Le lourd acte manqué de la collapsologie

A force d'écumer les endroits, virtuels ou réels, où on peut rencontrer des collapsologues ou assimilés, j'ai évidemment fini par être déçu: peuplée de gens bien éduqués imbus du fait de "savoir", contrairement à la plèbe, la collapsologie ne vaut plus que par ses concepts. Pourtant, parmi ces gens, on trouve d'authentiques collapsonautes qui portent un lourd secret, connu de tout le monde.

Oui, il faut le dire, la collapsologie est devenue en seulement cinq ans le plus grand salon de thé des gens éduqués, mais sévèrement paumés. On l'est tous, c'est vrai, mais cette race-là l'est particulièrement, car il s'agit de paumés qui veulent à tout prix vous montrer le chemin.

Les marketeurs reconvertis se lancent dans d'improbables projets plus proches de la "start-up nation" que du changement de paradigme. Des ingénieurs sûrs de leur science, s'échangent des compliments à longueurs de réunions "autour d'un verre" pour mettre au point "la stratégie" qui fera d'eux des bons survivants. Des faibles d'esprit demandent humblement aux grandes gueules de leur dire quoi faire. Dans tous ça, quelques malins se font passer pour les nouveaux messies. 

Ça, c'est le côté sombre, à définitivement vous désespérer de l'humain.

Mais, dans le tas, il y en a aussi avec lesquels vous vous retrouvez. Plus proches d'Aurélien Barrau, que de la collapsologie en elle-même, ils sont déjà ce qu'on pourrait appeler des collapsonautes. Ils vivent pleinement l'effondrement en cours, de toutes leurs fibres, en espérant que cela aille vite, très vite.

Car c'est là la plus grande ambiguïté de nous autres: une fois qu'on a compris qu'il n'y a plus grand chose à faire dans l'état, on comprend qu'il faille changer d'état aussi rapidement que possible, malgré le prix immédiat à payer.

Mon fils de cinq ans aime les orangs-outans. Il n'y en aura peut-être plus dans vingt ans. Rien que cette idée me sidère, me blesse, me déprime, me déchire. Et c'est comme cela pour à peu près tous les animaux, les plantes ou les insectes, sans parler de ce qu'on ne voit pas. Exception faite, bien sûr, des quelques espèces qui s'en tirent en s'adaptant à l'homme, mais à quel prix. 

Il ne s'agit pas de dire "je préfère les autres vivants aux humains", mais de dire que nous ne sommes plus rien, même pas humains, sans les autres vivants. Un monde d'immense variété technologique et gadgetesque, mais où la vie est réduite à nous seuls, Homo Sapiens, c'est juste de la merde. Rien que de l'imaginer, c'est mon esprit qui s'effondre.

La vérité est que tous les collapsonautes craignent un effondrement brutal où chacun pourrait être victime, mais tous les collasponautes l'espèrent aussi, un peu, pour que le choc permette aux gens de changer sous la contrainte de la survie.

A mes yeux, trois scénarios se profilent aujourd'hui assez distinctement: 

- le scénario "loi de la jungle des tarés", genre Trump, Bolsonaro et d'autres, où l'écologie servirait de repoussoir pour tout se permettre;

- le scénario "loi de la jungle des malins", genre Macron ou Xi Ping, où une écologie pervertie servirait de levier pour faire la loi;

- le chaos incontrôlable.

Dans les deux premiers cas, l'objectif inavouable, mais implicite, c'est de soumettre les masses à un régime de contraintes permettant aux plus riches d'espérer tenir plus longtemps. Dans le troisième, les riches auront perdu le contrôle, mais tenteront de ce se mettre à l'abris, puisque la conclusion du chaos sera une décroissance favorable aux survivants.

Ce qui est le plus incroyable, c'est que ceux qui en seront les victimes évidentes, plussoient

de toutes leurs forces les deux premiers, par peur du troisième. En même temps, peut-on leur en vouloir ?

Qui a quelque chose d'autres à proposer, du moins dans le monde politique ?

Bizarrement, ou pas, d'ailleurs, c'est encore des Etats-Unis qu'arrivent les signes d'un maigre espoir: des gens comme Bernie Sanders ou Alexandria Ocasio-Cortez, dépensent littéralement l'énergie de leurs vies pour convaincre les plus démunis de choisir la voie de l'entraide. En France, je ne vois que Ruffin, perdu dans un parti de, déjà, apparatchiks. 

Mais tous portent le poids de leur engagement: ils sont de gauche dans un monde de la loi du plus fort où les gens aspirent à pouvoir écraser l'autre plutôt que de l'aider pour s'aider. Un monde où être de gauche est devenu une insulte. Si on se rappelle qu'être de gauche c'est défendre le plus faible, c'est dire l'époque qu'on vit.

Les plus pessimistes arriveront donc à la conclusion que pour qu'émerge un monde nouveau, le scénario trois est le seul réellement viable, les deux autres n'étant qu'une continuation de la destruction du monde, sous deux doctrines apparemment différentes.

Oui, j'ai oublié de le dire, mais il y a de toute manière un hiatus concernant les deux premiers: l'histoire nous a prouvé que les régimes autoritaires finissent toujours dans une sorte de chaos. Considérer un monde entier sous de tels régimes, c'est comprendre que le troisième scénario sera de toute manière réalisé, avec juste un peu de retard à l'échelle de l'Histoire. 

Alors autant qu'il advienne au plus vite ?

C'est la le lapsus de ceux qui parlent d'effondrement. Ils omettent de dire qu'ils ne croient plus à autre chose qu'à la nécessité de ça. Ce n'est en fait pas un lapsus, évidemment, mais un acte manqué de ceux qui parlent, mais aussi de ceux qui écoutent.

C'est très difficile pour quiconque sain d'esprit, d'émettre de tels souhaits. Encore une fois, le scénario du chaos c'est juste des chances non négligeables d'y passer. Ce n'est pas une histoire de petit vieux qui dit "rien de tel qu'une petite guerre pour remettre de l'ordre", alors qu'il ne l'a jamais vécu. Il faut imaginer ce qu'est un monde de chaos: le pire en nous qui se déchaîne. Regardez les forces de l'ordres qui se déchaînent par temps de paix et imaginez que tout le monde s'y mette parce que tout le monde se sent autorisé à le faire pour sa propre survie et en a les moyens, faute de clairement pouvoir identifier un plus fort que soi. Regardez les guerres récentes (regardez-bien, surtout): Yougoslavie, Rwanda, Moyen-Orient... Quand tout ordre aura disparu, le fameux ordre mondial au service des puissants, ou l'ordre local que seule l'idée d'une communauté de destins peut maintenir, là, plus grand chose ne freinera le diable qui est en chacun de nous.

Sauf peut-être... Toujours bon de finir par un espoir. Pourvu que ce ne soit pas juste un effet de style.

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