Petite fille ou grande mère ? A propos du film Petite fille (1)

Le documentaire, Petite fille, passé récemment sur Arte, a fait l'objet de critiques élogieuses. On peut cependant s’étonner de tout ce qui, pour faire coller l’histoire à une trame linéaire, est laissé dans l’ombre, non questionné - à commencer par la parole du sujet lui-même, Sasha. Nous soulevons ici les questions qu’a suscitées pour nous le visionnage de ce film. [volet 1]

 

Bénédicte Vidaillet, psychanalyste[i]

Le documentaire de Sébastien Lifshitz, Petite fille, passé récemment sur Arte, a été très remarqué à en croire les scores d’audimat et les critiques médiatiques dithyrambiques dont il a fait l’objet. « Une œuvre déchirante et l'un des plus beaux documentaires de l'année »[ii], « histoire de l’éclosion lumineuse d’un enfant transgenre »[iii],  « portrait solaire d’une enfant unique en son genre »[iv], « documentaire édifiant, lumineux et plein d'amour » devant lequel « on pleure beaucoup »[v]. Et même doit pleurer, comme nous l’intime le chroniqueur des Inrockuptibles pour qui « quiconque ne verse pas une larme [devant ce documentaire bouleversant] devrait être considéré comme un sociopathe dangereux. »[vi]

Quelle histoire nous raconte-t-on dans ce film ? D’après le synopsis, il s’agit de suivre, à propos de Sasha, 7 ans, « née dans un corps de garçon », « l’incessant combat que doivent mener Karine, son mari et l’aimante fratrie autour de Sasha pour que l’enfant soit enfin reconnue et acceptée comme une fille, notamment à l’école et au cours de danse. C’est aussi pour la jeune mère la fin d’une lourde culpabilité. Non, ce n’est pas parce qu’elle a désiré une fille lors de sa grossesse que Sasha se trouve aujourd’hui dans un tel bouleversement. » Heureusement « Karine trouve, à l’hôpital Robert-Debré, une pédopsychiatre spécialiste de la question, qui la reçoit avec Sasha et leur prête enfin une oreille attentive »[vii]. C’est entendu, Sasha a une « dysphorie de genre », dont « on ne sait pas à quoi [elle] est dûe. »[viii] Et le film a une visée politique : « aider à changer le regard sur les enfants trans » confie au Monde sa productrice grâce à un format « pensé pour toucher un large public »[ix].

Si la réception médiatique du film répond fidèlement et quasi unanimement à l’intention de ses concepteurs, on peut pourtant trouver matière, avec les éléments présentés, à y lire une autre histoire ou, a minima, à questionner celle devant laquelle on est censé pleurer. Il ne s’agira ici ni d’être pour ou contre la « dysphorie de genre », ni d’opposer une condamnation à une apologie, ni de remettre en cause le fait que des enfants (ou des adolescents ou des adultes) aient envie de changer de genre, ni de les en dissuader. Mon propos est plutôt de m’étonner de tout ce qui, pour faire coller l’histoire à une trame linéaire au service d’un discours politique, est laissé dans l’ombre, non questionné - à commencer par la parole du sujet lui-même, Sasha. Nous ne nous priverons donc pas de soulever les questions qu’a suscitées pour nous le visionnage de ce film.

« Une fille coincée dans un corps de garçon » 

Le film tient sur une affirmation, répétée par la mère, puis par l’entourage familial, et qu’il s’agit de faire reconnaître par l’école, puis les autres institutions et finalement l’ensemble de la société : « Sasha est une fille ». Plus précisément « Sasha est une fille, coincée dans un corps de garçon ». D’où vient cette phrase ? Comment s’est-elle construite ? Que dit Sasha ? Reprenons.

