où M. Théodorakis jouera un rôle de premier ordre.

 

Meine Damen und Herren, tout ce que je viens de décrire a un nom, il s’appelle un coup d’état financier où à la place des tanks  on fait appel aux banks! Un coup d’état fomenté par les institutions européennes, voilà le visage de l’Europe que vous souhaitez donner à voir à vos peuples. Je ne saurais dire si ceux-ci toléreront vos agissements. Vous faites tout pour les dresser contre les Grecs en leur faisant croire qu’ils ont payé et continueront à payer pour le sauvetage de la Grèce. Ce que vous ne dites pas est que, ce qui fut présenté en 2010 comme un plan de sauvetage de la Grèce n’était en réalité qu’un généreux plan de sauvetage de banques européennes exposées à la dette grecque. Tous les économistes qui se respectent admettent actuellement qu’à l’époque il aurait fallu faire une restructuration substantielle de la dette grecque qui la rendrait viable, avant d’entreprendre n’importe quelle  mesure de redressement fiscal.  Or, une telle restructuration aurait pu faire perdre 30 milliards à peu près aux banques européennes, au premier rang desquelles se trouvaient BNP Paribas, Société Générale et la Deutsche Bank. Et pour que celles-ci n’accusent pas une perte qui aurait nécessité leur recapitalisation au frais du contribuable, vous avez imposé à la Grèce un sauvetage qui n’a pas manqué de la ruiner. Bref, ce qui fut présenté comme un plan d’aide à la Grèce n’a été qu’une recapitalisation  indirecte des banques, qui ont eu tout leur aise pour se débarrasser à temps les obligations grecques avant la restructuration de 2012. Le fait est confirmé par la toute récente déposition de Panayotis Rouméliotis à la commission parlementaire Vérité sur la dette. Rouméliotis qui représentait à l’époque la Grèce au FMI, a révélé que des représentants de grandes banques européennes furent reçus à plusieurs reprises par l’équipe du FMI à Athènes afin d’éviter une restructuration qui les prendrait de court. Comme quoi, l’appel lancé que nous avons lancé en février 2012 sous le titre Sauvons le peuple grec de ses sauveurs n’a rien perdu de sa pertinence.

 

J’espère que cette stratégie qui consiste à employer la panique bancaire savamment provoquée comme arme létale dans les négociations en mettant en danger non pas seulement la Grèce mais l’Europe entière, soulèvera un vent de protestations sans précédent partout en Europe et dans le monde. Car si vous réussissez à faire tomber Syriza ou à le rendre aussi docile que vos précédents interlocuteurs grecs, il ne restera plus rien de l’idée européenne. Des cendres calcinées de celle-ci émergera non pas le visage prévenant du chef de Potami, mais celui, odieux à tout point de vue, de l’Aube Dorée. Vous avez beau vous convaincre que votre solution d’un gouvernement de coalition fluviale tiendra le coup. Au fond de vous, vous savez pertinemment que la disqualification de Syriza que vous en train de fomenter, ne profitera vraiment qu’au parti nazi. Et de cela, vous et vos interlocuteurs privilégiés en Grèce, en porterez l’entière responsabilité. Pourriez-vous faire preuve de tant d’aveuglement au moment où partout en Europe des parties d’extrême droite et des formations ultranationalistes ouvertement racistes prennent le pas ? Certes il y en a quelques-uns parmi vous qui, face à ce danger, optent pour un scénario plus soft, celui de la prolongation de six mois du programme sans restructuration de la dette, six mois pendant lesquels vous exigerez de Syriza d’appliquer les contre-réformes que vous préconisaient partout en Europe comme un remède miracle à la crise. Un tel scénario qui discréditera à terme Syriza présente l’avantage de compromettre les chances de Podemos et d’autres formations affines. Mais il n’empêchera point la montée en force de l’Aube Dorée qui serait en droit dans ce cas d’affirmer que les politiciens sont tous « les mêmes ».

 

Sortir débout


C’est pour cela que je voudrais ici m’adresser à un dirigeant européen d’une autre étoffe, Alexis Tsipras, pour ne pas le nommer, afin de le conjurer à ne plus rien céder à vos exigences. Jusqu’à maintenant, il fut obligé de faire beaucoup de concessions, dont certaines inacceptables, comme  la privatisation de aéroports et de ports grecs, n’empêche le texte de compromis de 47 pages qu’il a déposé a été traité par vous comme nul et non advenu. Dans ce cas, il serait judicieux de le retirer de la table de négociations et de revenir au programme de Salonique sur la base duquel il fut élu. Ayant en face de lui, non pas de partenaires mais de créanciers sans scrupules qui ne hésitent pas de déstabiliser le système bancaire grec, il n’a qu’à se lever de la table de négociation et d’expliquer devant le peuple grec et tous les peuples européennes. En même temps, il me paraît inconcevable d’envisager un seul instant de rembourser le FMI le 30 juin, tandis que le système de santé grec est en ruine et le plus grand hôpital public grec, Evangélismos, n’a pas de quoi continuer à fonctionner que jusqu’à la fin juin. J’en suis sûre que le gouvernement Syriza, sommé de choisir entre la satisfaction des besoins les plus élémentaires de la population grecque et le remboursement de créanciers, saura faire le bon choix.

Pour conclure, je me retourne vers vous, Mesdames et Messieurs les chefs d’état, pour vous dire qu’en continuant dans cette voie, vous resterez dans l’histoire comme les fossoyeurs qui ont une fois pour toutes enterré, ce qui reste toujours vivant de l’idée européenne. Sur cela, je vous prie de croire à ma plus profonde consternation.

 

Athènes, le 21 juin 2015.

Vicky Skoumbi, rédactrice en chef de la revue grecque αληthεια

 


[1] J’ai pris connaissance de cette étude grâce à Aris Chatzistefanou qui l’a mentionnée dans son émission INFOWAR du 21 juin sur la radio Sto Kokkino. Voir également le site http://info-war.gr/

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.