Menace putschiste: le déni

1er mai, fête des Travailleurs. Le nombre de signataires de la menace de putsch parue dans Valeurs actuelles est passé de 12000 à 21000 : 10% de l'Armée. Mais les Français disent que ça n'est pas grave. Pourquoi ce déni de la montée du fascisme?

Marseille 2021 © Vidal C photography Marseille 2021 © Vidal C photography

En une semaine, ce sont 10% des effectifs de l'Armée française qui ont signé la lettre des généraux, cordialement relayée par Valeurs actuelles.

Cette lettre, faut-il le rappeler, est une claire menace de putsch, ou si on veut vraiment ménager les sensibles de la sémantique : une menace d'intervenir militairement si la morale républicano-chrétienne (une espèce de franquisme en somme), n'est pas rétablie par le gouvernement avec toute la fermeté nécessaire, surtout dans les banlieues...

Je ne reprends pas les termes de la lettre, elle circule suffisamment sur le net, le lecteur ou la lectrice pourront s'y référer (ou dans mon premier billet à ce sujet).

Ce qui m'occupe est autre que les termes des militaires. Ce sont les réactions des Français et des Françaises. Je veux parler des personnes, hommes et femmes, qui répondent, commentent, s'interrogent, sur les réseaux sociaux, dans cet espace prêté par Mediapart, dans des courriers de lecteurs-trices, mais aussi, entre amiEs, à la boulangerie, au travail.

Je mets également de côté, par souci d'aller rapidement à l'essentiel et de m'y concentrer, les commentaires de militantEs de gauche, politiséEs, syndiquéEs, que leur activité met au contact de réalités sociales brutales, et que leur engagement oblige en général à développer un sens historique et politique important.

Ce qui m'occupe donc c'est la nature des réactions que je lis, que j'entends, que je discute parfois, ou qu'on me rapporte.

Le déni.

Les gens sont dans un déni crasse, épais, automatique. Ils sont dans le déni que cette lettre constitue une preuve de la fascisation de l'Armée française, une preuve supplémentaire que le pays est dans une dynamique qui l'amène vers la mise en place d'une politique effective d'extrême-droite en France.

Je m'en étonne, ou plutôt, je m'en  affole. Mais pourtant, comme je le dis plus haut, il s'agit d’une brique supplémentaire, mais particulièrement significative d'un mouvement entamé depuis plus de 20 ans.

La forme que prend ce déni est affreux. il est affreux pour quelqu'un qui justement à du sens politique, connaît l'histoire, lit les journaux et voit le chemin que prennent la Pologne, la Turquie, les états-unis, la Hongrie, l'Italie, le Brésil...

Ses formes? (verbatim authentiques)

La négation pure et simple : mais non, il n'y a pas de menace, les militaires sont au contraire à tenter de nous rassurer : "ils n'appelaient pas à la guerre civile, ça c'est ce que le gouvernement veut nous faire croire ".

Le révisionnisme : on lit le texte en lui faisant dire autre chose que ce qui est écrit : "Les militaires n’appellent pas à la guerre civile, ils préviennent du chaos qui progresse et mettent en garde le gouvernement qui, lui, joue la vierge effarouchée....en les accusant de sécession...".

Le révisionnisme conspirationniste : « Si les militaires parlent, c'est qu'on leur a dit de le faire. Ce qu'ils disent n'est pas le plus important. L'impulsion est politique et part des cercles les plus influents de l'oligarchie ». Mieux, et plus drôle : « C'est dans un déjeuner du Siècle, ou dans une autre officine, une loge P 666, qu'un réseau de milliardaires influents piqués d'action politique a décidé ça, sans doute les même qui, voici 5 ou 6 ans, ont promu Macron ».

La désinvolture et l’édulcoration : « Juste une proclamation d'un groupuscule de quelques vieilles ganaches... Leur faire de la publicité est-ce bien utile ? Leur donner par là-même, une telle importance, est-ce bien intéressant ? C'est totalement anecdotique... ».

