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Billet de blog 9 mars 2022

Ils l'appelaient ... Leo. Hommage à Leo Jogiches.

Käthe Kollwitz note le 16 mars 1919 "Suis allée de nouveau à la morgue pour dessiner un homme abattu ... Ils l'appelaient Leo." Leo Jogiches, comme Luxemburg et Liebknecht, venait d'être assassiné, le 10 mars. Il menait un combat commun avec Rosa Luxemburg au sein des mouvements ouvriers, polonais, allemand, russe, dont il fut l'une des principales figures..

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Sur le blog comprendre-avec-rosa-luxemburg, nous lui consacrerons une semaine, pour faire vivre sa mémoire et ses combats, et ce qu'ils nous apportent pour aujourd'hui.

Leo Jogiches est l'une des victimes de la répression des événements révolutionnaires de mars 1919, moins connus que ceux de novembre 18, mais qui furent marqués par une extrême violence de la social-démocratie majoritaire au pouvoir.

Ce mouvement avait débuté par une grève générale pour obtenir les nationalisations et la protection des conseils ouvriers et de soldats et donc pour la démocratisation de l'armée.

Une fausse nouvelle propagée pour justifier la répression fut le prétexte pour décréter l'état d'urgence, logique ce qu'avait déjà si tragiquement décrit Rosa Luxemburg dans ses deux articles de novembre 1918," Toujours le même jeu", "Un jeu dangereux").

On accusait les révolutionnaires de pas moins d'une vingtaine d'assassinats de prisonniers tombés dans leurs mains. Vorwärts, le journal officiel titrait" l'assassinat des prisonniers à Lichtenberg".

Cette nouvelle se révéla comme complètement fausse

Noske, ministre, dont le rôle est connu dans la mort de Liebknecht et Luxemburg, donna alors l'ordre d'abattre sur le champ toute personne prise en possession d'une arme, ceci valant aussi  pour des armes trouvées lors de perquisitions.

La déclaration de Gustav Noske pour les sceptiques est disponible sur le net.

Leo Jogiches après la mort de Liebknecht et Luxemburg était devenu l'ennemi n° 1. D'autant plus qu'il avait consacré toutes ses forces pour faire connaître le déroulement réel de leur assassinat.

Ses conclusions, très proches de celles aujourd'hui reconnues, avaient permis la  publication d'un article paru le 12 février 1919 sous le titre :

"Les assassinats de Liebknecht et Luxemburg, les faits et les auteurs."


Les dernières heures de la vie de Léo Jogiches

Son assassinat a été décrit par un jeune militant spartakiste arrêté le même jour, Fritz Winguth .

Le décret de Noske est applicable le 10 mars. Son témoignage montre bien que les jours précédents ont été mis à profit pour préparer des rafles, qui ont lieu aux premières heures du jour, et la brutalité des faits. Cela vaut en particulier pour Lichtenberg, le quartier de Berlin qui résistait et qui fut soumis à une violence en règle dont beaucoup ont témoigné, jusqu’à l’écrivain A. Döblin.

C

et assassinat fut comme pour Liebknecht et Luxemburg déguisé en tentative de fuite.

Il fut abattu d'une balle dans la nuque.

Les journaux diffusèrent largement cette fausse version, bien peu s'excusèrent ensuite. Il n'y eut aucun accusé, aucun procès. Cet assassinat demeure impuni.

Winguth décrit ainsi  les dernières heures de la vie de Leo Jogiches :

Il était environ 6 h 30, le 10 mars 1919 quand on vint me chercher. On sonna non seulement très fort à la porte de l’appartement de mes parents mais on entendit aussi quelqu’un demandant bruyamment à entrer. Quand ma mère ouvrit la porte, elle vit en face d'elle deux officiers et un grand nombre de soldats avec des fusils chargés. Je sus aussitôt que l’on venait me chercher. Après qu’ils eurent en vain fouillé l’appartement à la recherche d’armes et de littérature révolutionnaire, me laissant à peine le temps de m’habiller, je fus emmené comme un dangereux criminel par une escouade de soldats.

Le décret de Noske avait remis dans les mains de la soldatesque rendue sauvage la possibilité d’abattre immédiatement  quiconque serait pris les armes à la main ou sur lequel des armes seraient trouvées. J’avais la chance qu’ils n’aient pas trouvé d’armes chez moi. Devant notre maison se trouvait un énorme camion empli de soldats armés, accompagné d’un véhicule blindé.

