Les leçons de Trump

Dans une période de crise brusque et violente, il y a ceux qui rêvent, ce qui palabrent, ce qui se cachent et ceux qui font tout pour garder, étendre ou prendre le pouvoir. Il s'agit évidemment de moments clés de l'Histoire, mais, tétanisés par l'inconnu, beaucoup les ratent pour finir en mouton d'un troupeau mené par les plus motivés et les plus agressifs.

Trump fait parti des gens motivés. Son ego démesuré l'oblige  à agir pour le satisfaire. Sans cesse, sans fin, sans limite.

Il est si rigolo, pardon, si triste, de voir la litanie de ceux qui le critiquent sans même comprendre comment à chaque joute, à chaque défaite apparente, à chaque fois qu'on le croit définitivement mouché, Trump s'en sort renforcé, vainqueur sur l'essentiel: l'impact qu'il a sur l'Histoire. Peu importe que ce soit au détriment des gens. D'ailleurs, même ce point reste à nuancer: les Etats-Unis, à l'apogée de leur puissance, sont structurellement en déclin et cela n'est pas dû à Trump. Il n'en est qu'un révélateur, un accélérateur, la main du destin, la main de Dieu. Sur le court terme, le petit peuple qui le vénère en tire une satisfaction digne des combats de catch: il voit les élites qu'il honnit se traîner dans la boue dans une lutte dont il a posé les règles. Sur le moyen terme, il voit la lois du plus fort s'imposer, or, perdant ou gagnant, c'est exactement ce qu'il veut. Sur le long terme, pas si long que cela d'ailleurs, l'effondrement d'un mode de vie absolument dément ne pourra qu'être bénéfique aux descendants éventuels. Et si cela devait finir dans un bain de sang, gageons que ce ne seront pas les fans de Trump qui mourront les premiers.

Car c'est là le fondement de toutes les guerres et de tous les conflits: l'intelligence et la sagesse y gagnent rarement, pour ne pas dire jamais. C'est la bestialité, l'absence de morale, l'écrasement de l'adversaire sans aucune retenu qui permet de vaincre... à court terme. Et l'Histoire réécrite par les vainqueurs ne doit pas nous leurrer sur ce point.

Dans un déchaînement de violence éventuel aux Etats-Unis, les fans de Trump tueront les premiers et n'auront aucun remord à rien.

C'est aussi pour cette raison que Trump a gagné. Et il a gagné bien avant sa présidence et peu importe les prochaines élections. Ce sont les élites, garantes de la normalités, qui ont sur le principe créé cette situation, ou du moins n'ont pas été capables de l'éviter. Ainsi, Trump nous donne-t-il de nombreuses leçons.

La normalité est obsolète

Car la normalité est devenue obsolète.

Obama était un gars normal: il parlait avec une apparente sagesse, agissait dans l'intérêt des castes dirigeantes, plaçait ses potes discrètement dans la chaîne du pouvoir économique, cherchait le consensus et se préparait l'avenir radieux d'une rock star sans responsabilité, sans véritable engagement si ce n'est celui minable du marketing permanent si classique dans le monde des fondations américaines. On aide les gens comme on fait du mécénat: on se met en scène, on achète l'adhésion.

Les élites d'avant comme Obama, Clinton, Blair, Hollande, Chirac (bon, il faudrait quelques pages pour tous les citer) ont détruit la notion de normalité, c'est-à-dire de bon sens collectif, au profit de leur pouvoir. Ils semblait parler avec bon sens, mais agissaient toujours en dépit de celui-ci. Combattre Trump aujourd'hui avec leur mots, c'est juste se tirer une balle dans le pied. Tous ceux qui s'offusquent sur Twitter ou ailleurs de la stupidité de Trump et de ses fans, ne comprend pas que toute la force lui vient de là.

Prenons un cas franco-français, ou presque: essayer de parler de Raoult avec pondération, modération, en pesant le pour est le contre, en analysant les détails, en faisant preuve de sagesse et de retenue et vous allez voir une très large majorité d'interlocuteurs ou de lecteurs vous sauter à la gorge. On retiendra de vous que vous parlez comme les beaux parleurs qui nous ont tant menti. Oui, on confond sagesse et belles paroles, parce que les imposteurs ont détruit toute possibilité de sagesse. Et il ne faudrait pas oublier que les imposteurs sont partout: un Mélenchon ne vaut pas mieux qu'un Sarkozy. Il s'agit juste d'un public différent, incapable d'entendre l'autre.

C'est d'ailleurs l'ultime raison pour laquelle la normalité ne peut plus exister: il n'y a plus personne pour se mettre à la place de l'autre.

La réalité est notre création

Cette incapacité à se mettre à la place des autres nous empêchent de voir que la vérité est partout, même dans les propos apparemment les plus insensés. Prenons le cas le plus extrême: Trump déclare ou fait dire en début d'épidémie que le coronavirus est une "fake news" des démocrates pour l'empêcher d'être réélu. Si je devais être un des fans de Trump, je serais d'accord. Tout simplement parce que j'amplifierais dans mon raisonnement une composante vraie dans l'absolu: les démocrates allaient certainement profiter d'une manière ou d'une autre de la situation.

