Pourquoi le fascisme va s'imposer

Le fascisme, la haine de tous les autres, ainsi que de toutes leurs libertés, repose essentiellement sur l'ignorance. Or, même si cela paraît contre-intuitif, justement parce que nous avons perdu ce sixième sens essentiel qu'est l'intuition, l'ignorance n'a jamais été aussi profonde et structurelle qu'aujourd'hui.

Un proverbe roumain dit: "Prostul, dacă nu-i fudul, parcă n-ar fi prost destul", ce qui peut se traduire par: "L'idiot n'est pas totalement idiot, s'il n'est pas arrogant". Derrière ce petit proverbe en forme d'insulte, il y a une vérité profonde: l'ignorance, c'est d'abord en ignorer sa part. Ainsi, les niveaux d'études, ou d'éducation, n'empêchent pas d'être un ignorant, à partir du moment où on ne connait pas les limites de notre savoir.

C'est là toute l'ambiguïté du progrès, à la fois technique et social, aussi bien que le péché originel d'un Occident certain de tout savoir. Plus on a permis de répandre la connaissance, plus on a cru en posséder, la quintessence de la caricature étant atteinte avec internet, rempli d'êtres aux opinions fermes et obtuses, sous prétexte d'avoir lu quelques lignes sur chaque sujet.

Certes, c'est arrogant de se poser en juge et d'affirmer la bêtise du monde. D'ailleurs, on ne voit que ça: des gens qui perçoivent leurs semblables comme des idiots, du cadre supérieur qui regarde les gilets jaunes avec mépris, au rural du coin qui pense que l'urbain est un crétin.

Chacun jugeant l'autre comme stupide, la somme logique de tout cela est soit que tout le monde est con, soit que tout le monde raconte des bêtises, ce qui revient peu ou prou à la même chose.

C'est que nous avons perdu, certes, notre intuition, mais surtout un don fondamental: la capacité à observer. Nous ne sommes plus que de passifs zombies, incapables de raisonner par nous mêmes, à la recherche de la petite phrase, du petit trait d'humour qui nous ferait paraître intelligents, mais simples clones de nos références télévisuelles, cinématographiques, ou streamesques. 

Or, l'expérience, donc la sagesse, se forment à partir de l'observation attentive et active de ce qui nous entoure. Les meilleurs livres, ou les meilleurs films, ne sont d'ailleurs qu'un regard porté à partir d'un point de vue différent nous permettant d'appréhender ce que nous n'avons pas personnellement vécu.

La mort de l'observation est venue avec l'idée que l'école nous apporte toutes les réponses, le diplôme tous les droits. C'est aussi la conséquence de la nécessité de l’hyper-spécialisation. Maîtriser un domaine donné prend tellement de temps, qu'il en manque pour s'intéresser au reste du monde. In fine, c'est la société de l'"entertainment" qui achève toute velléité de connaître et de comprendre. Plus de "temps à perdre" à être profondément curieux, puisque nous passons notre temps à zapper entre mille petits plaisirs insignifiants, entre cramer sur une plage en lisant du Musso comme aboutissement d'une année de labeur et regarder des centaines d'heures de séries pour vivre la vie rêvée des autres.

On pourrait croire qu'il s'agit là d'une vision élitiste. Après tout, il faut laisser vivre les gens comme ils l'entendent, non ? Dans ce cas, un chasseur-cueilleur d'il y a dix mille ans est l'élite, ce qui est vrai. Nous nous sommes éloignés de notre nature, pour devenir des robots à produire. Mais produire quoi ?

Noyés dans un monde de raccourcis, nous sortons des expressions comme "ce n'est pas bon pour l'économie", ou "l'école de la République" en ignorant complètement les sens des mots. Nous parlons dans le vide et commentons en permanence tout, faute de trouver quelque chose d'intéressant à faire. Car une fois qu'on a oublié d'observer, on se renferme définitivement dans un petit entre-soi, chacun avec son club de ignorants compatibles.

A tous ceux qui ont encore l'espoir d'un changement de la trajectoire dangereusement prise, j'ai le regret de dire qu'il s'agit là de soucis structurels, impossibles à corriger autrement que par un cataclysme, ou par le temps très long. A court terme, nous sommes condamnés à cette ignorance et l'avènement de ses conséquences, le fascisme en étant une parmi d'autres.

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