Dans une première scène fondamentale, au début du film, on voit la mère en entretien avec un médecin, dont le synopsis nous apprend qu’il s’agit du médecin de famille : « Sasha depuis longtemps maintenant, se sent…[elle se reprend] c’est pas se sent, Sasha se sent pas, Sasha est une petite fille. Une petite fille dans un corps de garçon. » Interrogée par ce professionnel, elle précise : au début, « Sasha disait : quand je serai grand, je serai une fille ». Depuis l’âge de trois ans. On peut entendre là une certaine complexité : la mère fait un lapsus qui laisse ouvert l’écart entre « se sentir » et « être », entre ce qui relève de la perception de soi, de l’éprouvé, d’un côté, et ce qui de l’autre, renverrait à une essence, à une certitude absolue, à un état figé. Quant à la phrase attribuée à Sasha, elle marque une dialectique : entre garçon (« grand », au masculin) et fille, entre présent et futur, avec tout l’écart que cela maintient. Pourtant cette phrase centrale est transformée dès le synopsis même, devenant : «"Quand je serai grande, je serai une fille", répète Sasha depuis qu’elle a 3 ans. »[x] Pourquoi le « grand » rapporté par la mère, attribué à Sasha, est-il devenu « grande », quitte à gommer toute la tension et l’ambiguïté de la phrase de départ ? S’agit-il de faire entrer de force la parole de l’enfant dans la narration choisie ? On pourra en tout cas difficilement invoquer l’erreur ou le « mal entendu », puisque la mère rapporte cette phrase dans deux scènes différentes au début du film (3’23 puis 7’14).

Questionnée par ce médecin « pendant la grossesse, avez-vous pensé au sexe de l’enfant ? », la mère répond : « je voulais une fille ». Se souvenant très bien de la date du jour où elle a appris qu’elle attendait un garçon, comme on se souvient généralement des évènements marquants et irréversibles, qu’ils soient positifs ou négatifs : « je l’ai mal pris (…) j’ai été déçue, très déçue ». Puis : « On se dit : « tout ça c’est de ma faute, s’il a une vie compliquée (…). Les mamans, quand il y a un problème, par exemple à la naissance, on se dit toujours « c’est de notre faute, qu’est-ce que j’ai mal fait ? » Est-ce que j’ai pensé tellement fort un truc que…, ou alors est-ce que j’ai mangé un truc… (…) peut-être que juste par une pensée, juste par un désir, on leur apporte des trucs. » Elle précise dans la scène suivante : « Je me suis interrogée. Je me suis dit : est-ce que t’as pas tellement voulu avoir une fille, que c’est arrivé ? Après je me suis dit : comme avant Sasha j’avais perdu deux petites filles, je me suis dit que Sasha a trouvé la méthode pour rester en vie, « je vais vous faire croire que je suis un petit gars, mais en fait pas du tout. » » « Et puis ses testicules étaient pas descendus. Et il y a eu plein de trucs comme ça. Et puis pourquoi est-ce que Sasha c’est le seul de mes enfants qui a un prénom mixte ? Pourquoi ? Je me dis que finalement c’était écrit, finalement c’était comme ça. »

A ce moment du film, on entend que cette mère laisse ouverte la possibilité qu’il y ait un lien entre son désir et le fait que son enfant souhaite « être une fille ». Cependant, ce questionnement est en même temps voilé, inscrit dans une forme de dénégation, par le fait qu’elle mette sur le même plan d’avoir voulu une fille, ou d’avoir éventuellement mangé « un truc ». Comme elle met sur le même plan l’éventualité de son implication (vouloir une fille), celle de Sasha (une ruse pour naître quand même), une particularité physique (testicules pas descendus) et l’intervention du destin, de la fatalité (c’était écrit). La difficulté à questionner son rôle dans ce processus peut s’entendre dans le fait qu’elle repère la singularité du choix d’un prénom mixte pour le seul Sasha, sans le mettre en lien avec son propre désir, comme s’il s’agissait d’un choix qui lui serait extérieur. On entend aussi l’importance pour elle d’avoir perdu deux petites filles juste avant la naissance de Sasha et la théorie qu’elle a élaborée, en lien avec ces événements : Sasha serait une fille ayant trouvé, en s’incarnant en garçon, une ruse pour naître en déjouant le cruel destin qui avait condamné deux filles à mourir. N’est-ce pas cette théorie, énoncé à ce stade parmi d’autres, qui se figera durablement dans la phrase « Sasha est une fille prisonnière / enfermée / coincée dans un corps de garçon » ? Phrase clé du film, répétée par la mère puis par l’entourage familial (la grande sœur, le grand frère, le père), reprise par le réalisateur puis par les médias, pour justifier toute la transformation de Sasha. Pourtant, quand on l’entend la première fois, comme une hypothèse avancée par la mère, et énoncée après l’évocation à la fois des deux filles mortes avant la naissance de Sasha et de la singularité de la position de Sasha dans la fratrie (son prénom mixte), on s’interroge sur ce qui affleure sans visiblement avoir pu être mis au travail par cette mère : la grande douleur causée par ces morts et le deuil à en faire, les craintes qu’elle pouvait nourrir quant à la capacité de Sasha de vivre, sa propre culpabilité face à ces morts. Ne serait-il pas pertinent de lui permettre d’élaborer autour de tous ces affects et des questionnements sous-jacents, qui renvoient au contexte dans lequel est né Sasha, pour mieux comprendre ce qui a pu se jouer dans son rapport à Sasha, mais aussi plus largement dans sa propre vie de mère et de femme ?

