Friche Saint Sauveur à Lille: criminaliser les mouvements citoyens

A la Métropole Européenne de Lille, tous les moyens sont bons pour empêcher l’appropriation citoyenne de la friche Saint Sauveur : intimidations, gardes à vue, prélèvement d’ADN, confiscation illégale de matériel. A rebours de ce qui se fait dans d’autres régions en France, depuis une dizaine d’années.

Alors que la ville de Lille et la Métropole Européenne de Lille (MEL) communiquent depuis le mois de juin dernier sur la « démocratie participative » et la « concertation » avec les habitants à propos de l’avenir de la friche Saint Sauveur, ces 23 hectares au cœur de la ville, les citoyens qui prennent au mot ces institutions sont réprimés de manière extrêmement violente pour couper court à toute éventuelle remise en cause du projet.

Les friches : laboratoire de la ville de demain

Depuis plus d’un an, le collectif « Fête la friche » fait valoir la nécessité, pour que les habitants puissent se prononcer avec pertinence sur le projet, que la friche leur soit accessible et qu’ils puissent l’utiliser, la traverser, s’y promener, l’investir. En somme, ce qui se fait partout ailleurs qu’à Lille : en région parisienne, une quarantaine de friches sont ainsi ouvertes aux riverains, habitants, associations, qui signent avec leurs propriétaires des conventions temporaires d’occupation. Ce qui est permis alors, c’est la possibilité de tester des usages, de créer des occasions de rencontres et de décloisonnement, de mettre en commun les idées qui émergent au fur et à mesure de ces expériences et de ces rencontres et qui influenceront la conception et la destination du lieu. Comme le rappelle Cécile Diguet, urbaniste à l'Institut d'aménagement et d'urbanisme d'Île-de-France, co-auteure d'une étude sur le sujet ainsi que d'une carte répertoriant toutes ces friches investies par les citoyens, « les friches sont en train aujourd’hui de questionner la façon dont on aménage la ville », elles « sont devenues le laboratoire de la ville ».

A Lille : l'incapacité des élus à comprendre une démarche citoyenne

Malgré les demandes répétées pour mettre en place ce type de démarche, les institutions restent sourdes. Pire, elles refusent toute initiative en ce sens et réagissent avec une violence qui questionne le sens de la démocratie de nos élus. Ainsi, en juin, la mairie de Lille a refusé au dernier moment la tenue du Grand Sommet de la Transition, qui devait initialement avoir lieu sur la friche Saint Sauveur pendant dix jours et avait été préparé depuis janvier par une coordination d’associations, suite à un appel signé par 218 personnes et structures, dont Alternatiba Lille, Fête la friche, Nord Nature Environnement, la NEF, les Amis de la Terre, Virage Energie, etc. Malgré ce refus, les organisateurs ont pris la décision de maintenir ce sommet, assumant, au vu des enjeux, qu’il devienne une manifestation de désobéissance civile.

Une demande importante associée à ce sommet et portée spécifiquement par certaines associations était aussi de pouvoir créer les conditions pour investir plus durablement la friche après la tenue de ce sommet. Ce qui nécessitait un espace de stockage des outils et des meubles fabriqués pour l’occasion, un lieu de rencontre, d’accueil, de convivialité, de culture. C’est dans cette perspective que, le 28 juillet, l’association « Labomob, un laboratoire du présent » a installé sur la friche un conteneur baptisé « La Belle Vénère ». Elle a aussi envoyé au Président de la MEL, Damien Castelain, avec copie à tous les élus de la MEL, un courrier expliquant la portée de cette démarche et l'informant de la pleine disponibilité des membres de l'association « pour étudier ensemble les différentes façons de mettre cet outil au service de toutes et tous et réfléchir au cadre juridique le plus favorable à la mise en oeuvre de ce projet ». Ce courrier est resté sans réponse, tandis que la présence de ce conteneur permettait aux habitants du quartier, aux passants, aux militants soutenant le projet, d’entrer sur la friche, de décorer la Belle Vénère ou de s’installer sur les salons de jardin mis à disposition par l’association pour discuter, échanger, partager un repas ou profiter du soleil. Les députés de la première et deuxième circonscriptions du Nord se rendaient sur place pour prendre connaissance des usages attribués à la Belle Vénère. Encouragée par ce succès, l’association installait le 14 août un second conteneur.

