Ruffin l'anti-intello

Nous vivons l'époque de l'arrogance: comme moi, ici, tout le monde a une opinion et c'est nécessairement la bonne. Mais à ce jeu d'ado attardé, dans une société d'ados attardés, les intellos brisent toutes les limites.

BHL en est un exemple flagrant et caricatural, aussi bien que tous ceux qui le lisent avidement pour, en situation mondaine, reproduire ses raisonnements à défaut d'avoir le talent de les concevoir (ce qu'on peut tout de même lui accorder).

J'aime faire le parallèle entre les entreprises et la société, car il est toujours absolument surprenant de précision. Ainsi, de la même manière que les dirigeants d'entreprises prétendent être les seules capables d'assumer les responsabilités qu'ils s'octroient, les intellos partent du principe que sans eux le monde en serait presque vide de bonnes idées. Et voilà donc le Glucksmann, entre mille autres exemples, se pointer en haut de l'affiche prétendre représenter les classes populaires (après avoir exploré tous les chemins lui permettant d'exister, le libéral compris). D'ici, de ma campagne, ce n'est qu'un bourgeois de plus à paniquer à l'idée que le système puisse se mettre la tête en bas et que sa vie ne bascule dans l'anonymat de son incompétence systémique, faute d'avoir pris les devants. Car la seule chose que ce monsieur connait de la vie, c'est parler. Il a été formé et éduqué dans un seul but: avoir les codes de la classe dominante. Aucun mérite dans son parcours, aucune rencontre avec la vie des dominés autrement que dans des expériences de laboratoire conçues pour bétonner la satisfaction de soi, des expériences dont les intellos des castes dominantes ont le secret. Pendant que pour le commun des mortels le passage à l'âge adulte passe par l'écriture et l'envoi de CVs laborieux, ou d'humiliants entretiens, ces gens-là se contentent de quelques coups de fils, souvent passés par papa ou maman. Arrivés donc à trente ou quarante ans, leur talent et leur savoir-faire se résume à la "maintenance des réseaux". Des techniciens du blabla... Et pour leur trouver un quelconque apport à la société, il faut aller le demander à leurs seuls congénères. 

Si ce phénomène est évidemment vrai à droite (il faut voir avec quel appétit certains se sont engouffrés dans l'espace naguère libre de la Manif pour tous, aujourd'hui pris, voir encombré), à gauche il est d'autant plus insupportable qu'il prétend d'abord aider les premières victimes de ce confortable copinage des nantis.

Et Ruffin dans tous ça ? Nous avons pris l'habitude d'être déçus, donc attendrons la fin pour conclure, mais, à date, il est ce personnage différent que nous espérions. Pas un politique de carrière qui, dès ses 16 ans comme représentant de classe, n'a eu de cesse de croire que son destin est d'expliquer aux autres ce monde qu'il ne comprend pas. Pas un intello imbus de ses phrases sophistiqués. Pas un petit opportuniste se mettant du côté du futur vainqueur. Non, c'est un gars, comme beaucoup d'entre nous, qui a la rage. La rage de voir que le mérite ne concerne que ceux qui ont les mots pour pérorer sur le sujet. La rage de sentir l'insupportable arrogance des biens nés, mêlée à l’atroce peur de tout perdre. 

Ruffin est certes intelligent, certainement très intelligent. Mais son intelligence est affectée par l'émotion, par l'humilité, par le doute. Chose qui le rend fragile face au rouleau compresseur de nos ennemis, car il font bien les nommer ainsi. Oui, un Glucksman sans dignité aucune, ou un Macron au cynisme à la hauteur de sa verve, peuvent, sur un plateau de télé et dans le cœur de leurs semblables, faire meilleur impression. Mais à voir Ruffin rougir de colère, s'emporter du fond de se tripes contre ces petits hommes, nous autres, les gens..., les gens quoi, on ne peut qu'espérer qu'"à la fin, c'est nous qu'on va gagner".

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