La possibilité ne lui en sera cependant jamais laissée dans le film. Elle sera même proprement pulvérisée, avec l’intervention de la pédopsychiatre de l’hôpital Robert Debré à Paris, « spécialisée sur la question des dysmorphies de genre chez les enfants. » C’est elle que Sasha et sa mère rencontrent dans une deuxième séquence toute aussi essentielle. A la fin d’un entretien sur lequel nous reviendrons, elle demande à la mère de Sasha s’ « il y a autre chose que vous avez envie de dire ? » « Oui, répond la mère : quand j’attendais Sasha, je voulais vraiment une fille. Donc je me suis toujours demandé si ça n’avait pas… » La pédopsychiatre la coupe, péremptoire : « Non. (…) On ne sait pas à quoi est dûe la dysphorie de genre, on sait à quoi elle n’est pas dûe. Donc on sait que c’est pas un souhait des parents, le papa ou la maman, d’avoir un enfant de l’autre genre. C’est une crainte que rapportent les parents, ça on sait que ça n’a pas d’incidence sur l’apparition d’une dysphorie de genre, on sait aussi que c’est pas des erreurs que vous auriez fait, on peut le dire tout de suite. (..) Les choses sont comme ça, on ne sait pas pourquoi, mais les choses sont comme ça. » Si cette séquence stupéfie, c’est qu’y est évacuée toute possibilité, pour la mère, de questionner son rapport inconscient à son enfant, toute la singularité de leur relation. Ne serait-ce que savoir pourquoi elle voulait à ce point une fille, elle qui en avait déjà une (l’aînée). Pourquoi à ce moment de sa vie a-t-elle eu ce désir ? Que s’était-il passé avant la naissance de Sasha ? Pourquoi cette mère veut-elle précisément et d’elle-même parler de cela quand elle est invitée à ajouter quelque chose à l’entretien ? Et que peut savoir cette psychiatre de ce qui peut se jouer pour Sasha et pour sa mère, à quel savoir peut-elle accéder de l’histoire forcément singulière qui noue Sasha à sa mère si elle ne l’interroge pas ? « On le sait », assène-t-elle, réduisant le cas unique de Sasha à une occurrence dans une série, identique à toutes les autres, à laquelle elle pourra appliquer son protocole. Tout savoir inconscient et singulier est totalement disqualifié. Pourtant, c’est la troisième fois dans le film que la mère d’elle-même envisage l’hypothèse d’un lien entre ce désir et celui de Sasha de devenir fille. Une telle insistance n’appelle-t-elle pas, a minima, de lui permettre d’en savoir un peu plus sur ce lien qu’elle envisage ? Pourquoi couper court ainsi à un questionnement qui insiste, à ce qui fait énigme pour cette femme ? Et quel peut être l’effet pour Sasha, d’entendre sa mère énoncer sans fard qu’elle voulait à ce point une fille quand elle l’attendait, phrase que l’enfant a certainement déjà entendue puisque rien ne lui est expliqué pendant l’entretien, ce qui suppose qu’elle le sait déjà ? Là encore, circulez, y a rien à dire !

