Les garçons et Sasha… A propos du film Petite fille (2)

A partir de la théorie et de la clinique psychanalytiques, je compare le documentaire Petite fille au film autobiographique Les garçons et Guillaume à table !, qui traite d’un sujet très proche (un garçon qui s’identifie à une fille) mais de manière quasiment opposée.

Bénédicte Vidaillet, psychanalyste[i]

Le documentaire de Sébastien Lifshitz, Petite fille, passé récemment sur Arte, nous propose de suivre l’histoire d’un « enfant transgenre » de 7 ans. « Sasha est une fille prisonnière d’un corps de garçon » est la phrase clé du film, répétée par sa mère, puis par son entourage familial, relayée par les critiques. Pour la médecine, c’est entendu : Sasha a une « dysphorie de genre », dont « on ne sait pas à quoi [elle] est dûe. »[ii] Il s’agirait donc « d’accompagner Sasha dans sa transition », c’est-à-dire de lui permettre de correspondre à des stéréotypes « féminins » (vêtements, activités, jeux, etc.) dans toutes les sphères de sa vie, de la faire accepter « en fille » par son environnement – amical, scolaire, etc.- et d’envisager des interventions sur son corps pour le faire correspondre à celui d’une fille – prise d’hormones à la puberté pour bloquer l'apparition des caractères sexuels secondaires propres aux garçons (avec le risque d’entamer sa fertilité future), ce qui peut, même si le film ne l’aborde pas étant donné la jeunesse de Sasha, augurer d’éventuelles opérations ultérieures.

La mère de Sasha rapporte que Sasha, à partir de deux ans et demi ou trois ans, c’est à dire à l’âge où l’on commence à parler, disait « quand je serai grand, je serai une fille », ce qui, repris par l’entourage, deviendra « Sasha est une fille », phrase répétée ensuite par Sasha sous la forme « je suis une fille » (cf. mon texte Petite fille ou grande mère - A propos du film Petite fille (1) qui reconstitue le processus par lequel la phrase initiale attribuée à Sasha se transformera pour se figer en cette formule). La théorie sous-jacente dans ce film, reprise par la quasi-unanimité des médias qui l’ont chroniqué et en phase semble-t-il avec la doxa psychiatrique actuelle, est qu'on est ce qu'on dit qu'on est, et que l'on sait ce qu'on dit quand on dit « je suis une fille » (ou « je suis un garçon »). Que l’on ait cinq, trente ou soixante ans. Et peu importe que l’on commence juste à parler, à découvrir son corps et celui des autres, à percevoir des différences, des places, etc. Peu importe que l’on ne soit qu’au tout début du processus par lequel on expérimentera l’évolution de son corps, avec ses surprises et parfois son étrangeté, comme les sensations et la jouissance qu’il nous procure. Le corollaire de cette hypothèse est qu’avoir un corps de garçon et se sentir fille est forcément le fait d'une erreur qu’il s’agit alors de corriger.

Je voudrais ici contester cette conception, en m’appuyant sur la théorie et la clinique psychanalytiques, et en l’illustrant par la comparaison avec un autre film, Les garçons et Guillaume à table !, qui traite d’un sujet très proche de celui abordé dans Petite fille (un garçon qui s’identifie à une fille) mais de manière quasiment opposée.  

Etre parlant et « manque à être »

