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Billet de blog 11 janv. 2022

Réécrire les règles du jeu démocratique

Il faudrait répandre un concept largement oublié chez les citoyens et le personnel politique : celui de l’«intérêt général ». Il mériterait d’être inscrit en lettres capitales sur les places et sur les bâtiments des services publics.

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J’ai toujours aimé les films catastrophes. Pour ces moments de surgissement du collectif et de l’entraide. J’aime aussi le dépassement de soi de ces personnages dans la moyenne.

Dans ce cinéma de genre, je préfère particulièrement les crashs d’avion et les bateaux qui coulent. Ça dit quelque chose de l’orgueil de la technique qui se brise sur le récif du sauvage.

Il m’est arrivé, dans la vraie vie, de me trouver dans des situations de type « catastrophe naturelle » et je dois dire qu’à chaque fois j’ai ressenti un puissant élan vital. Ce sentiment d’être pleinement vivante se manifeste par une perception accrue, une clarté de ce qu’il convient de faire, une capacité d’organisation soudaine.

En septembre 2021, je me suis retrouvée dans l’inondation de l’autoroute A9 près de Nîmes et j’ai pu éprouver la convivialité générée par cette situation de suspension du cours de nos trajectoires. Le plaisir de faire connaissance, de partager nos déboires, l’humour et la chaleur d’être ensemble, dans le même bateau sept heures durant.

La conscience de l’effondrement possible de notre civilisation m’a redonné confiance en la vie. Étrangement. C’est peut-être une forme sublimée du déni. Que je préfère à la colère ou au désespoir.

Notre époque est passionnante, pleine d’intensité, de dangers et de dilemmes. Nous nous sommes beaucoup ennuyés, bercés par le confort de la modernité. Les conditions de la catastrophe permettent un sursaut. Comme le dit le militant écosocialiste Daniel Tanuro « il est trop tard pour être pessimiste »1.

Vous me direz : oui, mais sitôt que possible, la vie reprend son cours, avec son cortège d’absurdités, d’inégalités et d’obscénités.

Le gouvernement opère des fermetures de lits en pleine épidémie. Les premiers de corvées, auxiliaires de vie, aide-soignantes, femmes de ménages, caissières n’ont pas droit à des salaires revalorisés. On continue d’exploiter la forêt de manière industrielle tandis que le plan de relance prévoit de planter des arbres. Les étudiants ont faim. Les non vaccinés sont désignés comme des sous-citoyens. Le président du pays des droits de l’homme gouverne avec un conseil de défense.

Tout ceci est le produit d’une politique. Faite de millions de lâchetés, d’actes manqués et d’intérêts défendus.

À la sortie du premier confinement, devant la préfecture de Bagnères de Bigorre (65) une dizaine de personnes avaient déroulé une banderole qui disait : « PAS DE RETOUR A L’ANORMAL ». Ce slogan voulait signifier que c’était le moment de changer de cap. La sous-préfecture a aussitôt diligenté une enquête afin de poursuivre judiciairement les contrevenants. Des auditions, des prises d’empreintes, plusieurs mois d’enquête ont occupé les gendarmes. Un an et demi après, sur le bureau du juge, un dossier de 15cm d’épaisseur a été expédié en 3 secondes par le procureur en raison de l’incohérence des faits reprochés ! L’État français a perdu la tête.

C’est ainsi que le néolibéralisme fonctionne : chaque individu, de manière inconsciente, et souvent à son corps défendant, sert les intérêts du capital. Il n’y a pas besoin de chef de projet, ni de plan : partout des millions d’êtres humains activent ou cautionnent cet illogisme.

Que certains décident d’arrêter - en boycottant le marché, en désobéissant à des lois absurdes, en se mettant à l’écart, en créant des communautés – cela n’affaiblit pas le système, car de nouveaux arrivants sont toujours disposés à le nourrir.

Je ne crois pas à l’existence d’une volonté, ou d’une concertation en haut lieu pour ruiner le monde, affamer les classes populaires ou décimer les populations avec un vaccin. Je crois au manque d’éthique en politique.

L’exercice solitaire du pouvoir favorise ce manque d’éthique. Il faudrait mener une réflexion sur la responsabilité en binôme, c’est à dire confier les postes à responsabilité à des co-présidents. Instaurer de la collégialité dans les institutions démocratiques, ainsi que de la proportionnelle. Et surtout ouvrir la porte à l’intervention populaire : les référendums et les conventions citoyennes sont nécessaires mais non suffisants, il faudra introduire le tirage au sort dans la représentation démocratique. Imposer la stricte parité homme-femme dans toutes les élections, y compris les élections législatives2 et dans les conseils communautaires3.

Il faudra réformer les modes de gouvernance dans tous les espaces et aussi dans le temps : interdire aux parlementaires et aux responsables locaux l'exercice de plus de deux mandats successifs. Élargir l’interdiction du cumul sur les mandats locaux. Créer un parquet administratif afin que le contrôle de légalité soit indépendant.

Il sera nécessaire de favoriser l’accès des citoyens aux débats sur les affaires de la cité : rallonger les délais de convocation des conseils municipaux et communautaires, ainsi que la transmission des documents de travail. On pourrait aussi imaginer que ces documents de travail soient mis à la disposition du public sur un serveur. Que toutes les assemblées soient filmées et retransmises.

Enfin, il faudra créer les conditions du renouvellement du personnel politique : créer un statut de l’élu·e pour démocratiser l’accès aux responsabilités politiques en permettant à chacun·e de prendre un congé républicain, sans risque pour son emploi ou ses droits, en vue de se présenter à des élections. Que chaque cotisant puisse accéder à des formations sur le fonctionnement des instances démocratiques. L’école doit aussi être le lieu de l’apprentissage du paysage des institutions.

Enfin, il faudrait répandre un concept largement oublié chez les citoyens : celui de l’INTERET GENERAL. Il mériterait d’être inscrit en lettres capitales sur les places et sur les bâtiments des services publics.

Vous l’aurez compris, il n’y aura pas de renouveau de la vie démocratique4 sans une vaste réécriture des règles du jeu. Cette révolution passera par l’organisation d’une assemblée constituante et l’avènement d’une sixième république.

1. « Trop tard pour être pessimistes! Ecosocialisme ou effondrement », Daniel Tanuro, éditions textuel.

2. aux dernières élections législatives de juin 2017, 224 femmes ont été élues députées , soit 38,8% des 577 sièges de députés.

3. 35,8%, c'est le pourcentage de femmes au sein des conseils communautaires à l'issue des élections municipales de 2020

4. https://www.vie-publique.fr/loi/269972-projets-de-lois-organique-et-ordinaire-renouveau-vie-democratique-2019

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