S’il faut bien sûr se garder d’imaginer un lien causal direct entre « la dysphorie de genre » de Sasha et le fait que sa mère ait tant désiré une fille pendant sa grossesse, ait été très déçue d’apprendre qu’elle attendait un garçon, ou encore ait perdu deux filles avant sa naissance (j’explicite dans le texte Les garçons et Sasha… A propos du film Petite fille (2) la complexité du processus de sexuation qui va bien au-delà de causalités de cet ordre), cela ne signifie pas pour autant qu’il n’y ait aucun lien. Nous entendons si souvent des sujets évoquer au cours de leur travail analytique le retentissement sur leur vie d’avoir été désirés de tel ou tel sexe, ou d’être nés après des fausses-couches ou des décès de frères et sœurs affectant profondément leurs parents, qu’évacuer a priori tout questionnement à ce sujet ne peut que nous surprendre.

Dans le film, la pédopsychiatre endosse la position de « celle qui sait » : qui sait « ce qu’on sait et ce qu’on ne sait pas », qui sait aussi que la mère « n’a pas fait d’erreur », ou « a fait le bon choix », rabattant le questionnement de celle-ci sur le registre de la faute ou du jugement – à propos du « bon comportement ». Elle peut ainsi jouer le beau rôle – rassurer la mère, écrire une attestation pour l’école, participer à une réunion pour expliquer « ce qu’est la dysphorie de genre », orienter la mère de Sasha dans la suite du protocole -, tout en court-circuitant de fait toute possibilité d’élaboration, par Sasha, par sa mère, mais aussi par la famille, de ce qui pourrait se jouer là dans leur histoire familiale. Le protocole suivi, sous couvert de tolérance et de liberté, peut être vu comme les enfermant dans une série d’étapes destinées à normer un parcours « d’enfant transgenre », d’où sont bannis l’ambiguïté, la complexité, le travail de la singularité, les hésitations, les flottements, voire les retours en arrière que permet la parole quand elle est autorisée à explorer, librement, sans jugement, et sur le long terme, ce qui relève de l’intimité, de la subjectivité et de la construction psychique.

A partir de là, le film se fige autour de la fameuse phrase : répétée par la mère, lors d’une réunion avec du personnel de l’école - « même si elle est prisonnière de son corps de garçon, c’est une petite fille » - ; par la sœur aînée, pour qui Sasha « n’est pas née dans le bon corps et c’est pas elle qui a choisi » ; par le père, conseillant à Sasha d’expliquer qu’ « elle était une fille dans un corps de garçon » ; et par le frère aîné qui dit à ses copains « c’est une fille un peu coincée dans un corps de garçon. (…) Dans sa tête c’est une fille même si elle a peut-être pas le bon corps. » Le film poursuit linéairement la mise en scène du « combat » de Karine, pour faire reconnaître par tous que « Sasha est une fille » malgré son « corps de garçon ». Ce qui devient, pour un chroniqueur de Télérama, « Sasha a 10 ans. Née avec un sexe de garçon, elle sait depuis toujours qu’elle est une fille. »[xi] On est loin désormais de la dialectique initiale « quand je serai grand, je serai une fille ».

La parole de Sasha 

Revenons à Sasha. Sa mère parle d’elle, sa famille parle d’elle, le film parle d’elle, les médias parlent d’elle. Mais qu’en est-il de sa parole à elle ?

Certes, on la voit très souvent habillée « en fille », du moins d’après les codes « féminins » qui semblent en vigueur dans ce film. La scène d’ouverture la montre enfilant une robe à paillettes et se regardant dans le miroir avec, alternativement, un bandeau dans les cheveux, un mini-chapeau, un diadème et un foulard. On la verra aussi dans une petite robe courte à motifs avec des chaussures dorées à bride et à talon et des chaussettes à volant faire la majorette avec un parapluie rouge ; en T shirt - rose - avec un papillon ; en robe - rose – sur la balançoire. On la voit en chemise de nuit volantée aux manches accueillie au réveil par sa mère d’un « salut ma beauté ». On la voit dans la salle de bain enfiler une robe à papillons, aidée par sa mère qui lui demande si « elle tourne celle-ci quand tu danses ». A la fin du film, elle fait la rentrée des classes en ballerines dorées, jupe et T-shirt – rose –, écharpe – rose, coiffée d’une queue de cheval retenue par un chouchou – rose – qui lui a permis d’apprendre de sa mère qu’« il faut souffrir pour être belle ! ». On la voit se rendre chez la pédopsychiatre d’abord en robe rose à volant, barrette-nœud rose et sac à dos Minnie, puis en robe papillon, chapeau rose, sac Minnie, puis encore en bonnet rose, écharpe rose, serre-tête. Dans la scène finale elle danse en papillon, T-shirt rose, ailes roses.