Un enseignement fondamental de la psychanalyse est que le fait de devoir en passer par le langage, intermédiaire obligé entre nous et le monde, mais toujours conçu par d’autres et nous préexistant, nous empêche d’entretenir un rapport direct aux choses et implique forcément une perte. Parler nécessite d’utiliser des mots. Contrairement au signe, le mot – le signifiant - n’a pas de rapport avec ce à quoi il renvoie – il n’y a pas de lien entre le son du mot et la chose désignée -, il est arbitraire et ne vaut que par différence avec d’autres signifiants. Définir un signifiant nécessite toujours de recourir à d’autres signifiants, dans une opération sans fin qui fait que le sens d’un mot n’est jamais arrêté une bonne fois pour toute. Paradoxalement, le langage nous permet donc de parler de tout, tout en nous mettant à distance du monde, en nous en séparant. Parler implique de produire une incomplétude et d’y être confronté en permanence : on ne dit jamais tout à fait ce qu’on voudrait dire, on ne sait jamais vraiment ce qu’on est en train de dire, on découvre en parlant que ce que l’on dit peut signifier autre chose que ce qu’on pensait dire, et ce que l’autre entend n’est jamais tout à fait ce qu’on a voulu dire. Bref, la structure même du langage produit une perte, un écart, un manque. Fondamentalement, l’entrée dans le langage est toujours traumatique, le langage coupe l'individu de l'être des choses, et, surtout, de son être propre. L’être humain, en devant passer par l’Autre, par le langage, est condamné à ne pouvoir jamais être en phase, en harmonie, avec son milieu et avec lui-même. C’est pourquoi le psychanalyste Jacques Lacan parlait du sujet barré, divisé, divisé d’avec lui-même par le langage, parce qu’il ne peut jamais accéder à ce qu’il « est » : ce qui définit le sujet parlant est alors son « manque à être ». Cet écart, ce « manque-à-être », est compris subjectivement comme un appel à combler ce manque, à y répondre, ce qui met en route le désir du sujet. Et le relance sans cesse puisque structurellement, combler cet écart est impossible.

Dans Petite fille, pourtant, on « est une fille » quand on dit qu’on « est une fille ». Et quand on « est une fille », c’est censé être une certitude absolue, définitive. La seule chose qui gêne le « être une fille », ce serait le corps puisque Sasha « est coincée dans un corps de garçon », « n’a pas le bon corps » nous répète-t-on, lui répète-t-on, dans tout le film. En répondant directement, à la lettre, dans le réel du corps (ce qui est envisagé très tôt, avec la prise d’hormones à la puberté, susceptible d’affecter sa fertilité, proposée à Sasha par l’endocrinologue quand elle a 8 ans), à l'écart entre « j'ai un corps de garçon » et « je suis une fille », l'idée est que le collage « avoir le bon corps-être une fille » se réalisera et que Sasha sera « vraiment » une fille. Or Sasha aura beau « avoir un corps de fille », si c’est le cas un jour, il ou elle ne saura pas mieux pour autant ce qu'est « être une fille » au-delà du constat d'avoir ce corps. La croyance d'un collage possible « avoir un corps de fille-être une fille » qui résoudrait toute tension identitaire, tout vacillement intérieur, tout « manque-à-être », et permettrait une parfaite adhésion à soi-même, empêche d'explorer avec Sasha ce qui se joue pour lui, ou pour elle, autour des signifiants « fille » et « garçon ».

C’est tout le contraire de ce qui se produit dans le film autobiographique Les garçons et Guillaume, à table !, réalisé par le comédien et metteur en scène Guillaume Gallienne. Le film retrace sur une trentaine d’années le parcours de Guillaume, montrant que le processus de sexuation est bien plus complexe qu’un jeu d’identification à un sexe ou à l’autre, et de collage entre « avoir un corps de fille » et « être une fille »

