Doctrine vs Stratégie

D'aucuns pourraient croire que l'agitation vaut compétence. C'est exactement comme cela que ça fonctionne dans les entreprises que le capitalisme chérit tant.

On en est arrivé, et depuis un moment, à ce que celui qui s'agite le plus, sous prétexte de son énergie, soit vu presque toujours comme quelqu'un de compétent. Résultat collatéral, d'ailleurs, tout le monde s'agite dans un mouvement brownien sans aucun sens particulier, donc sans aucune force dirigée, si ce n'est une augmentation de la pression. C'est physique.

Faire partie de ceux qui critiquent, me met certainement en position délicate, car, n'étant officiellement expert de rien, si ce n'est dans mon travail, non seulement je n'ai pas le poids socialement exigé pour donner un avis, mais en plus je donne l'impression de ne faire que ça. D'un autre côté, nous vivons justement une époque où n'importe quel incompétent se targue d'un savoir basé sur quelques titres de fils Facebook, alors...

Essayons tout de même de rester factuels.

Voilà quelques semaines, on nous disait: notre système de santé est prêt. Allez au théâtre. Aujourd'hui on nous dit "arrêter de bouger". Soit. L'explication de cette inconsistance ? "La science nous a fournit de nouvelles données", disent-ils. A vrai dire, les données étaient là, sur la table, depuis fin janvier, voir bien avant pour celles structurelles. Mais à vouloir sauver les meubles, on a perdu la maison.

Car quelle est la réalité factuelle (je me base là uniquement sur des informations vérifiées, revérifiées et concordantes en provenance de sources crédibles,  pas facile à trouver dans le fil de conneries qui nous envahit, mais trouvables quand-même) ?

  • dans toute maladie infectieuse, il est important de savoir où se trouve l'agent infectieux, dans ce cas le virus. Tout infectiologue vous le dira, ce n'est pas moi qui le dit. Cela nécessite impérativement de tester le maximum de gens. La France n'était absolument pas préparée à le faire et pendant que les chefs écumaient les plateaux pour dire qu'ils ne faut pas s'inquiéter, rien n'a été fait sur ce point, celui de la disponibilité présente et future de tests. Dans le même temps, la Corée du Sud a appliqué une politique de test systématique, sans confinement généralisé, et a réussi a freiner, voir stopper net l'envolée de l'épidémie, du moins pour l'instant (il se peut que le sentiment d'avoir vaincu lui joue des tours si la population baisse la garde...). En effet, en testant et isolant les malades, en sachant à tout moment où se trouve le virus, on peut empêcher sa propagation, évidemment par des mesures strictes, mais pas plus que celles que nous vivons actuellement, alors qu'à des échelles moindres, puisque appliquées uniquement aux personnes touchées. Le village de Vô en Italie du Nord en a fait l'expérimentation et le résultat a également été probant: avec le test de l'ensemble de la population, on a pu stopper la propagation
  • S'il n'existait aucun moyen de fabriquer et pratiquer les tests nécessaires, le gouvernement ne pouvait que le savoir. Dans ce cas, étant donné la situation en Chine, puis en Corée, puis en Italie et en Iran, quelle était la probabilité d'échapper à un confinement généralisé ? Pourquoi attendre le dernier moment pour prendre des mesures ? La raison en est relativement simple et totalement et cyniquement chevillée au corps de la caste des chefs. Du temps où je travaillais dans une grosse entreprise, j'en faisais moi-même partie et j'avais pour habitude de gueuler bien fort dès que j'avais l'intuition d'un problème. Après tout, si un chef doit avoir un talent, c'est bien celui d'avoir une vision à long terme et une capacité d'anticipation. Je mettais toute mon énergie à faire en sorte que le problème n'arrive pas et, en cas de succès, étant donné mon caractère de gueulard, il se trouvait toujours un malin pour dire: "t'as vu, t'as gueulé pour rien". Ainsi, la raison d'exister d'un chef étant de le rester, du moins suivant ses propres critères égoïstes, quel est le chemin le meilleur pour que les gens vous en attribuent les mérites? Le timing des actions. Dans une société collectivement incompétente, agir au bon moment non pas du point de vue du résultat, mais du point de vue de la perception de celui-ci reste le meilleur moyen de réussir... individuellement.

Ainsi, n'y-a-t-il point de complot. Juste de l'incompétence drapée dans le tissus poisseux du "leadership". Et à la vérité il est probable que cela fonctionne jusqu'à un certain point. Les Vérans et associés (sa femme le considère comme un "bébé Macron", c'est dire) passent pour des "leaders" dans une société apeurée et déboussolée. Et comme dirait mon voisin paysan, "ce sont les moins pires".