On la voit, à 7 ou 8 ans, acheter un maillot de bain avec sa mère : maillot à volant rose pâle avec soutien-gorge et possibilité d’ajouter au maillot « une jupette » rose lui explique sa mère. Quand Sasha dit qu’elle « n’aime pas trop » un vêtement que lui propose Karine, celle-ci commente : « en plus, t’es compliquée, t’es pas une nana pour rien », puis suggère de « demander à la dame si elle a des trucs papillons encore ».

On la voit, vêtue de rose orangé, vider le placard de ses vêtements « de garçon » : « hop, short de garçon, c’est fini. On enlève. Vas-y continue ! », « voilà, Mademoiselle ! », « voilà, que des trucs de filles », l’encourage sa mère, qui ajoute, au cas où ça ne serait pas évident, que « les filles peuvent mettre du bleu et les garçons du rose ».

On la voit dans sa chambre pleine de papillons - « une chambre de petite fille » souligne sa mère. On la voit jouer avec des jouets « de fille » : petite peluche rose et blanc ; poneys à crinière rose ; une Barbie, nœud fuchsia dans les longs cheveux assorti à la robe bustier sans manche, avec laquelle on voit Sasha jouer seule, puis une autre Barbie que Sasha, avec une amie dont l’invitation a été organisée entre mères, pare de chaussures à talons roses et d’un sac rose puis coiffe avec une brosse en cœur rose, avant de la replacer dans sa collection de huit Barbie. Quand Sasha souffle des bulles, son flacon est rose. Quand elle joue dans la neige, son écharpe est rose.

On la voit au cours de danse classique, pratique « de fille » par excellence qui leur apprend discipline, grâce et maintien du corps, ces attributs « féminins ». Et on imagine volontiers que lorsque Karine aura gagné son « combat » contre le conservatoire, Sasha aura acquis le droit de porter elle aussi le tutu blanc à jupette et les collants rose pâle de ses camarades ainsi que les cheveux longs tirés dans le chignon réglementaire.

Bref, on voit Sasha habillée « en fille », jouer avec des jouets « de fille », pratiquer des activités « de fille ». On voit « une fille », selon les normes mises en avant par le film que Télérama célèbre comme « une ode lumineuse à la liberté d’être soi »[xii] et Le Monde, à « la liberté de se réinventer. Contre les autres, contre la nature, contre la morale, contre les assignations identitaires. »[xiii] Mais, sauf à admettre que ces attributs stéréotypés et socialement construits correspondent à un « être une fille », signent une essence profonde de la féminité, on est bien en peine de comprendre en quoi Sasha « est une fille ». D’où l’intérêt de se référer à la parole de Sasha elle-même. Que dit-elle, elle, à propos de cet « être une fille » ?  

Lors du premier entretien à l’hôpital, Sasha est interrogée par la pédopsychiatre sur la raison de leur venue. Interrogation reprise par sa mère, qui s’adresse à Sasha : « on est venues ici pour quoi Sasha ? pour quoi ? » 

Sasha : « pour…(cherchant)…ahhh… » 

Sa mère intervient : « qu’est-ce que tu es toi, tu es qui ? » 

Sasha : « une fille », en se tournant vers sa mère pour chercher du regard son approbation.

Sa mère, l’approuve d’un définitif : « voilà ! » puis continue : « et tu es né/e fille ou tu es né/e garçon ? »

Sasha immédiatement : « garçon ».