L’ambiguïté du désir maternel

Le titre du film est une phrase, prononcée chaque jour par la mère de Guillaume lorsqu’elle l’appelle avec ses frères pour passer à table. En première écoute, cette phrase semble indiquer que Guillaume n’a pas sa place parmi les garçons, et que sa mère implicitement lui attribue une place de fille. Tout le début du film soutient cette première lecture, lourdement déterministe. On y voit Guillaume, enfant puis jeune homme, inséparable de sa mère : à ses frères la chasse, le sport et l’action avec le père, à lui la culture, la danse, le coiffeur et les conversations sur la vie avec la mère, à laquelle s’adjoignent parfois la grand-mère et les tantes maternelles. Guillaume est le troisième, sa mère voulait une fille, elle est en colère et malheureuse depuis sa naissance et « pour lui faire plaisir » il est « sa fille ». Puis vient le temps des premières amours, et surtout des déceptions : Guillaume se méprend quant aux intentions amicales d’un de ses camarades puis découvre que celui-ci est amoureux d’une « autre fille ». Puisqu’il se prend pour une fille, son entourage (sa mère notamment) lui renvoie qu’il est censé être homosexuel, ce qui le conduit à faire plusieurs tentatives infructueuses en boîte homo. Jusqu’au jour où il entend une de ses amies appeler « les filles et Guillaume, à table ! », jour de révélation où se présente une jeune femme dont il peut enfin s’autoriser à tomber amoureux.

C’est autour de ce renversement de la phrase initiale que se joue toute la subtilité du film. Dans un premier temps, en effet, le spectateur peut l’entendre simplement comme une nouvelle assignation qui dénoue la fameuse phrase de la mère autour de laquelle s’articule toute l’histoire : là où l’on avait interprété la première phrase dans le sens « si Guillaume n’est pas un garçon, il est donc une fille », on peut interpréter la seconde comme « si Guillaume n’est pas une fille, il est donc un garçon ». Phrase qui serait tout aussi déterministe que la première, bien que jouant dans un sens opposé. Mais dans un deuxième temps, on entend dans ces deux phrases, parce qu’elles coexistent, toute l’équivoque contenue dans « les garçons et Guillaume ».  A partir de ce moment, la lecture déterministe de l’assignation à un genre s’évapore. On découvre la place singulière que sa mère accorde à Guillaume dans son discours, Guillaume étant d’abord Guillaume avant d’être quoi que ce soit d’autre (un garçon ? une fille ?), là où ses deux autres fils forment un tout indifférencié. C’est dans cette équivoque, autour de ce mystère de ce qu’il est pour sa mère et de la manière dont il a interprété cette phrase, que s’est construite la subjectivité de Guillaume. C’est ici, dans cette interprétation, que s’est situé son choix – inconscient – en matière de sexuation, choix qui le conduit alors à certaines difficultés, voire à certaines impasses : ainsi lorsque sa mère tente de lui dire maladroitement qu’il pourra être heureux même s’il est homosexuel et qu’il se dit à lui-même : « je ne peux pas être homosexuel puisque je suis ta fille ». Etre homosexuel supposerait en effet d’être d’abord un garçon…

Le film peut alors être revisité entièrement. On y distingue plus clairement ce qui relève de Guillaume, notamment de ce qu’il a imaginé à partir de l’énigme du discours et du comportement maternels. Ainsi déduit-il de la coïncidence entre le début supposé de la mauvaise humeur de sa mère et sa naissance que celle-ci regrette de ne pas avoir de fille et qu’il lui faudrait être « la fille de cette mère », sans que ces liens ne soient jamais explicités par la mère. Prennent un relief particulier tous les moments du film où l’entourage de Guillaume envoie des signes qui, a minima, ne soutiennent pas cette interprétation : ainsi, du père, qui insiste pour que Guillaume fasse du sport comme ses frères, manifeste sa désapprobation lorsque celui-ci tente d’accommoder « à la fille » ses vêtements de garçon et décide de l’envoyer dans un premier pensionnat pour garçon après l’avoir découvert étrangement accoutré dans sa chambre alors qu’il jouait Sissi impératrice ; de la grand-mère qui détourne abruptement la conversation lorsque Guillaume s’apprête à lui parler de son identification à une fille ; de sa mère elle-même qui le renvoie prestement alors qu’il s’apprête à lui annoncer triomphalement que son père aurait enfin « compris qu’[il était] une fille » et s’incline devant les décisions du père concernant Guillaume (aller en pensionnat, faire un « vrai » sport). Ces détails qui ponctuent le film sont autant d’indices qui permettent de réinterroger la première hypothèse d’un déterminisme et maintiennent ouverte l’équivocité du discours maternel dans lequel Guillaume cherche à se subjectiver. Il lui aura fallu tout ce temps (une trentaine d’années), de nombreux malentendus, des expériences ratées, et surtout tout un travail sur le langage (via notamment un parcours psychanalytique entamé à l’adolescence, mais aussi un processus d’écriture autour de son histoire et de mise en scène de celle-ci) pour se débrouiller avec les signifiants qui fondent sa destinée subjective.

