La France, cette monarchie bananière

Ce n'est pas pour rien que la "religion" de la République se répand comme un virus cognitif: moins on la pratique, plus on se sent obligé d'en crier le nom.

Pour ceux qui ont vécu dans des pays très fortement contraints par la religion, ils savent à quel point il y a une dissociation entre le discours et l'action. C'est vulgairement humain. Au sommet de cette hypocrisie, il y a toujours les dirigeants. Prenez ceux de l'Arabie Saoudite, prônant la bigoterie dans les mots, vivant dans la luxure et frôlant la débauche dans les faits. Eh bien on en est exactement là chez nous. On a un type, là-haut, qui passe son temps à dire "moi je", "je veux", "j'ai décidé", alors que lui et son parti se targuent de défendre la République et pas n'importe comment: plus que tous les autres encore, dit-il.

Il faut tout de même lui reconnaître qu'il n'a fait que s'adapter au pays: Monsieur le Maire est le seigneur du village (du moins de ses dévoués), le député (ou le prefet ?) en est le Comte, le chef de parti, le prince rebelle (Mélenchon si tu lis ces lignes... oui, d'accord, tu ne le feras pas, sic).

Comme Louis XIV persécutant les protestants, notre seigneur président (mais il ne faut pas oublier que cela date de ses prédécesseurs) a décidé aussi de persécuter ceux qui protestent. Là où c'est subtile, c'est que focalisés que nous sommes sur la bataille rangée que les gilets jaunes risquent de perdre (étant finalement nettement moins violents que les forces qui leur font face), nous passons sous silence tout un tas de détails qui forment le monde de demain.

Par exemple, cela fait un moment qu'on ne peut plus dire publiquement que la République n'est pas moralement au dessus d'autres systèmes politiques. Bientôt, comme chez nos amis américains qui mélangent bigoterie religieuse à l'ancienne, et républicanisme sans retenue, on ne pourra plus rester assis lors de l'hymne. Déjà, brûler le drapeau, ouh là là. Et voilà que le teckel de l'extrême-droite, Zemmour, nous dit que, je cite "celui qui n'est pas ému aux larmes devant l'incendie de Notre-Dame, n'est pas français", lui grand défenseur de la République contre la religion (mais seulement celle des autres). Ouf, j'ai regardé mes voisins de la France profonde, ils n'ont pas pleuré. Ouf, parce que Français d'adoption, on me sauterait vite à la gorge si j'étais le seul à m'énerver qu'on transforme Notre-Dame en symbole d'union nationale. Autant je peux être pantois devant l'architecture magnifique d'un bâtiment, autant je ne supporte pas qu'un bien matériel fasse pleurer les foules plus que les vies des arbres, des animaux et des humains massacrés ou maltraités tous les jours dans le monde, chez nous compris. Je peux à la limite pleurer la forêt partie en fumée, après avoir été coupée pour la gloire des Hommes.

Le subtil va plus loin. Pendant qu'on s'égosille à crier "Vive la République" dans tous les partis, on interroge des journalistes pour rupture du secret défense, parce qu'ils ont osé parler des armes française au Yémen. Passons sur le fait que le secret sur une telle situation est tout simplement une insulte à la démocratie. Venons en au fait que la fameuse République, du moins dans sa version démocratique (oui, il ne faut pas oublier que république ne veut pas dire démocratie), peuple au pouvoir donc, ne peut exister sans un peuple informé. 

Mais voilà, il est de bon ton d'appeler les journalistes des "journaleux" et de leur cracher à la figure. Si, dans le tas, il y a des vendus à tel ou tel, il se trouve que je connais beaucoup plus de sources d'informations fiables tenues par des journalistes que par des militants de tel ou tel parti. On oublie aussi que, dans la société de consommation, les journalistes ont des clients, nous, et que ce qu'ils publient répond d'abord à notre desiderata. Ainsi, la ligne éditoriale de BFMTV est le meilleur moyen d'exploser les audiences et, pour ceux faire, il faut être deux.

Bref, comment défendre la liberté de la presse, fondamentale à la "religion républicaine", quand on crie aux salauds chaque fois que la ligne éditoriale ne nous convient pas ? Ce n'est évidemment pas le PS, LR, LFI ou RN qui vont le faire, chargés qu'ils sont par des affaires sorties toutes dans la presse. Ce ne seront pas les millionnaires échaudés par les Panama papers and co. non plus. Ce ne seront pas les gilets jaunes qui détestent tout le monde sauf RT et Marianne (oui, chacun son public). 

Ainsi, détail par détail, notre monde s'effondre. 

"Notre" ? Oui, c'est une question de savoir qui est ce "nous" qui s'inquiète encore d'un monde qui n'a jamais vraiment existé: celui où un peuple sensé se charge de sont destin dans un esprit de justice universelle. Ouh là là.

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