Sa mère, joyeuse, regardant la psychiatre : « voilà ! »

Entend-on dans cette scène la parole libre de Sasha quant à « être une fille » ? Ou plutôt une série de questions fermées de Karine auxquelles Sasha répond par les mots qui rendent visiblement sa mère heureuse ? Comment Sasha entend-elle ces « voilà ! », associés au visage réjoui de celle-ci ? Comme une invitation à laisser ouvert un questionnement quant à son genre, à raconter ce qu’elle associe à « être une fille » ou « être un garçon », à explorer l’apparition de ces mots dans son univers psychique, ou au contraire à clore le débat, pour passer à la suite – la mise en œuvre concrète et rapide de cet « être une fille » ? Et comment Sasha associera-t-elle cette approbation maternelle au fait que Karine, dans le même entretien, insiste sur le fait qu’enceinte elle « voulait vraiment une fille » ? Mais pourquoi se poser ces questions puisque, on le sait, tout cela n’a rien à voir avec « cette aspiration transgenre, qui, nous assure Jacques Mandelbaum chroniqueur du Monde, peut apparaître dès le plus jeune âge comme nous le montre ce film »[xiv].

Quand Sasha revoit la psychiatre, quelques mois après cette première visite, avec ses parents et son frère aîné, elle est interrogée sur la manière dont elle « dit à ses copains qu’elle est une fille » Elle explique avoir répondu à une camarade de classe qui lui opposait qu’elle « n’avait pas de… » : « ben si, je suis une fille ». « Parfait ! » approuve la psychiatre. « Là-dessus, c’est vrai que Sasha a très bien géré vis-à-vis de sa copine, en lui expliquant qu’elle est née dans un corps de garçon, mais que c’est une fille. Hein, c’est ce que tu lui as dit ? » la félicite son père en se tournant vers Sasha. Le frère de Sasha explique qu’il dit la même chose à ses copains. Puis la pédopsychiatre, qui s’est entendue au préalable avec sa mère, conseille à Sasha d’être reçue par une endocrinologue afin de pouvoir aborder « la question des hormones », « même si c’est pas tout de suite la puberté pour toi, pour savoir à quel moment il faudrait envisager de bloquer la puberté, pour [éviter] que les signes que t’as pas envie de voir apparaître, apparaissent. » On voit le sourire épanoui de Karine regardant Sasha.

A la fin du film, la famille est réunie au restaurant pour fêter l’acceptation officielle par l’école de Sasha « en fille ». Les parents répètent avec Sasha : « y aura peut-être des enfants qui vont te demander pourquoi t’es habillée en fille, qu’est-ce que tu vas dire ? ». Sasha : « je suis une fille ? » « Ben voilà, approuve sa mère ravie, tu vois qu’on y arrive ! »

Si l’on comprend de quelle manière Sasha est censée expliquer qu’elle « est une fille », si le processus de mise en adéquation du corps avec cet « état » semble bel et bien enclenché, on n’entendra donc jamais Sasha nous dire un mot de cet « être une fille » pour elle.

Mère et fille, collées

Bien que ce documentaire s’intitule « Petite fille », il s’agit au moins autant d’un portrait de sa mère que de Sasha elle-même. Ou peut-être plus encore, d’un portrait de leur relation, de la place de Karine dans la vie de Sasha, et réciproquement. Karine que l’on voit ou que l’on entend, en voix off, ou face caméra, dans quasiment chaque scène. C’est elle qui entreprend avec Sasha les démarches de changement de genre, auprès des médecins et des institutions. Elle qui accompagne Sasha dans ses activités, à l’école, à la danse. Elle qui la réveille, prépare ses vêtements de même que le biberon que prend Sasha le matin. Elle qui vérifie devoirs, cartables, trousses.

Comme le montrent les séquences chez la pédopsychiatre, les scènes d’habillage ou d’essayage avec sa mère, Sasha est en permanence prise dans le regard, le sourire ou la parole de sa mère, chez qui elle trouve une approbation constante. La mise en miroir de Sasha et de sa mère est parfois flagrante : chez la pédopsychiatre, la mère demande à l’enfant si elle sait « pourquoi on est venues voir le docteur », Sasha répond « pour qu’elle nous aide », réponse immédiatement entérinée par la mère ; la mère pleure, reprend un mouchoir et propose à Sasha : « tu veux un mouchoir aussi ? » (sous-entendu : comme moi ?) ; elle demande au médecin un « papier qui prouve que ni Sasha ni moi ne sommes folles » ; au retour, dans le train, un seul échange est filmé : « fatiguée ma puce ? » demande la mère. Sasha acquiesce et renvoie « toi aussi ? »