On peut prendre des exemples autres, comme la surveillance de masse: tandis que celle-ci étaient de l'ordre de la théorie du complot jusqu'à Snowden, la réalité dépassait largement la plupart des hypothèses sur le sujet. Ainsi, chaque camp avait décidé de croire à "sa réalité". Si, in fine, on croit que la question a été tranché par les multiples révélations, il n'en ait rien. Nous tenons des bribes de la vérité à partir desquels nous construisons "notre" vérité. Puis nous refusons becs et ongles que quiconque nous contredise, fusse-t-il pour dire juste "on ne sait pas exactement ce qu'il en est".

C'est peut-être que dans notre hubris collectif d'Humains se prenant pour des Dieux, on considère individuellement que rien ne peut nous échapper. Là aussi, Trump a une réponse à tout, à chaque fois basée sur un peu de vérité, à chaque fois changeant en fonction du moment et du besoin. Mais il a une réponse à tout, car il le sait, ou le sent, les gens ont besoin qu'on les renforce dans leur croyances. Il n'a rien inventé, mais juste repris et amplifié la connerie généralisée d'un peuple à la pointe de tout, mais en connaissance de rien.

La loyauté prévaut sur la compétence

Un exemple type de la raison pour laquelle je ne supporte pas Mélenchon, c'est cette espèce de flagornerie envers le peuple: le peuple sait, le peuple est sage, le peuple doit prendre le pouvoir (mais avec lui comme chef, et pas un autre). C'est juste du Trump. Et quand on regarde le fonctionnement de LFI, on est exactement sur les mêmes bases que toutes les organisations fortes et pérennes: la loyauté prévaut sur la compétence. La grosse différence c'est l'échelle: Mélenchon, Le Pen, Macron sont des petits joueurs. Ils ont des "stratégies" qu'ils ont emprunté à leur caste de chefs. Trump n'a pas de stratégie, mais il a une doctrine: le premier qui moufte, dehors.

La question n'est pas de savoir si c'est moral, mais si c'est efficace. Et surtout, quelle en serait la parade ?

Il n'y a qu'une histoire possible

Il s'agit ici de la clé de voûte de mon raisonnement. Mon intuition, comme dirait justement Trump, est que structurellement il n'y a rien à faire. Trump n'est pas un génie. Il n'est que la création même de l'Histoire et ce n'est pas lui qui l'écrit. D'une manière ou d'une autre les choses se seraient passées ainsi, avec ou sans lui. Il a juste été le petit profiteur au bon moment au bon endroit.

De même, les fossoyeurs précédents du monde ne sont pas les coupables. Ils ne sont que le miroir de ce que nous sommes. Le problème ce n'est pas eux, mais nous.

Ce que nous apprennent les nouvelles technologies, mais qu'on savait déjà depuis longtemps en fait, c'est qu'ils existent des lois mathématiques plus ou moins identifiables qui régissent le système "société". Nous n'avons pas vraiment la compétence pour définir ces lois, mais on en a une vague idée. Si nous avons certainement un bon niveau de libre arbitre individuellement, collectivement nous agissons selon des modèles type. Si on ajoute à cela le fait que la société humaine n'est qu'une partie d'un système Vie plus vaste encore, lui même une partie d'un système physique supérieur, il est probable que tout ce qui arrive n'est que de l'ordre des lois structurelles.

Pour ce qui croient en Dieu, Trump n'est donc que la main de Dieu. Voilà une affirmation de plus qu'on considère en rigolant, mais a-t-on suffisamment réfléchi à la question ?

Il n'y a pourtant pas de fatalité... localement

Comme tout problème complexe, il existe un cadre général et des singularités. Il est tout à fait possible, voir probable, que localement certains réussissent à sortir de tout ce bordel. Ce ne sera certainement pas à très grande échelle, quelques dizaines de millions de personnes tout au plus, mais je m'avance là sur un terrain que je ne maîtrise pas assez. Où, comment, quand, voilà pour sûr ce qu'aucune personne encore sensée ne s'aventurerait à prédire.

Mais c'est cette lueur qui doit nous guider individuellement. Agir au mieux, en respectant des principes, c'est ce qui nous approche finalement le plus du point de chances maximales.

En effet, on a pris l'habitude de croire que les Humains ont une exceptionnelle capacité d'adaptation. Là encore c'est de la pure arrogance. Non pas que ce soit faux, mais c'est oublier la part du hasard. Ceux qui réussiront à trouver une voie différente, seront en quelque sorte des élus du destin et ils ne le devront que très peu à leurs propres compétences. Leur constance pourrait leur être bien plus utile, statistiquement.

D'où l'impératif: agir juste, marcher droit. Choisir la dignité et l'amour, plutôt que la destruction. Et si c'était pour le pire, pourrions-nous au moins dire que nous avons choisi la voie de la sagesse.

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