Une mère angoissante, un long processus de séparation

Pour Guillaume, la proximité de sa mère crée une angoisse ; il est sa mère, elle envahit ses pensées, l’obsède. « Maman et moi on s’aime plus que n’importe qui » affirme-t-il à son père. Le caractère inquiétant de celle-ci est montré par sa capacité prodigieuse à changer d’expression d’un instant à l’autre, créant ainsi des effets de surprise qui peuvent faire rire, mais aussi le laisser décontenancé, aux prises avec l’énigme du désir maternel. Le collage psychique avec elle est particulièrement bien rendu par les artifices de mise en scène. Ainsi, où qu’il aille et quoi qu’il fasse, elle lui apparaît et commente sa vie, généralement moqueuse, telle un Deus ex machina surgissant dans les endroits les plus insolites (installée sur un lit au milieu d’un carrefour routier, sortant des toilettes du pensionnat en pleine nuit, installée à sa place sur le divan de son psychanalyste, etc.). La mère et le fils sont joués par le même acteur (en l’occurrence Guillaume Gallienne, également réalisateur de ce film) ce qui manifeste l’envahissement de Guillaume par sa mère, avec un effet puissant tout autant que comique, comme lors des scènes devant le miroir chez le coiffeur où ils se trouvent côte à côte, traités de manière identique. Ce n’est que pendant le dénouement final où Guillaume annonce à sa mère qu’il va d’une part se marier, d’autre part écrire un spectacle dont on comprend qu’il explorera son propre parcours de sexuation, qu’on voit la mère incarnée par une autre actrice, changement qui matérialise le fait que Guillaume soit enfin parvenu à se détacher d’elle, à l’issue d’un très long processus.

Le film illustre de manière très intéressante ce que la psychanalyse permet d’éclairer à l’aide des concepts de sexuation, d’ambiguïté sexuelle et de symptôme/sinthome[iii]. La sexuation, qui ne peut se réduire à une identification, renvoie au processus complexe et toujours singulier par lequel un sujet devient (ou pas) homme ou femme.  Ce processus s’enracine tout d’abord dans un corps, qui conduit à nommer l’enfant « garçon » ou « fille » en fonction de caractéristiques biologiques.  Mais ces mots sont intimement noués au désir des parents, désir qui assigne l’enfant à certaines places, consciemment ou inconsciemment, et s’exprime via des paroles entendues, lourdes d’équivoques et de jouissance, qui pèseront sur le sujet d’une manière fatidique ; l’inconscient est ainsi constitué d’équivoques fondamentales liées à l’immersion de l’enfant dans la langue de ses parents, notamment la langue maternelle. Mais l’enfant ne se contente pas d’entendre et de repérer ces paroles (la jouissance associée étant généralement ce qui lui permet de les repérer) qui certes le déterminent ; s’ouvre pour lui un espace de liberté en fonction du sens qu’il leur donne et de la position subjective que détermine ce sens. Ce processus est fondamental dans la manière dont nous devenons, avec plus ou moins de difficulté, « garçon » ou « fille », puis « homme » ou « femme » et montre surtout le lien structural entre l’ambiguïté sexuelle et l’équivocité de la jouissance maternelle, l’ambiguïté sexuelle se logeant d’abord à la place où le sujet interprète le désir maternel. Ainsi pour Guillaume, les paroles énigmatiques de sa mère (« Les garçons et Guillaume ») cadrent définitivement sa sexuation, mais leur équivoque ouvre l’ambiguïté sexuelle qui est à la fois source de difficultés et possibilité de se subjectiver. Cette conception se distingue particulièrement des théories de l’identité sexuelle ou des théories du genre en ce qu’elle insiste sur cette ambiguïté sexuelle comme conséquence de la prise initiale de l’enfant dans la langue maternelle chargée d’équivoques et comme toile de fond du processus de subjectivation, sur laquelle peut s’ébaucher une grande diversité de réponses identitaires.