Criminaliser un mouvement citoyen et pacifiste

L’après-midi même, la machine répressive se mettait en branle. Le président de Labomob, association propriétaire des conteneurs, recevait la visite de deux agents des Renseignements territoriaux qui l’informaient d’un dépôt de plainte de la MEL à l'encontre de Labomob et de l’enlèvement à venir des conteneurs par la MEL, aux frais de l'association. Le 15 août, à la demande de la Direction Sécurité et Patrimoine de la MEL, des cadenas fermant la porte d’un des conteneurs étaient coupés et un forçage de la lockbox assurant sa fermeture était tenté. Le président de l'association, prévenu par un riverain de ces tentatives d’effraction, venait de lui-même ouvrir les conteneurs pour faire constater que le premier contenait des banquettes de jardin, des outils de bricolage et de jardinage, des palettes, de la vaisselle en plastique, et que le second conteneur était vide.

Le 16 août, le président de l’association se rend à la MEL et rencontre le Directeur de la Sécurité et du Patrimoine : l'association s'engage à faire procéder elle-même à l'enlèvement des deux conteneurs pour favoriser le dialogue avec l’institution. Par courriels, l'engagement de l'association à faire procéder elle-même à l'enlèvement des deux conteneurs est porté à la connaissance du Directeur de la SPL-Euralille (qui gère le projet d’aménagement de la friche), de l'Adjoint délégué aux politiques des territoires (coordination des quartiers, politique de la ville) - Citoyenneté (démocratie participative, concertation avec les habitants) de la ville de Lille, de la Directrice générale adjointe du pôle animation de la ville de Lille, du Directeur de Cabinet de la Maire de Lille.

En vain : le 17 août à 8h, sans décision de justice et donc dans l’illégalité la plus complète, sans notification préalable à l'association, la MEL fait procéder à l'enlèvement des deux conteneurs entreposés. Informé par un riverain, le président de l'association Labomob se rend sur place et demande une rencontre avec le Directeur de la Sécurité et du Patrimoine de la MEL. En vain. Aucun responsable de la Métropole Européenne de Lille n'est présent sur site.

Depuis le 17 août, la réaction est d’une brutalité sans pareille, montrant ce qu’il en est des promesses de « démocratie participative » de la ville de Lille et de la MEL : deux vigiles sont désormais en poste 24h/24, 7j/7 pour empêcher l’accès à la friche ; des travaux de consolidation de l'enceinte ont été engagés immédiatement avec notamment l’installation d’une palissade de béton ; et, surtout la pression pour essayer de dissuader toute contestation, ou même toute tentative d’appropriation citoyenne du lieu, est à son comble. Ainsi deux habitantes, une mère et sa fille, ont été interpellées dans la rue longeant la friche (rue de Cambrai), mises en garde à vue et placées en cellule au Commissariat Central de Lille, parce qu' « on les avait aperçues marchant sur la friche ». La directrice de l'entreprise à laquelle l'association avait passé commande de la livraison des deux conteneurs, le camionneur ayant effectué cette livraison, et le président de l'association Labomob ont été convoqués au Commissariat Central de Lille. Ce dernier, auditionné 2h30 en tant que « suspect libre », est désormais passible d'une deuxième condamnation, ayant refusé de se faire prélever son ADN. Avec ces procédés, il s’agit bel et bien d’intimider et de criminaliser toute tentative d’appropriation citoyenne d’un lieu dont les élus souhaiteraient décider entre eux de l’affectation future.

L’association a obtenu rendez-vous le 29 août avec le responsable de la Sécurité et du Patrimoine de la MEL mais, malgré ses demandes répétées, ne parvient pas à rencontrer les personnes ayant pris la décision, politiquement très lourde, de faire réprimer avec une telle violence une tentative d’appropriation citoyenne et totalement pacifique de la friche - notamment le Conseiller métropolitain délégué au patrimoine de la MEL.

Quant à la réponse des élus, si elle n’a pas pris la forme d’un courrier, elle semble, hélas !, très explicite.

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