Je fus le dernier à être arrêté à Neukölln cette fois-là, car trois autres camarades, H. Farwig, M. Zirkel et Leo Jogiches se trouvaient déjà dans le camion et étaient heureux d’avoir de la compagnie. Je dois dire que moi aussi.  Il est apparu plus tard qu’une liste de fonctionnaires et de militants avait été saisie lors d’une perquisition et que les arrestations avaient eu lieu au hasardà partir de cette liste. Je ne me faisais du souci que pour Leo Jogiches. Son adresse n’était connue de personne ; seuls une trahison ou des indicateurs peuvent expliquer son arrestation. Notre chemin nous mena directement au quartier-général des troupes gouvernementales, au palais de justice de Berlin. Livrés là-bas, nous dûmes attendre tout d’abord des heures dans un couloir. Leo Jogiches pensait que la plaisanterie allait durer seulement quelques jours ; il ne savait que ce serait notre dernière rencontre ; on aurait presque pu être d’accord avec lui, car soudain,  nous avons été emmenés en maison d’arrêt. Mais le directeur de la maison d’arrêt ne voulut pas de nous ; il déclara énergiquement que tout était complet chez lui.

Alors le sergent qui nous accompagnait repartit avec nous en disant « Qu’est-ce qu’on fait de toute cette bande, le mieux serait de les abattre. » Commença alors une longue discussion pour savoir ce qu’on allait faire de nous. On nous reconduisit au même endroit, où nous dûmes de nouveau attendre. Entre-temps, les officiers supérieurs s’étaient reposés et étaient apparus sur le champ de bataille.

Ils s’enquirent sérieusement de qui nous étions et s’occupèrent tout particulièrement de Leo Jogiches. Arriva aussi ce Tamschick qui demanda à Léo son passeport. Lorsque Léo lui répondit qu’il ne le montrerait qu’au juge, Tamschick le menaça de son revolver et lui extorqua ainsi son passeport. Son martyr commença alors. Il fut séparé de nous, dut se tenir tout d’abord près de la fenêtre et fut plus tard conduit dans la salle des officiers, où il fut impitoyablement battu ; on entendait de dehors ce qu’on lui faisait subir et quand il sortit, il était blanc comme la craie.

Nous fûmes alors de nouveau, sans Jogiches, conduits dans une salle de garde et de nouveau fouillés pour voir si nous avions des armes. On nous expliqua que toute tentative de fuite nous coûterait la vie. Mais une telle tentative de fuite était de toute façon vouée à l’échec compte tenu des contrôles stricts aux entrées. On prétendit cependant après l’assassinat de Leo Jogiches qu’il avait été abattu lors d’une tentative de fuite. Nous pûmes entendre que quelqu’un avait été abattu dans le couloir du tribunal correctionnel. Pour nous, il était complètement clair, compte tenu de l’état des choses que Leo Jogiches avait été la victime de ce soldat déchaîné Tamschick.

Il était la cible principale. On voyait en lui celui qui vengeait Rosa Luxemburg. Apparemment, on savait que c’était lui qui avait rendu public le matériel pour éclaircir l’assassinat de Rosa Luxemburg. Il était craint, et c’est pourquoi il s’agit bien contre lui d’un assassinat délibéré. Nous avons compris seulement les jours suivants par les journaux que notre hypothèse que Leo Jogiches avait été abattu, était juste.

Nous reçûmes des soldats de garde gifles, coups de crosse et crachats ; et finalement nous fûmes tirés de leurs griffes pour être emmenés à la prison régulière, Lehrter Strasse. De là en un long convoi vers la prison de Plötzensee. Pour comprendre les conditions régnant à ce moment-là, on peut citer ce fait : pendant le transport, un marin de la Volksmarine, qu’ils détestaient particulièrement, fut emmené dans la cour de la prison. Le marin, un homme fort de nature, para les coups qui lui étaient portés avec une crosse de fusil. Les soldats, mécontents, se tournèrent vers  le major en disant : »Major, il continue à se défendre : » Ce à quoi le major répondit : « Mettez-le là-bas dans le coin, pour que personne ne lui fasse de mal ! »

Tout de suite après, les coups de feu ont retenti et la vie du jeune marin s’était envolée. Nous dûmes passer encore quatre semaines à Plötzensee. Nous penserons éternellement à Leo Jogiches et à son assassinat. Le prolétariat a perdu en lui un chef, qui comme peu d’êtres humains a consacré toute sa vie et jusqu’à la mort au prolétariat.


Le dessin de Käthe Kollwitz. 

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