Il y a enfin ceux, celles qui trouvent que dire « nazisme », « fascisme », est une exagération qui remet en question les propos qui s’opposent à cette lettre.

Ces propos, même si certains sont amusants, sont bouleversants d’inconséquence. Chaque registre se trouve certainement généré par une motivation différente : peur, arrogance, vision du monde, marottes personnelles... Néanmoins, ils sont profondément irresponsables.

Ce qui me choque c’est que ces réactions sont toujours les mêmes, avec les mêmes mots, les mêmes raisonnements, à chacune des briques qui depuis vingt ans indique la dynamique d’extrême-droite en France. Ce qui est choquant, c’est que ce sont les mêmes mécanismes de déni, d’évitement, qui se mettent en place, et qui empêchent les esprits de faire précisément la seule chose logique, raisonnable, évidente : le lien.

Le lien qui accroche la militarisation policière sous Sarkozy, le maintien du plan Vigipirate depuis...1986 (ou 87), la criminalisation croissante de la contestation, le doublement du nombre de morts aux mains de la police depuis le début du mandat de Macron, l’augmentation en nombre des lois sécuritaires, généralement redondantes et superflues, la privatisation du business de la sécurité et la multiplication des techniques informatiques pour le promouvoir. L’impunité totale des forces de police, leurs actions d’intimidation de la presse (Maison de la Radio en 2020), l’instrumentalisation de la laïcité établissant de facto un racisme d’état et de discrimination des populations racisées (accusées de « séparatisme »). La réduction des obligations de la police en cas d’enquête, de fouille individuelle, d’interpellation, au motif, toujours, de la sécurité et du contre-terrorisme. La militarisation de la police. L’apparition d’un vocabulaire officiel mêlant politique et religion : islamo-gauchisme, qui rappelle évidemment le terme de judéo-bolchévique nazi. Vidéos de néo-nazis dans l’armée française qui finissent tout de même par mener à l’interpellation de plusieurs dizaines de coupables. Etablissement d’un fichier d’activistes potentiels fondé sur l’appartenance confessionnelle, ou l’activité syndicale. La volonté d’interdire un syndicat (seuls Vichy et Franco l’avaient osé), les premières mosquées brûlées, des groupuscules fascistes qui attaquent les migrants à la frontière italienne...

Et maintenant une lettre émanant de 21000 militaires d’active, ou en disponibilité (seuls quelques généraux sont à la retraite réelle, les autres sont en réserve de l’armée...) menaçant de reprendre en main le pays si le gouvernement fait défaut.

Pourtant :

On peut accumuler les preuves de la montée du fascisme, les gens continuent de douter qu'il existe une dérive extrémiste dans ce pays.

Les raisons du déni sont à la fois émotionnelles et cognitives. En d’autres termes elles sont liées aux sens par lesquels nous percevons le monde qui nous entoure et qui nous permettent de réagir, d’adapter un comportement adéquat.

Notamment : il est très difficile émotionnellement d'investir les sentiments et états d'esprit nécessaires pour regarder la menace en face, pour prendre une décision cohérente. Pourquoi ? parce que c’est énorme. La menace est énorme. Il faut se mobiliser émotionnellement pour imaginer, projeter ce que serait une extrême-droite au pouvoir. Et c’est difficile de se mobiliser émotionnellement pour ça parce que les images évoquées sont monstrueuses. Au-delà de la remise en question d’un confort personnel, ce qui est convoqué est de l’ordre d’un ciel plombé par des incendies, la fuite, l’exode, le meurtre, la guerre, les violences aveugles d’une police en roue libre, des milices, l’arbitraire ... Face à ces images, l’obligation de se décider : que faire ? Prendre position ? Se figer en faisant le dos rond en attendant que ça tombe à côté ? Comment prendre position ? Comment faire, comment réagir ?

