100 000 lits, 100 000 munitions

Où se dessine un triptyque digne de l'Ancien régime : abus du bien public/répression généralisée/mépris de classe. Le peuple de Paris avait pris la brioche de Marie Antoinette comme un camouflet. Comment allons-nous prendre le homard thermidor servi au Palais Vivienne?

A la suite d'une opération chirurgicale, je dois retourner faire un petit tour aux urgences il y a deux jours.

J'y vois, à l'accueil, une affiche rappelant : En 15 ans 100 000 lits supprimés.

Je revois le personnel en sac poubelle pendant le "premier confinement".

Je vois ce qu'il faut de compresses, seringues, cathéters, perfusions, médicaments, draps d'opération, uniquement pour mon cas, parce que le changement de pansements etc est une garantie anti-infectieuse évidente. Je vois les rotations du personnel qu'on appelle à toute heure pour : boire, douleur, déplacement... avec la même douceur, et la même gentillesse.

Cette quantité d'instruments, personnels, consommables que j'évoque, n'est aucunement un reproche de dépense, ou un synonyme de gabegie financière sous ma plume. Au contraire, elle est une garantie d'écarter les infections, les corps étranges dans une plaie, le temps laissé à la réflexion médicale. Une gage de guérison en somme, et incompressible.

Pendant que j'étais hospitalisé, Véran, ex-lobbyiste des labos, aux ordres de Macron, supprimait 1100 lits supplémentaires. Tout en disant qu'il allait en remettre 2000 de plus (pour la réa) pris sur 4000 lits d'hospitalisation... (on corrigera le cas échéant les centaines de lits en plus ou en moins, des données que je fournis ici).

Pendant que 100 000 lits disparaissaient, ce même chiffre indique la quantité de munitions de LBD commandées il y a qq mois par Darmanin.

Une seule de ces munitions, judicieusement projeté en tir tendu (interdit) suffit à fracasser un visage, occasionner la perte d'un œil, d'une mâchoire, compliqué d’hématomes et sectionnement de nerfs du visage, déplacement de vertèbres cervicales et traumatisme cérébral. Qu'il faudra soigner avec des compressés, des examens, des seringues, des redons, des cathéters, des produits contre la douleur, l'infection, pour fluidifier le sang, des jours de soins, une bonne vingtaine de personnes impliquées pour rendre le ou la blesséE à une vie de handicap.

100 000 lits, 100 000 munitions

Soigner. Blesser et faire régner la terreur.

Macron à également modernisé la flotte des véhicules blindés. Cadeau à la gendarmerie mobile. Donné des drones, amélioré l'armure des salauds qui nous frappent, harmonisé (je reprends le terme managérial en usage pour décrire l'acte de rationaliser une chose considérée comme un coût) l'armement de la milice fasciste au service du pouvoir.

En léger surplomb, une compagnie, joyeuse mais retenue sans doute dans ces gestes un peu compassés, un peu indicatifs d'une classe d'être, à la conversation choisie et un peu feutrée, entrées vérifiées, entre-soi non mixte, une compagnie donc, se retrouve, sous des ors privés, au nom qui fleure bon l'ancien régime, le "Palais Vivienne", et ailleurs. Le sentiment qui les anime, ces messieurs et dames, se situe entre fierté du privilège, frisson de la resquille, mépris pour ceux d'en bas à qui l'on a pris ce qu'on mange, boit, fume, s'enfile dans les narines, ce soir,... On s'auto-justifie déjà (des fois qu'on se fasse choper, faut préparer un discours, légèrement outré, largement menteur) car on y a droit, même par procuration, étant l'ami de l'ami du ministre, du secrétaire, du clampin qui tient la porte et qui a ses entrées...

Marx observait la qualité révolutionnaire des mécanismes du capitalisme.

Ces qualités - purement mécaniques - ne l'empêchent pas simultanément de fonder une constante, une essentielle régression de ce qui est humain dans l'humanité. Le capitalisme suscite, génère, par nature : la régression. Régression de nos émotions et réflexes liés au collectif, à la solidarité. Régression non seulement des instances, mais aussi des élans qui ns rendent plus empathiques, plus attentifs, plus autonomes, plus courageux... Il brise le transport que ns avons les unEs envers les autres, pour faire société, solidarité, soutien, et recroqueville le cœur, noirci et froid.

Je ne peux pas ne pas comparer ce chiffre de 100 000 lits aux 100 00 munitions de LBD. Ni voir les trésors de patience, force équilibre, compétence, subtilité humaine qui président au soin et à la guérison, et ce qu'il faut d'oubli de l'autre, de refus de soi, de réduction de son humaine richesse, un espèce de reductio ad machina, pour faire le flic ou le convive d'une soirée privée où on sert du homard sur lit de misère et de soumission de la population.

"Sa" population, celle pour laquelle ces marquis et fils d'archevêques ont supplié qu'on leur accorde les pleins pouvoirs, les clés du camion, la confiance.

"Sa" population qui a voté pour se faire tabasser, se faire réduire au silence, montéEs les unEs contre les autres, diviséEs, assujettiEs, privée de soin tandis qu'on la massacre.

Alors il me prend des envies; dont je sais que nous sommes nombreux à les ressentir :

- de gifler une de ces gueules d'apôtre, Secrétaire d'état, petit député LREM sûr de lui et arrogant, attachéE d'un ministère quelconque à la morgue héritée de sa trajectoire Papa-Maman-prépa-grandzékol...

- de froide contemplation d'un corps de ministre branché à un réverbère du septième arrondissement avec vue sur la Seine.

- de contempler, vidé de toute émotion, un Macron barbu, amaigri, , tiré de sa cellule à la Santé, tremblant légèrement, légère réminiscence de l'hébétude de Saddam Hussein sur le banc d'un tribunal, le regard désormais baissé, dans le box des accusés.

Envie - plus tard -  de fermer la porte sur ces scènes, désormais écrites, imaginées au passé, partir aux champs ou aux villes, reconstruire une humanité fragile mais cohérente. Réparer la planète, lui poser des compresses, des drains pour la débarrasser du chloredécone, radiation, remplir les lits de rivières asséchés en relâchant la Durance, la Saône, contenir les effluents toxiques, laisser le gel se ré-installer dans le cercle polaire, partager soupe, lectures, planning, pétards et pinard avec les copains et copines en prévoyant les travaux du lendemain, murets, nettoyer la bergerie, gérer nos petites cités, soigner nos vieux, nos traumatisés de la vie d'avant, ne jamais oublier le visage et les manières de 2000 ans d'exploitation de nous-mêmes par nous-mêmes, réapprendre à se parler sans compétition, avec égalité, réapprendre l'autonomie et le respect, enseigner ça à nos gosses...

Sans foulard Hermès ou morgue hautaine, sans ordres d'en haut, mais démocratie, dignité, bon sens : d'en bas, à gauche.

sans dieux et sans maitres...

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