Cela me rappelle d'ailleurs un type de poste de chef particulièrement débile que j'ai eu à croiser dans ma carrière: le "risk killer" (tueur de risque). Imaginez un gars (je n'en ai vu que des hommes) dont le rôle est de venir tirer la sonnette d'alarme pour les autres. Aucune responsabilité autre que de gueuler. Il vit tellement de l'existence des problèmes, qu'il finit par en créer pour s'en nourrir, pour exister. Il devient ainsi un créateur de risques artificiels. Et croyez-moi, ce n'est pas une légende. Cela existe vraiment dans ces chères entreprises, que nos chères dominants chérissent tellement.

(Au même titre que le certificateur bio, soit dit en passant et au hasard, qui vit de l'existence des pesticides).

Mais quel lien avec le titre ? En fait, le lien est simple. Selon Wikipedia (et indirectement Le Larousse):

"La stratégie est un « ensemble d'actions coordonnées, d'opérations habiles, de manœuvres en vue d'atteindre un but précis »."

Alors que pour la doctrine:

"Ensemble de croyances ou de principes traduisant une conception de l'univers, de la société, etc., constituant un système d'enseignement religieux, philosophique, politique, etc., et s'accompagnant souvent de la formulation de règles de pensée ou de conduite."

La vitesse d'évolution de l'information, ainsi que les valeurs sociétales qu'on a choisit font qu'on donne la prime à ceux qui sont en réussite personnelle, donc capables de s'adapter individuellement. C'est dans la nature des choses, mais, poussé et glorifié à l'extrême, comme aujourd'hui, cela nous donne un monde de "stratèges", en fait des petits malins qui cherchent à tirer profit de tout en dépit de tout, à la place d'un monde de "sages". De plus, la doctrine est quasi exclusivement associée à la religion, voir au fanatisme, sans autre forme de procès.

Or, même les mathématiques (la Théorie des Jeux) nous disent que les stratégies égoïstes de court terme sont nuisibles. La doctrine étant le socle des stratégies, l'absence de doctrine nous mène à l'application systématiques de stratégies à l'emporte pièce, court-termistes et individualistes, nuisibles à la communauté dans son ensemble. Certes, on pourrait considérer le capitalisme ou le néo-libéralisme comme une doctrine, mais ils ne le sont pas. De fait, la loi du plus fort, le laisser-faire ne constituent pas une doctrine, tout au plus une méta-doctrine, c'est-à-dire une raison de ne pas en avoir.

Un autre aspect que les chefs ne semblent pas comprendre, imbus de leur pouvoir, c'est qu'en vérité la réussite ou l'échec de leurs stratégies sont plus dus à des effets structurels et/ou au hasard qu'à leur talent personnel. En effet, la vie est tellement complexe, que prétendre prévoir une issue et jouer aux échecs avec elle c'est juste de l'ignorance crasse, de l'arrogance pure.

Pour ne pas faire que critiquer, aujourd'hui qu'on a surtout peur pour notre peau, voici les éléments de base d'un début de doctrine me paraissant viable:

  • nous, les humains, ne sommes pas autre chose que la Nature. Les animaux, les plantes, tous les êtres vivants, voir tous les non-êtres formons un tout interdépendant, complexe, à la fois fragile et super-résilient, selon l'échelle de temps qu'on choisit. En tant que partie du tout, dépendant du tout, nous devons individuellement traiter les autres êtres ou non-êtres d'égal à égal. (Oui, dit comme ça c'est choquant, mais il faut avoir intégré un minimum ce qu'est le monde pour percevoir l'importance et le sens de cette injonction. Pour faire simple et pour l'instant, il ne s'agit pas de se laisser mourir pour qu'une pierre ne se brise pas en deux. C'est évidement infiniment plus subtil et seule l'intuition des choses fournit un explication sensible, que les mots ne peuvent pas nécessairement traduire).
  • nous, les humains, avons un très grand pouvoir auquel on ne fait pas honneur, puisque nous l'utilisons pour dominer. En tant qu'individus, nous devons à tout moment nous garder de l'utiliser, de manière à compenser autant que faire se peut le mal que nous avons déjà fait et que nous continuons encore à faire.
  • nous devons agir avec droiture, en partant d'un principe simple: "ne fais pas aux autres (tous les autres) ce que tu n'aimerais pas qu'on te fasse".
  • nous devons agir dans l'intérêt de tous, quitte à mettre de côté l'intérêt personnel.
  • nous devons être constants et agir sur la base des mêmes principes tout le temps, sans excès, mais aussi sans faiblir.
  • nous devons récompenser positivement ceux qui respectent les autres êtres/non-êtres, négativement ceux qui ne le font pas.
  • nous devons élever nos enfants dans le respect de nos principes, et non pas dans le seul but d'une survie individuelle, à tout prix, envers et contre les autres.

Peut-être quelques gens sérieux prendrons-ils tout cela pour des enfantillages, pour des discours de Miss Monde écervelée ? Peut-être auront-t-ils l'occasion de subir ce que les adultes, les "serious men", ont fait de ce monde.

Article initialement publiée sur https://haiduk.fr.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.