Comment l’enfant se sépare-t-il de cet Autre primordial ? En fabriquant un symptôme : réponse à l’équivoque, par laquelle se crée du nouveau, de l’imprévu ; processus qui certes peut produire de la souffrance, mais également leste le sujet, devient paradoxalement un support puisque c’est autour de ce symptôme que va s’articuler sa relation aux autres, sa place singulière dans la famille, ses choix d’activité, etc. Chez Guillaume, le symptôme se manifeste par ses déboires dans le domaine de l’amour, de l’amitié et de la sexualité, associés à une série de gags. Quelque chose cloche : il n’est pas « viril », n’a pas de muscles, subit moqueries et insultes, se ridiculise dans les sports « masculins » (cricket, rugby, aviron,…), croit à tort qu’un de ses camarades est amoureux de lui, etc. Le terme d’ « homosexualité » qui apparaît à l’adolescence, plutôt que de renvoyer à une « identité sexuelle » affirmée vient surtout nommer ce malaise sexuel : c’est le nom d’un problème face auquel Guillaume n’a pas encore élaboré de solution.

On voit ensuite les solutions successives autour desquelles Guillaume « bricole » son symptôme, de manière à en réduire la charge de souffrance et à en faire le support inventif de sa relation aux autres. Il devient un homme particulièrement à l’aise dans l’univers féminin : seul homme à un « repas de fille », homme recevant les confidences des femmes, homme qui les observe, attentif aux moindres détails de leur singularité. Ainsi son symptôme évolue-t-il en sinthome – néologisme forgé par Lacan à partir d’une écriture ancienne de « symptôme » - qui lui permet d’établir à la fois un nouveau rapport à sa partenaire sexuelle (Amandine), à l’autre genre et plus largement à la société puisque son choix de métier (devenir comédien) valorise sa capacité à explorer et à rendre compte de la complexité humaine, via la large palette des rôles joués.

Le choix de Sasha ?

Revenons maintenant à Sasha. Pour Sasha, sa mère énonce très clairement, et devant l’enfant (soit directement comme chez la pédopsychiatre, soit parce que Sasha verra le film), qu’elle « voulait une fille » quand elle l’attendait, et qu’elle a été « très déçue d’avoir un garçon ». Les choses sont dites beaucoup plus littéralement que pour la mère de Guillaume, qui n’énonce jamais de tels propos, mais dont certaines expressions (« les garçons et Guillaume ») et certains comportements (emmener Guillaume chez son coiffeur, lui parler de choses liées à son intimité de femme, être de mauvaise humeur à partir de sa naissance, par exemple) conduisent Guillaume à faire de telles suppositions.

