Keira, Sasha et les juges… A propos du film Petite fille (3)

En France, aucun media n'a daigné relayer cette nouvelle essentielle pour la prise en charge des questions de genre chez les enfants. Le premier décembre 2020, la High Court rendait au Royaume-Uni une décision très attendue. D’après les juges britanniques, les enfants de moins de 16 ans ne sont pas capables de donner un «consentement éclairé» pour recevoir des traitements bloqueurs de puberté.

Bénédicte Vidaillet[i]

Le 2 décembre 2020 sortait en France le documentaire de Sébastien Lifshitz, Petite fille. Diffusé sur Arte, il faisait l’objet de critiques médiatiques dithyrambiques. On s’est étonné ailleurs de l’unanimité de ces critiques et de tout ce qui, pourtant visible dans le film, était passé sous silence (cf. le texte Petite fille ou grande mère ? A propos du film Petite fille - 1). On reviendra ici sur un autre aspect totalement omis par la critique, néanmoins important pour éclairer les enjeux sociaux, médicaux, médiatiques et politiques liés à la prise en charge d’enfants et d’adolescents travaillés par les questionnements de genre. Pour ce faire, il fallait se déporter outre-Manche, où le premier décembre 2020, veille donc du lancement du film en France, était rendue une décision aussi attendue que médiatisée de la High Court, instance juridictionnelle de premier plan au Royaume-Uni.

Dans leur arrêt, les trois juges britanniques, à l’issue d’une année de procédure judiciaire ayant suscité un intense débat de société, considéraient que les enfants de moins de 16 ans n’étaient pas capables de donner un « consentement éclairé » (« informed consent ») pour recevoir des traitements bloqueurs de puberté et des hormones influençant le développement de caractères sexuels, dans le cas de processus de transition de genre. Dorénavant ont estimé les trois magistrats, il faudra le consentement d’un juge dans chaque cas où un tel traitement sera envisagé par un médecin. Et pour les patients âgés de 16 à 18 ans, les juges suggéraient qu’une telle démarche pourrait aussi être appropriée, étant donné la nature de ces traitements.

Les requérants étaient Madame A. et Keira Bell.

Madame A se présente elle-même comme la « mère d’une enfant de quinze ans, traversant une période de confusion de genre » et « atteinte d’autisme et d’autres problèmes de santé mentale ». Souhaitant accompagner sa fille dans cette période de questionnement, elle avait été orientée vers le seul service médical public spécialisé au Royaume-Uni dans la prise en charge des enfants et adolescents sur les questions de genre :  le GIDS (gender identity development service), au sein du Tavistock and Portman NHS Foundation Trust, centre psychiatrique de référence, successeur de la célèbre Tavistock Clinic. Madame A. préférait « rester anonyme parce qu’[elle] ne souhaitait pas exposer [sa] fille vulnérable à la publicité des médias sur ce qui est une question très sensible, à la fois dans [sa] famille et dans la société. » Elle déclarait aussi que « de nombreux parents, comme moi, essaient avec angoisse de soutenir leurs enfants dans une adolescence déjà mouvementée, avec en plus la difficulté liée aux problématiques de développement identitaire » et, à ce titre, ont besoin du soutien d’une « médecine s’appuyant sur les faits », plutôt que tentant sur les jeunes patients des « protocoles expérimentaux insuffisamment  régulés » dont « personne (et pas seulement ma fille) ne comprend les risques et ne peut donc donner à leur sujet un consentement éclairé »[ii].

Elle était soutenue dans sa démarche par Susan Evans, une ancienne infirmière psychiatrique au GIDS, ayant travaillé dans différents services de santé mentale depuis les années 80, et devenue psychothérapeute d’orientation analytique. Celle-ci justifiait son engagement dans la démarche juridique par son désaccord, pour des raisons cliniques, avec les pratiques du GIDS, conduisant à « confirmer immédiatement les croyances des enfants (…) au lieu de conserver la posture clinique professionnelle habituelle consistant à adopter une attitude ouverte et à chercher à explorer avec l’enfant toutes les difficultés qu’il vit, tout en le soutenant lui et sa famille. » Selon elle, « il est essentiel que les jeunes qui font l’expérience d’une dysphorie de genre fassent l’objet d’une évaluation beaucoup plus poussée, nécessitant une exploration psychologique approfondie et une compréhension des besoins de prise en charge particuliers de chaque enfant »[iii]. Son opposition aux méthodes du GIDS l’avait conduite à démissionner du service. Lors des auditions de la cour, en 2020, le directeur du Tavistock reconnaissait que 30 médecins avaient quitté le GIDS au cours deux années précédentes. Et début 2019, la presse britannique révélait que 5 soignants avaient démissionné de ce service, après que des enfants de 3 ans aient été pris en charge dans un processus de « réassignation de genre »[iv]. Suivant en cela un mouvement d’élargissement très important du nombre d’enfants et de jeunes traités par le GIDS : de 94 en 2010 à 2 519 en 2019[v] et 3 000 en 2020, tandis que 5 000 étaient sur liste d’attente[vi].

