Villaeys-Poirré
Je cherche à comprendre.
Abonné·e de Mediapart

84 Billets

0 Édition

Billet de blog 31 janv. 2022

A ta santé Noske. La jeune révolution est morte. Luxemburg, Liebknecht assassinés.

R. Luxemburg et K.Liebknecht sont assassinéEs. 1921, Georg Grosz dessine "Le visage de la classe dominante", 57 dessins, dont celui de Gustav Noske, ministre des armées social-démocrate. Se pose ainsi pour aujourd'hui au-delà de la responsabilité d'un homme celle d'un courant politique - le social-réformisme - face aux aspirations d'une classe.

Villaeys-Poirré
Je cherche à comprendre.
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

© Georg Grosz 1921

"Hier matin est parvenue la terrible nouvelle. La veille, dans le courant de l'après-midi, les journaux avaient annoncé l'arrestation de Karl et de Rosa. Je pressentais que quelque chose de grave pouvait arriver ... Et puis, hier, les journaux du matin sont arrivés. Tout était fini ... L'assassinat de Karl et Rosa a tout de l'exécution d'un contrat. Les massacreurs du gouvernement craignaient les désagréments et l'effet dévastateur d'un procès, ils craignaient le combat sans merci que tous les deux menaient, un temps empêché, mais qui jamais ne pouvait être brisé. Ils ont voulu ôter à la révolution, ce bras courageux mis au service de la lutte, ce cerveau brillant, capable de l'orienter, ce cœur brûlant de passion". Lettre de Clara Zetkin à Mathilde Jacob 

Cette nouvelle du 15 janvier 1919 n'a rien perdu de sa tristesse. Commémorer l'assassinat de Rosa Luxemburg, de Karl Liebknecht, de la révolution en Allemagne cependant, au-delà du souvenir, au-delà de la manifestation annuelle, c'est aussi et surtout connaître pour aujourd'hui leur action et comprendre leur assassinat.

lire la lettre sur Agone : https://agone.org/aujourlejour/zetkin

Voir à la  fin de cet article un inédit en français : intervention de Karl Liebknecht en réponse à Gustav Noske au Congrès de Essen, 1907 : "Dans l’ensemble du discours de Noske, il n’y a pas un mot sur le caractère de lutte de classe de la social-démocratie. Il n’est pas souligné que nous combattons le militarisme comme un instrument de classe servant l’intérêt des classes dominantes. Pas un mot sur la solidarité internationale, comme si les tâches de la social-démocratie cessaient d’exister au poste frontière noir, blanc, rouge. Tout le discours n’est qu’une référence continue au patriotisme, dans l’esprit de "Vive l’Allemagne". Il manque tout accent mis sur notre position de principe, et c’est pourquoi il a rencontré à juste titre un rejet catégorique. "


https://comprendre-avec-rosa-luxemburg.over-blog.com/

Le 15 janvier 1919, Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht sont assassinéEs. On entend souvent poser la question, l'ordre a -t-il été donné  directement de les assassiner. (Et d'assassiner deux mois plus tard plus tard Leo Jogiches, lui aussi abattu dans "une tentative de fuite"). Cette question pourrait apparaître  presque vaine (même si le responsable des assassinats dans ses mémoires affirme qu'il a eu cet ordre). Tant la responsabilité du courant social-démocrate réformiste est claire, tant dans le combat contre le courant révolutionnaire, la favorisation de la constitution des corps francs, la procédure confiée à un tribunal militaire complice, les déclarations des responsables de ce courant après les assassinats. Un article circonstancié pose clairement la responsabilité personnelle de Gustave Noske et celle de toute la social-démocratie réformiste, alors au pouvoir. Voici quelques arguments donnés dans cet article en allemand :

1. Le 6 janvier 1919, Gustav Noske, commissaire du peuple aux armées et à la marine, déclare "Il faut un chien sanguinaire. Je ne crains pas de prendre cette responsabilité" et se voit confier par le gouvernement "de larges pouvoirs pour rétablir l'ordre à Berlin". Ce qui pose donc clairement la double responsabilité, personnelle de Noske, et  collective de la social-démocratie majoritaire.

2. Pourquoi fallait-il un chien sanguinaire? Selon Noske, pour se protéger du danger d'une révolution bolchévique. Ce danger existait-il? Après une imposante manifestation, un groupe occupe l'imprimerie du journal majoritaire le "Vorwärts. Cela justifiait-il l'intervention de l'armée impériale encore en place?