Le film montre aussi le collage très grand entre Sasha et sa mère (ce que j’analyse précisément dans le texte Petite fille ou grande mère ? A propos du film Petite fille (1) en revenant sur de nombreuses scènes du film) : Sasha est en permanence prise dans le regard ou la parole de sa mère, les ressentis de l’une sont censés être ceux de l’autre (fatigue, colère, larmes, etc.), et le combat de la mère («aider Sasha à se défendre ») se soutient à vie de celui qu’elle assigne à Sasha (« faire changer les mentalités »). Contrairement à Guillaume, que le père essaie de séparer de la mère (en l’envoyant dans un pensionnat de garçons) ou de pousser sur le versant masculin (en l’obligeant à faire certains « sports de garçon », en manifestant son désaccord lorsque Guillaume essaie de féminiser ses vêtements) - décisions dont la mère tient compte -, le père de Sasha n’intervient pas dans la relation entre sa femme et Sasha autrement que pour soutenir en tout les décisions prises par Karine et la laisser initier toutes les démarches concernant le changement de genre de Sasha. Cet effacement du père est très visible dans le discours même de Karine. Ainsi, elle déclare au médecin de famille que seules les mères se questionnent et culpabilisent à propos de leurs enfants tandis que « les papas ne se posent pas » ce genre de questions. Son usage de la première personne du singulier, qui évacue le père, est notable. « Est-ce que j’ai eu raison de faire ces choix concernant Sasha ? », demande-t-elle à la pédopsychiatre. Son « combat pour Sasha » est le combat de « sa » vie. Une autre fois, s’adressant au père de Sasha : « j’ai hâte d’avoir ce papier et d’aller voir le directeur comme ça s’il n’est pas d’accord, je pourrai lui dire merde ». Puis : « s’ils acceptent pas Sasha, j’vais m’en charger », comme si cette question ne concernait qu’elle. Le père lui-même semble conscient de son effacement et dit, à propos de la volonté attribuée à Sasha de changer de genre : « j’étais un peu vexé de pas m’être rendu compte ».

Dans le film Les garçons et Guillaume, à table !, la conviction profonde de Guillaume d’ « être une fille » reste à l’abri d’une sphère intime et protégée : dans sa chambre, quand il se déguise en fille ; dans sa tête : quand il s’apprête à énoncer cette phrase, son interlocuteur change de sujet ou se détourne ; ou dans l’intimité de ce qu’il évoque auprès des analystes avec qui il entreprend un travail. Dans Petite fille, si, au début du film, l’école instaure une limite à ce dont il devient difficile de distinguer ce qui relève du projet maternel et ce qui relève du projet de Sasha, l’appui médical (et ce sera par la suite le relais médiatique) conduit à agir, en dehors de la sphère familiale, que « Sasha est une fille ». Dès lors que « Sasha est une fille » est énoncé par tout le monde et mis en œuvre dans le lien social, dans le langage (l’emploi systématique du féminin pour parler de Sasha), puis dans le réel du corps, il devient difficile de laisser ouverte l’ambiguïté associée à « être une fille ». Aucun dispositif n’aide Sasha à élaborer un savoir à ce sujet, à distinguer ce qui pourrait venir de sa mère et ce qui pourrait venir d’elle-même, à explorer le vertige du fait de se définir par des mots avec toute leur équivoque et l’impossibilité d’atteindre une vérité définitive sur soi dès lors que, comme le suggérait Lacan, ce n’est jamais que comme « mi-dite » que peut se faire jour une vérité subjective…

Il est vrai qu’il doit être beaucoup plus rassurant de se dire que l’on est ce que l’on dit qu’on est, que l'on sait ce qu'on dit quand on dit « être ceci » ou « cela », et que l’on peut être ce que l’on dit qu’on est, puisque le « progrès » social et médical nous permet d’en soutenir l’illusion.

 

[i] Membre du Collège de psychanalystes de l’ALEPH (Association pour l’Enseignement de la Psychanalyse et de son Histoire), membre du bureau de l’ALEPH, enseignante à Savoirs et Clinique, membre du comité de lecture de la revue Savoirs et Clinique – Revue de psychanalyse (érès)

[ii] Extrait du film, propos de la pédopsychiatre.

[iii] Pour décrire ces aspects conceptuels, je me réfère notamment aux deux ouvrages de G. Morel qui a particulièrement travaillé sur ces aspects dans Ambiguïtés sexuelles  - Sexuation et psychose, Anthropos/Economica, 2000  et La loi de la mère – Essai sur le sinthome sexuel, Anthropos/Economica, 2008.

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