L’autre requérante, Keira Bell, 23 ans, est une ancienne patiente prise en charge par le GIDS. Elle s’engageait dans cette procédure en déclarant : « je ne crois pas que les enfants et les jeunes puissent réellement consentir à l’utilisation de traitements hormonaux puissants et expérimentaux comme je l’ai fait. Je crois que le système mis en place par le Tavistock n’est pas adéquat, parce qu’il ne permet pas d’explorer les sentiments liés à la dysphorie de genre ni de trouver les causes sous-jacentes à un tel état. » Insistant sur la « vulnérabilité émotionnelle et mentale » de patients mineurs, elle souhaitait que les prises en charge « évoluent rapidement pour ne pas mettre des jeunes, comme moi, sur un chemin tortueux et inutile qui change la vie de manière définitive. »[vii] Devant la cour, elle expliquait comment, à 14 ans, elle était venue pour la première fois dans ce célèbre service londonien, où elle s’était vue, à 16 ans, prescrire des bloqueurs de puberté après seulement trois rendez-vous d’une heure, puis à 17 ans, recevoir des injections de testostérone, et à 20 ans, subir une ablation des seins.

Le cas de Keira Bell illustre un phénomène lui aussi en croissance : la « dé-transition » de personnes cherchant à se ré-identifier à leur sexe biologique après des traitements, voire des interventions médicales. Regrettant sa « transition », se sentant aujourd’hui « coincée entre deux sexes », Keira Bell soutenait devant les juges que le service « aurait dû davantage [la] questionner sur sa décision de devenir un homme », à un âge de malaise adolescent.  « Je ne me rendais pas compte de ce que je demandais et des conséquences à long terme, comme la stérilité. Le devoir des médecins était de me confronter à ma demande. » Elle expliquait également avoir à l’époque trouvé sur les réseaux sociaux de très nombreux arguments militant pour la transition, sur lesquels elle s’était appuyée pour soutenir son « choix » en balayant les doutes qu’elle ressentait, et regrettait l’insuffisance de perspectives contradictoires sur ce sujet.[viii] Les auditions soulevaient le rôle des médias comme facteur potentiel de l’explosion du nombre de jeunes souhaitant bénéficier d’un suivi médical pour des problématiques de « genre ». Enfin, Keira Bell soulignait, de même que des médecins témoignant devant la cour, l’insuffisance des informations données aux patients concernant des traitements hormonaux et bloqueurs de puberté expérimentaux, et les incertitudes très grandes sur leurs effets à long terme : sur la densité osseuse, le développement des organes sexuels, la taille et le poids des patients devenus adultes, les conséquences neurologiques et cognitives, la fertilité.  Autres aspects importants trop peu documentés scientifiquement et présentés devant la cour : les risques de médicalisation à vie et d’irréversibilité, et l’interaction entre l’âge initial de prise de traitements et leurs effets.

La mère d’un enfant concerné par ces questions réagissait soulagée à l’Arrêt de la High Court britannique : « Rien ne peut décrire la peur que l’on ressent, en tant que parent, quand on prend conscience que la transition médicale est la seule solution présentée à son enfant en désarroi sur son identité de genre. Etant donné que les institutions – de l’école au gouvernement, des ONG aux services de santé – ont soutenu cette voie, nous nous sentions démunis pour intervenir. »[ix]

Allons-nous, en France, devoir en passer par les mêmes voies avant d’ouvrir le débat que le film Petite fille évite, la prise d'hormone y étant présentée comme une étape "normale" et banalisée dans le protocole de suivi de Sasha ? Et comment comprendre qu'aucun média français n'ait relayé cette information d'une grande importance pour éclairer ce débat ? Censure ? Couvercle idéologique ?

[i] Psychanalyste, membre du Collège de psychanalystes de l’ALEPH (Association pour l’Enseignement de la Psychanalyse et de son Histoire) et du bureau de l’ALEPH, membre du comité de lecture de la revue Savoirs et Clinique – Revue de psychanalyse (érès). Professeure des universités à l’Université Paris Est Créteil.

[ii] Sa déclaration peut être lue ici : https://www.crowdjustice.com/case/protect-children/

[iii] Cf. son texte ici : https://www.crowdjustice.com/case/protect-children/

[iv] https://summit.news/2019/12/02/britains-first-transgender-couple-to-allow-their-5-year-old-child-to-begin-transition/?fbclid=IwAR0yM2AQGWGw5xb-RBLpJiqg7nIJHH79HzNKYrTg6rz7GyA1Gli7Yjr-6HA

[v] https://summit.news/2019/12/02/britains-first-transgender-couple-to-allow-their-5-year-old-child-to-begin-transition/?fbclid=IwAR0yM2AQGWGw5xb-RBLpJiqg7nIJHH79HzNKYrTg6rz7GyA1Gli7Yjr-6HA

[vi] https://www.theguardian.com/uk-news/2020/dec/06/keira-bell-lawyer-warns-on-internet-coverage-of-transgender-issues

[vii] Sa déclaration peut être lue ici : https://www.crowdjustice.com/case/protect-children/

[viii] https://www.theguardian.com/uk-news/2020/dec/06/keira-bell-lawyer-warns-on-internet-coverage-of-transgender-issues

[ix] https://www.theguardian.com/uk-news/2020/dec/06/keira-bell-lawyer-warns-on-internet-coverage-of-transgender-issues

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