Martine Aubry et la démocratie à Lille : les raisons de la colère

Le maire de Lille vient d’interdire l’organisation, sur le lieu hautement symbolique de la friche Saint Sauveur, au cœur de la ville, du grand Sommet de la transition qui devait se tenir du 18 au 25 juin. Bafouant ainsi des semaines de travail de bénévoles et structures locales. En jeu : la conception et l’avenir du territoire. Et de la politique.

Petit retour en arrière : en janvier 2017, à Lille, était lancé l’appel pour le Sommet de la transition (https://alternatiba.eu/lille/wp-content/uploads/sites/12/2014/02/AppelSommet.pdf), sous l’égide d’Alternatiba et du collectif Fête la friche.  L’objectif : « unir nos forces et nos actions sur le terrain autour de (…) la place centrale de l'humain, le développement de la nature en ville, le progrès social, le partage, l'épanouissement culturel, l'élaboration de solutions individuelles et collectives. » Il s’agissait d’organiser un « sommet festif, citoyen et populaire pour la ville de demain ». Le lieu choisi était hautement symbolique : la friche Saint-Sauveur, 23 hectares en plein centre de Lille, « à se réapproprier ensemble autour de la nécessaire transition énergétique, écologique, économique et sociale ». En quelques jours, 258 personnes et structures signaient cet appel dont notamment : Nord Nature Environnement, la NEF, les Amis de la Terre, Ethique sur l’Etiquette, Terre de liens, Entrelianes, Culture du Cœur du Nord, Mouvement Français pour un Revenu de Base, Virage Energie, Sciences citoyennes…

Et le sommet s’organisait, par le bas, mobilisant de très nombreuses énergies pendant plusieurs mois. Au programme, de nombreuses activités s’étalant du 18 au 25 juin 2017, autour de : l'agriculture urbaine et les circuits courts ; la gratuité, l'échange, le partage ; la rencontre, la culture pour toutes et tous, l'éducation populaire et la transmission des savoirs ; l'éco-construction, l'éco-rénovation, l'habitat partagé et la réhabilitation de logements vides vacants ; le réemploi, la réparation, le recyclage ; la circulation douce et les alternatives au tout-routier. Des contacts étaient pris, avec les élus de la Métropole Européenne de Lille et de la ville de Lille, propriétaires des lieux, pour gérer la sécurisation du lieu et soutenir l’organisation du sommet. Cependant, l’autorisation officielle d’utiliser le site tardait à venir, malgré les nombreuses rencontres.

Et puis le 6 juin, alors que les dix jours de programme étaient bouclés (concerts, ateliers, construction sur place, repas, jeux, etc.), que les structures impliquées avaient annoncé l’évènement et mobilisé matériel, bénévoles et public, patatras ! La mairie de Lille envoie un courrier aux organisateurs pour déclarer que « la relation de confiance est rompue » et n’autorise pas le déroulement du Sommet sur le site. Le « motif » ? Un des membres de la coordination pour l’organisation du Sommet aurait « pris à parti » l’animateur d’une visite du site organisée par la société en charge de l’aménagement officiel du site, tandis qu’un orchestre non autorisé s’était permis (les malheureux !) de jouer sur ces 23 hectares abandonnés depuis 2004.

Personne n’est dupe, bien sûr ! Il s’agissait, pour la muncipalité, de trouver un prétexte pour empêcher les initiatives citoyennes et ascendantes, sur un lieu que Madame Aubry a décidé de bétonner : 2500 logements, 40000 m2 de bureaux, 20000 m2 d’équipements, 25000 m2 de commerces, et… 5 petits hectares d’espaces verts, dans une ville qui détient un des records en matière de pollution et de manque d’espaces verts par habitant. Le tout concocté en haut lieu, tandis que les Lillois étaient invités en juin à une « concertation » officielle où il s’agissait d’entériner le programme et de circuler. Alors, c’est vrai, un sommet d’initiative réellement citoyenne, visant à faire vivre le débat local et à permettre la liberté d'expression sur les grands enjeux du territoire, ça risquait de faire désordre et de perturber le programme ! Et ce risque, Martine Aubry n’a pas voulu le prendre.

Mais elle en a pris un autre, infiniment plus grand : car à force de prendre les citoyens pour des moutons à qui on demande d’approuver leur propre tonsure, à force d’annoncer de grandes concertations et d’interdire toute manifestation de réelle démocratie, à force de n’aimer la mobilisation locale que sur le papier lorsqu’il s’agit de lancer l’appel « Dès demain » promettant de s’«émanciper des vieux carcans d’hier » et d’« identifier les solutions et les réussites locales, et travailler à leur mise en œuvre » pour ensuite fouler aux pieds des mois de travail de centaines de bénévoles et de citoyens, on risque de déclencher une très grosse colère. Et cette colère-là n’est pas près de s’éteindre, car elle s’appuie sur le désir que ceux qui nous représentent prennent enfin au sérieux ce que nous avons à dire sur nos territoires, comment nous voulons les concevoir, les habiter, les animer, les vivre ! Et les défendre.

                                              

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