La fusion entre les deux, la séparation impossible, n’est-elle pas exprimée très clairement lorsque la mère déclare, à la fin du film : « je sais qu’à un moment, Sasha va se faire attaquer, pour sa différence. (…) Son caractère va l’aider, mais c’est pas ce qui va la protéger le plus. Comme je lui ai dit, de toute façon c’est son combat, mais c’est le mien aussi, je sais que ce sera le combat de ma vie ». Tenue à Sasha par cette promesse, elle ne distingue pas son combat de celui qu’elle assigne à son enfant, prisonnière de cette assignation. « Je suis persuadée qu’on a tous un rôle à jouer dans la vie, à un moment ou à un autre, qu’on a tous une mission à accomplir, et je me dis que Sasha, elle est là pour aider à faire changer les mentalités et que moi je suis là pour l’aider, elle. » Cette mère pense avoir trouvé la « mission de Sasha » dans la vie, et adossée à celle-ci, inséparable, la sienne. Le collage est total. Et le film lui-même participe de la mise en œuvre de ce projet maternel qui entraîne inexorablement Sasha dans son sillage. La réception du film ne s’y est pas trompée, saluant sans distinction le combat de la mère ou celui attribué d’office à Sasha, prenant l’un pour l’autre, l’une pour l’autre, redoublant vertigineusement la confusion.

Moments de vérité ?

De ce collage, Sasha ne semble pas dupe : lorsque la pédopsychiatre veut savoir si sa maîtresse n’est « pas gentille » parce que sévère avec tout le monde, ou spécialement avec elle, Sasha hésite : « ben…pour  moi, oui…mais pour Maman aussi ».

Sa mère : « mais c’est pas ma maîtresse à moi ».

Sasha : « non, mais tu l’aimes pas ».

Sa mère : « oui, mais ça c’est… » et puis, riant : « c’est vrai ! » Ce qui fait rire aussi Sasha.

La pédopsychiatre ne reprend rien, ne questionne pas ce qui se joue dans ces réponses de l’enfant, qui pointe pourtant clairement combien il lui est difficile de faire la distinction entre sa mère et elle.

Attachons-nous aux deux moments où Sasha pleure.

La pédopsychiatre vient de rassurer Karine sur le fait qu’elle a « fait les bons choix » pour son enfant, en la laissant « s’habiller en fille », « dire elle », etc. Karine se met à pleurer, émue d’être mise hors de cause.

La médecin à Sasha : « est ce que t’as envie d’ajouter quelque chose par rapport à tout ça ? »

Sasha : « je sais pas ».

La médecin : « quand tu sers la main de maman, ça veut dire que tu lui dis qu’elle a fait le bon choix, tu la rassures un peu, c’est ça ? »

C’est là précisément qu’apparaissent les larmes de Sasha. Comme elle n’en dit rien, on ne peut donc que supposer : est-ce le fait de devoir endosser ce rôle de « rassurer sa mère » qui la fait pleurer ? Mais pourquoi et sur quoi se sentirait-elle ainsi obligée de rassurer sa mère ? Cela peut-il avoir un lien avec la culpabilité de cette mère angoissée, qui a perdu avant elle deux filles, et qu’il s’agirait de rassurer quant au fait qu’elle est une bonne mère ?

Nous n’aurons pas la réponse puisque ni le dispositif médical, ni le dispositif filmique, ne permettent d’en savoir davantage, mais il ne semble pas abusif d’imaginer que quelque chose, fondamental, se joue là entre Sasha et sa mère, qui ne sera hélas pas élaboré.

