Effondrement et théories du complot

L'effondrement, le nouveau mot à la mode. Sur Youtube, ou dans la bouche de Philippe, c'est devenu un objet marketing comme les autres, permettant ainsi à ses contempteurs de l'assimiler au mythe intemporel de l'apocalypse. Dans quelle mesure peut-il être une prophétie auto-réalisatrice ?

Je vais le dire sans ambiguïté: pour ma part, je suis convaincu que nous sommes en plein dedans. On peut appeler cela une croyance, car c'est une forme de croyance que de se baser surtout sur son intuition. La complexité du sujet, n'en déplaise à ceux qui font de la science une religion, nécessite pour être traité cet outil puissant qu'est l'intuition. Et on cherchera en vain l'étude ultime qui en fera la preuve.

Mais est-ce vraiment important de savoir si j'ai raison ou tort ?

Car, imaginons que je ne sois pas le seul à le penser (ce fait est d'ailleurs acquis). Imaginons que, parmi ceux qui le pensent, certains, toujours comme moi, ne voient pas de possibilité de l'éviter par le simple fait de convaincre leurs semblables de son avènement. Imaginons, donc, qu'ils ne croient pas possible un changement radical du mode de vie des sept milliards d'humains, seule manière d'éviter la catastrophe.

Il est à noter que cette minorité à l'échelle du monde a des fortes chances de se retrouver parmi les populations les plus riches, pour des raisons d'injustice face à l'accès à l'information, entre autres (mais c'est là un débat en soi). Si on commence à creuser et s'intéresser au sujet, on s'aperçoit d'ailleurs assez vite que c'est une idée très répandues, par exemple, dans la Sillicon Valley et plus généralement chez les nouveaux riches (cet article en est révélateur: Doomsday Prep for the Super-Rich).

Bon. Maintenant basculons dans la théorie du complot. D'ailleurs, les théories du complot supposent, n'est-il pas, un complot avec des gens qui se mettent d'accord pour commettre un forfait. En réalité, beaucoup de complots ressemblent plus à une entente de facto, voir même un comportement convergeant par simple convergence d'intérêts. 

Soyons un instant fous et prenons place à l'intérieur de la tête de tel ou tel petit milliardaire, qui passe son temps à investir dans les startups des élixirs de jouvence (autrement appelées des startups de la BioTech).  C'est quelqu'un qui se croit tellement essentiel à soi et au monde, qu'il ne compte pas mourir. De préférence jamais. 

Tout à coup, par un hasard malencontreux, ce gars qui aime se faire peur, tout en se souhaitant l'éternité, tombe sur l'info ou l'idée "effondrement". Cela fait boum dans sa tête et tous ses plans tombent à l'eau. Il comprend en un éclair, instinct de survie aidant, que ces salauds de pauvres (la moitié grosso-modo de la population) et surtout ces ingrats des classes moyennes (grosso-modo, les autres) vont littéralement cramer la Terre l’empêchant de vivre tranquillement et éternellement de son dur labeur... C'est que le type n'est pas trop en empathie avec le reste du monde. A la base, c'est un ado avec l'ego d'un vieux frustré, une personne pas très cultivée, ou de culture mondaine, mais persuadée de tout savoir de par ses gênes, au pouvoir démesuré, mais acquis trop vite pour en comprendre le pourquoi. Il a souvent ses fans, ce qui le grise encore plus (d'ailleurs, en suivant une logique déjà observée, un des ces fans pourrait écrire dans les commentaires: "mais qui êtes-vous pour critiquer Mark Z. ou Sergeï B.? Qu'avez-vous fait de votre vie pour vous le permettre ? Vous n'êtes juste qu'un jaloux...").

En général, cela lui fait exploser une durite de se rendre compte de l'inéluctable échec de sa vie. La mort, destin commun de tous, est vue comme l'ultime échec par ceux qui croient pouvoir tout réussir. Par exemple, notre ami Elon M. (vingt-cinq millions de copains, tout de même) a tout de suite conclu qu'il vaille mieux aller sur Mars. Pour sa défense, il se dope. 

D'autres, plus terre-à-Terre, imagineront très vite que ce qui pourrait les sauver, eh bien ce serait que ces non-nantis se mettent à se taper dessus entre eux, leur seule utilité aujourd'hui étant leur capacité à consommer, fusse-t-il pour un euro par mois. Chute brutale de la population, des émanations de gaz à effet de serre et de la consommation des ressources à bout de souffle... 

Après tout, vous allez toujours trouver un vieux qui vous dira: "une bonne guerre, y'a pas mieux", alors qu'il n'en a jamais connu. Croire que le jeune loup à la recherche de la vie éternelle, mais à l'abris de ses tumultes n'y pense pas...

Voilà donc un complot "intrinsèque". Des riches qui tolèrent le chaos, car assez riches pour pouvoir se passer de la consommation qui les a amenés là, assez riches pour s'acheter par petits bouts un pays isolé (la Nouvelle-Zélande par exemple), assez riches pour développer un cynisme égal au crime.

Il n'y a pas besoin de se mettre autour d'une table pour comploter. Il suffit de laisser tourner la machine en injectant son argent dans l'"innovation" non éthique, celle qui peut accélérer le processus d'effondrement. Pour ceux qui ont les moyens d'y survivre, le meilleur moyen de gérer l'effondrement, c'est de l'accélérer, faute de savoir l'éviter, créer un chaos dont ils pensent pouvoir s'extirper.

Si cette folle broderie de mon imagination devait correspondre à une réalité, y-a-t-il un moyen de s'opposer à ce complot funeste ? 

Tout d'abord certains choisiraient peut-être le camp des ultra-riches en espérant trouver une place sur leur arche, comme animal de compagnie ou esclave, c'est selon. Pour les autres, qu'ils se rassurent: même si ce plan devait fonctionner en apparence avec un monde coupé en deux, il est peu probable que ces gens échappent au chaos, de même qu'à leur destin d'êtres. C'est dans la nature des choses, l'ironie de la vie. 

Quant à la possibilité d'éviter ce chaos... Hmmm... Peut-être nous faudra-t-il nous prendre plein de baffes avant de nous réveiller ? Peut-être allons nous le faire cinq secondes avant le mur, dans un scénario écrit par un médiocre auteur de chez Netflix ? En tout cas il est peu probable que les dominants nous aident: ils ne pensent pas avoir besoin de nous. 

Comme toujours, notre avenir dépend surtout de nous, chaque individu étant responsable du sort collectif.

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