Sortir de notre échec

C'est une forme d'échec que d'écrire ici, pour quelques dizaines de lecteurs tout au plus, en espérant secrètement qu'un jour le "monde" va finir par se rendre compte de la grandeur de mes écrits. Et il y a aussi quelque chose de tragique à chercher à se faire entendre, alors que de ceux qui ont réussi, si peu ont vraiment quelque chose à dire.

Mais c'est encore plus pénible de critiquer à tout va, alors que cette critique ne pèsera pas plus qu'une engueulade dans une file d'attente.

J'en parle souvent: il a quelques années, en faisant des affaires avec une grosse boîte, je suis tombé sur un de ces jeunes cadres aux dents acérées, militant permanent d'un système capitaliste où il espère fermement faire son trou, un gros trou même. Et le garçon avait trouvé l'argument ultime contre toute tentative de ma part de critiquer le-dit système. Je résume sans déformer: "si je suis aigris, c'est par mon propre échec: tel ces professeurs brillants ayant raté leur vie (sic), (j'ai) la haine de ceux qui font de l'argent et (je fais) tout pour l'assouvir en essayant de détruire leur réussite". C'est qu'il en avait assez de tout ces gens qui l'empêchaient de devenir riche et d'en profiter.

Il ne faut pas se tromper: ce gars était et est brillant. Même certainement un peu cultivé. Comme toutes les critiques simplistes, il y a d'ailleurs dans ce qu'il dit une part de vérité qui doit tous nous interroger. C'était par ailleurs une réflexion sincère de sa part.

Il ne faut jamais mépriser son adversaire. Dans le monde tel qu'il est, il est mon adversaire, puisque nous aspirons à créer deux versions totalement opposées de notre monde. De plus, il a déjà gagné, du moins a date. Raison de plus de ne pas ignorer ce qu'il dit. 

Et, de fait, il me fut difficile d'oublier. Cela me hante, parce qu'avant même qu'il ne me le dise, j'en avais une forme de conscience. J'avais bien remarqué que j'ai totalement pris en compte la fragilité de notre civilisation alors que j'étais au plus bas de ma réussite économique personnelle. Fort de l'expérience du vide, j'ai compris la stupidité du trop plein.

Oui: "fort de". Car, je tire ma "haine" du capitalisme du fait d'avoir été par moments exclu de l’abondance apparente qu'il en procure. Et quel bonheur de pouvoir tout remettre en cause, prendre le temps de regarder avec un autre œil que celui de la cupidité infinie ou de la gourmandise maladive. Inutile de rappeler que l'échec est le moteur des plus belles réussites. Mais surtout, l'échec de quelques uns nous permet d'espérer un monde autre. Contrairement aux croyances, les gagnants ont globalement et sauf exceptions peu d'imagination. Une fois en haut, ils évertuent à écraser plus bas, à taper sur quiconque s'accrocherait pour grimper. Seuls les perdants, du moins ceux qui tiennent bon, s'évertuent à réinventer.

En outre, du point de vue de l'électeur néo-libéral qu'est le Monsieur sus-cité (un néo-libéral plus éclairé que d'autres, mais néo-libéral tout de même), je suis peut-être un perdant. Oui, ma parole ne compte pas, oui je suis moins riche que je ne "devrais" l'être selon sa condescendance et oui,de manière générale j'ai beaucoup moins d'impact sur le cours des choses que ceux qui ont prêté allégeance aux vainqueurs. La preuve caricaturale: j'ai le même âge que Macron, lui il est président et on écoute mêmes le bruit de sa chasse d'eau, moi on ne m'entend pas même quand je crie. 

Ceci dit, ça tombe bien: le monde allant à la débandade, on pourra toujours dire que c'est de sa faute, mais pas la mienne.

La vérité est que c'est de notre faute à tous. 

La vérité c'est aussi qu'il existe différentes formes de réussite et que le fait de glorifier la sienne et celle de son fan club, c'est définitivement accepter le système tel qu'il est. Se révolter contre celui-ci ce ne devrait pas consister à demander plus, mais accepter d'avoir besoin de moins et, ainsi, pouvoir s'en passer, jusqu'à ce qu'il s'effondre faute de public.

Accepter d'écrire ici alors que personne ne lit, c'est mettre de côté son ego. Critiquer ici c'est participer malgré tout. Mais il doit s'agir aussi de proposer des solutions.

Voici le début d'une série. Carnet de notes public pour sortir de notre échec.

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