Sortir du dilemme « vote utile ou abstention »

Comment sortir du dilemme impossible auquel se trouve confronté l'électeur de gauche : voter utile, au risque de faire encore monter de FN au troisième tour par les politiques libérales qui seront mises en oeuvre, ou s'abstenir, au risque de faire gagner le FN tout de suite ? Il faudrait pouvoir s'organiser pour que M. Macron sente le vent du boulet, sans bien sûr donner aucune voix à Mme Le Pen.

Par Bénédicte Vidaillet, Professeure, Université Paris Est Créteil 

Pour celles et ceux qui, à gauche, ont choisi au premier tour des candidats dont le programme stoppait radicalement la course à l’échalote libérale poursuivie depuis trente ans par tous les gouvernements, de « gauche » comme de droite, le dilemme du second tour est un vrai traquenard. La première solution est de réserver sa place au plus vite au « Front Républicain » en sautant diligemment sur le cheval Macron. On s’achète la bonne conscience d’avoir su se sacrifier sur l’autel du « tout sauf elle » mais on liquide au passage ses convictions et ses espoirs. La seconde est de refuser d’entrer dans le jeu et de renvoyer dos à dos « la cause » et « l’effet », l’enracinement exponentiel du Front National étant compris comme le résultat de ces politiques tout aussi exponentiellement libérales. Voter Macron au deuxième tour c’est s’assurer Le Pen au troisième, donc autant ne pas s’en mêler. Mais le risque, en cas de victoire de Le Pen, est d’être la cible toute trouvée de ceux qui auront contribué à faire monter le FN par leurs politiques irresponsables et leurs promesses invariablement trahies. Et puis, reconnaissons-le, on se dit : quitte à avoir le FN, autant profiter d’un sursis de cinq ans.

Alors que faire ? Réfléchissons à cette question : quelle serait la solution la moins insatisfaisante, dès lors que la solution incarnée par notre candidat préféré a fait long feu ? Comment inverser le camp de la culpabilité et du chantage et arrêter le cercle vicieux qui depuis le 21 avril 2002 nous entraîne toujours plus sûrement vers le fond ? La configuration la moins inacceptable serait que : un, Le Pen perde ; deux, mais de justesse ; trois : sans aucune voix de gauche ; quatre, dans un contexte d’abstention massive de la gauche, abstention pouvant être revendiquée sans ambiguïté comme un acte politique et de gauche. Dit autrement : que Macron sente le vent du boulet, et tout le camp des adeptes des politiques néolibérales avec lui. Qu’ils comprennent bien que c’est leur dernière chance et que la fois suivante, le coup du « vote utile », du « camp républicain mais je me fous des électeurs », du « à mon corps défendant pour faire barrage à la peste », on ne nous le fera plus. Et que s’ils refusent de changer de politique et échouent au prochain coup, la culpabilité, c’est eux qui devront en porter intégralement le fardeau historique. Il faut tout simplement que le chantage change de camp.

Comment y parvenir ? Car nous nous heurtons ici au mode même de décision inhérent au vote du deuxième tour, qui est un choix individuel, quasiment sans possibilité de se coordonner avec d’autres (ce qui est vrai aussi pour le premier tour, mais dans des proportions moindres car les partis et mouvements constituent des formes de coordination préalables au vote et la longue séquence sondagière antérieure permet des ajustements et des stratégies de vote tenant compte des rapports de force en présence). L’électeur doit faire un pari en fonction de ce qu’il anticipe de ce que voteront les autres. Ce qui peut le mener, dans les cas les plus risqués, à préférer voter plutôt que s’abstenir, pour s’épargner l’option la pire : ce qu’on résume par « voter utile ». Chacun faisant ce choix, cela conduit à des scores que le candidat gagnant interprète immédiatement comme un franc soutien plutôt que comme le résultat d’une méthode de choix qui empêche les électeurs de créer un rapport de forces permettant de valoriser le don de leur voix. Une telle interprétation transparaissait déjà dans la posture de Macron au soir du premier tour : annonçant clairement qu’il ne donnerait aucune inflexion à son programme pour tenir compte de l’effort extrême fait par les électeurs mentionnés plus haut qui voteraient pour lui, il paradait déjà dans le costume de la star du deuxième tour.

Mais que deviendrait la superbe de M. Macron s’il était mis dans la situation de gagner avec une avance ridicule sur la candidate de l’extrême droite ? Il faudrait donc s’organiser en amont du deuxième tour pour contrôler a minima les scores et ne pas gaspiller inutilement sa voix à Emmanuel Macron si on avait pu s’abstenir pour un résultat identique : éviter Le Pen. On pourrait créer une plate-forme commune sur laquelle s'inscriraient les électeurs désireux de s'organiser puis calculer comment répartir ces forces entre vote utile et abstention, en tenant compte de l’anticipation, par les sondages, des reports de voix des autres électeurs. Et puisque les électeurs concernés par ce dilemme soutenaient des programmes valorisant le tirage au sort, pourquoi ne pas assigner ensuite à chacun par tirage au sort la responsabilité de voter Macron ou de s’abstenir pour parvenir dans chaque cas au nombre nécessaire estimé pour voter « utile mais pas trop » ? Voter utile ou s’abstenir deviendrait alors non un pari individuel à un coup dont chacun aurait l’impression de porter seul la responsabilité des conséquences, mais une stratégie coordonnée permettant de créer un véritable rapport de force et assumée collectivement.

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