Une des dernières scènes du film se déroule, de nouveau, chez la pédopsychiatre. Karine raconte qu’au conservatoire, la professeure de danse n’a pas accepté que Sasha vienne en tenue « de fille » et les a exclues de la salle de cours – la prochaine étape du combat est toute trouvée. « J’ai l’impression de l’avoir énormément déçue (…). Elle a eu l’impression que je laissais tomber je pense. » C’est encore la mère qui explique, Sasha ne parle pas. « T’es triste ? T’en en colère ? » demande la psychiatre. La mère : « T’as le droit d’être en colère. Moi je suis en colère. T’es en colère, toi ? » Sasha répond : « les deux ». La mère explique : « Sasha m’a dit – elle pleurait dans sa chambre : ‘ça sert à rien, je me demande si ça sert à quelque chose qu’on se batte’. » Cette séquence est un concentré de ce qui affleure dans tout le film, sans être jamais ni exploré, ni travaillé. On voit que Sasha est invitée à s’identifier aux émotions de sa mère (« je suis en colère. T’es en colère ? »), qu’elle est parlée par sa mère (« elle a eu l’impression que je laissais tomber je pense »), identifiée à elle dans les propos rapportés par celle-ci (« qu’on se batte ») et que, de tout cela elle ne peut rien dire. On voit que la mère n’est pas invitée à réfléchir aux raisons pour lesquelles elle a tant besoin de « ne pas décevoir » son enfant, d’être une « bonne mère » aux yeux de Sasha, de même qu’il ne semblait pas intrigant pour la pédopsychiatre que Sasha puisse avoir besoin de « rassurer sa mère ». Mais surtout, la remarque et les pleurs de Sasha ne sont pas questionnés comme pouvant, éventuellement, révéler une pensée qui chercherait à se dire sans pouvoir être formulée, tant sa mère, et elle avec, sont prises dans une fuite en avant implacable : une demande, par Sasha, de lâcher un peu ce « combat », ou de cesser d’en faire un combat, d’arrêter cette course effrénée vers la prochaine étape, qui empêche toute pause, tout questionnement, toute possibilité d’indétermination, d’ambiguïté, voire de retour en arrière.

Ne serait-il pas préférable que ces familles, ces enfants, plutôt que d’être mis en avant dans un film pour promouvoir, au nom de la tolérance, une vision simple de l’identification à un genre, puissent bénéficier d’un espace intime, préservé, pour explorer librement, patiemment, ce qui peut se jouer pour elles, pour eux, autour de ces questions de genre ? Ce qui assurerait les choix à venir au lieu de les réifier et de les mettre en acte dans un processus difficilement réversible tant les enjeux médicaux, institutionnels, sociaux et politiques, auront dépassé les principaux protagonistes.

De tout cela il ne sera pas question dans Petite fille. Pas de doute, nous ne sommes pas un « sociopathe dangereux ». Ce film a de bonnes raisons de nous faire pleurer…

 

[i] Membre du Collège de psychanalystes de l’ALEPH (Association pour l’Enseignement de la Psychanalyse et de son Histoire), membre du bureau de l’ALEPH, enseignante à Savoirs et Clinique, membre du comité de lecture de la revue Savoirs et Clinique – Revue de psychanalyse (érès)

[ii] Les échos, https://www.lesechos.fr/weekend/cinema-series/petite-fille-ma-fille-ma-bataille-1270024

[iii] https://www.lemonde.fr/culture/article/2020/11/24/petite-fille-histoire-de-l-eclosion-lumineuse-d-un-enfant-transgenre_6060888_3246.html

[iv] Télérama, François Ekchajzer, publié le 02/12/20 mis à jour le 07/12/20,

https://www.telerama.fr/ecrans/petite-fille-sur-arte-le-portrait-solaire-dune-enfant-unique-en-son-genre-6747078.php

[v] https://www.leparisien.fr/culture-loisirs/tv/cette-petite-fille-nee-dans-un-corps-de-garcon-va-vous-bouleverser-sur-arte-27-11-2020-8410936.php

[vi] https://www.lesinrocks.com/cinema/films-a-l-affiche/sebastien-lifshitz-devoile-un-nouveau-documentaire-bouleversant/

[vii] Synopsis du film https://www.arte.tv/fr/videos/083141-000-A/petite-fille/

[viii] Extrait du film

[ix] https://www.lemonde.fr/culture/article/2020/11/24/petite-fille-j-ose-esperer-que-ce-film-aidera-a-changer-le-regard-sur-les-enfants-trans_6060890_3246.html

[x] https://www.arte.tv/fr/videos/083141-000-A/petite-fille/

[xi] https://www.telerama.fr/ecrans/petite-fille-sur-arte-le-portrait-solaire-dune-enfant-unique-en-son-genre-6747078.php

[xii] Ibid.

[xiii] https://www.lemonde.fr/culture/article/2020/11/24/petite-fille-histoire-de-l-eclosion-lumineuse-d-un-enfant-transgenre_6060888_3246.html

[xiv] Ibid.

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