Inséparables de notre capacité à nous projeter, ce sont les émotions qui permettent d’enclencher l’action. Or, nous avons désappris à nous faire violence, à sortir du confort, nous avons perdu de vue certains principes de décence ordinaire (Orwell), ou de dignité, comme nous avons perdu de vue notre station dans le jeu de l’exploitation et de la violence d’Etat, de la violence sociale. Ces principes, cette conscience d’où l’on se tient dans le jeu social permet de faire les choses avec justesse, et parfois avec justice. La conscience que je suis exploitéE, m’indique assez sûrement ce que j’ai à faire. En tout cas ce qu’il faudrait faire, avec qui m’allier, et qui éviter.

Car la situation nous pose des questions politiques fondamentales, auxquelles nos ancien-ne-s avaient su trouver des réponses claires : qui est l’ennemi ? Quel camp choisit-on ? Et l’autodéfense ?

Sans cette conscience - que le capitalisme s’est employé à effacer - il n’y a que le doute qui subsiste. Et dans le doute on s’abstient. On répond du tac au tac, sans réfléchir, avec les idées préconçues et les automatismes habituels - poncifs, opinions toutes faites. Tout, n’importe quoi, pourvu que je ne sois pas obligé d’ouvrir les yeux que j’ai, cachés, derrière mes mains.

On parle de sidération, et il y a de ça. Mais il y a aussi une ankylose organisée de la société. Rien de nouveau : l’ankylose s’obtient par la peur, l’abrutissement au travail, la précarité, et jusque dans la retraite ; elle s’obtient par la gratification de ces plaisirs-déplaisirs les plus superficiels, mais en continu, pour empêcher d’aller un peu plus profondément dans nos motivations, ressorts. Et puis l’ankylose s’obtient par l’ignorance : l’enseignement ne promeut  plus que l’informatique, la gestion, un peu d’ingénierie. Pas la critique.

Tout ceci est d’une banalité à pleurer.

Le capitalisme s’emploie à maintenir la conscience politique en sommeil, c’est à dire à empêcher que la conscience de classe ou de faire partie d’une minorité ethnique, sexuelle, etc, ne s’éveille et surtout ne se rassemble. A bien y regarder, on retrouve dans cette liste des consciences assoupies, les mots de la lettre des militaires, mais en positif.

Hordes de banlieue : populations racisées, reléguées, précarisées

Antiracistes : militantEs du mouvement social

Partisans haineux et fanatiques : syndicalistes, travailleurs sociaux, chercheurs en sciences sociales, squatteurs et associatifs, collectifs et maisons du peuple...

Guerre civile : résistance, autogestion, solidarités locales, ZAD, grève générale

Car cette lettre est surtout une feuille de route, une lettre de mission : il s’agit bien « d’éradiquer » - ce sont ses termes - tout ce qui les gêne, et qui est notre dignité.

A chaque nouveau cran enclenché de la montée en puissance du fascisme en France, les réactions sont identiques aux précédentes et brillent par leur aveuglement. Les mêmes mots, la même peur, le même immobilisme.

Sauf que nous sommes au point où cet aveuglement est une lâcheté patente, un évitement minable. Nous sommes au point où les mots du déni, même motivés par la peur, par l’ignorance, par la sidération, ne sont plus excusables et sont un pas vers la collaboration future avec un régime qui vient, avec un régime - je me tue à le dire - qui est déjà là, quand bien même on aurait des pudeurs de linguiste à le qualifier de fasciste. L’appel des militaires est la brique de plus dans la construction d’un gouvernement d’extrême droite qui doit signifier, pour nous, de regarder avec lucidité ce qui émerge et de dire non. Mais pas seulement de dire non. Mais de sortir de la torpeur, d’aller au combat. Parce qu’il n’est plus question de se demander qui élire, et qui tombera miraculeusement du ciel à gauche. Il est temps de lutter contre ce qui est déjà là. Et d’en profiter pour tout changer.

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