3. La répression du gouvernement socialiste majoritaire a causé plus de 3000 morts. Bilan le plus élevé depuis près de 200 ans. Le gouvernement social-démocrate majoritaire a donc fait ce dont le gouvernement impérial l'avait menacé sans jamais passer à l'acte. Il ne convient pas d'accuser le seul Noske, c'est toute la social-démocratie réformiste qui est responsable de ce massacre.

4. Ce n'est pas un acte isolé, commis dans une situation d'urgence. En mars 1919, Noske donne l'ordre suivant : "Toute personne combattant  les troupes de gouvernement prise les armes à la main  doit être abattue sur le champ". Un enregistrement de Noske donnant cet ordre est disponible sur le net pour ceux qui douteraient. Droit de tuer à vue sans procès, tribunaux militaires spéciaux, pourtant créés pour juger ces actions, hors course, cela va bien au-delà de l'état d'urgence. Cette décision présentée au Reichstag a été accueillie selon le compte rendu de séance par une tempête d'applaudissements!!

5. En tant que ministre des Armées, Gustav Noske promet aux corps-francs, "escadrons de la mort de la République de Weimar" une intégration durable dans le nouvel État.

(A titre d'indications supplémentaires, Noske est l'un des seuls sociaux-démocrates à rester en place au moment de la prise du pouvoir des nazis en 1933. Il y restera jusqu'en 1944! En 1961, au 50e anniversaire de sa mort, le gouvernement du Land dépose une gerbe. Aujourd'hui, ce n'est plus possible?. Mais les articles comme celui du journal die Welt contre la célébration du 150e anniversaire de la naissance de Liebknecht montrent bien que Noske n'est pas pour toujours et pour tout le monde un "paria" )

A ces arguments, l'on peut ajouter entre autres :

1. Que le pouvoir social-démocrate a continué son action comme si de rien n'était, organisant immédiatement après les élections à la constituante.

2. Que les réactions à ces assassinats des membres du parti dans lequel ils ont lutté pourtant la plus grande partie de leur vie ont été quasi inexistantes et quelques-unes ouvertement insultantes.

3. Que le pouvoir n'a pas exigé, bien au contraire que ces actes soient jugés. Il a laissé l'affaire à la justice militaire qui a été des plus partisanes et des plus laxistes. Les peines ont été de l'acquittement pur et simple à deux années de prison.

Le Vorwärts - qui ne représente heureusement plus grand chose aujourd'hui - s'attache encore à dédouaner la social-démocratie réformiste de l'époque et continue à faire porter sur les assassinés la responsabilité de leur assassinat. Le réformisme a donc encore de beaux jours!?


La responsabilité de Gustav Noske et de la social-démocratie réformiste dans l’assassinat de Karl Liebknecht et Rosa Luxemburg apparaît donc clairement. Il ne s’agit pas d’un acte isolé de groupes para-militaires mais d’une conception qui en assassine une autre.  Il s'agit d'un courants qui a affronté l'autre jusqu'à l'assassinat du deuxième. Les innombrables textes de Rosa Luxemburg dont son plus célèbre "Réforme sociale ou révolution?" le montrent aisément. L’antagonisme entre le réformisme qui en était arrivé à soutenir la guerre impérialiste et le courant révolutionnaire est fondamental et ancien.

C'est ce que montrent aussi les interventions de Karl Liebknecht au Congrès du Parti social-démocrate à Essen en 1907, douze ans auparavant. Il répond à Noske - déjà - sur sa conception de l’armée. A cette époque, Liebknecht s’est engagé dans le combat contre le militarisme qui prend une place de plus en plus importante dans l’Allemagne impérialiste et impérial. Il publie une longue analyse "Militarisme et antimilitarisme" qui le conduira en prison. Ce texte était principalement adressé à la jeunesse, comme un autre de ses textes « L’adieu aux recrues ». Car contre l'avis même du parti, il s’attache à mettre sur pied des organisations spécifiques de jeunesse. L'importance prise par l'armée dans la politique impérialiste de l'Allemagne et de l'embrigadement des jeunes prolétaires fait que le pouvoir impérial suit avec crainte son action et l’emprisonne pour 18 mois sous l’accusation de haute-trahison. L'accusation s’appuiera sur certaines des interventions réformistes lors de ce congrès. Noske, lui, est l’un des principaux tenants du réformisme. C’est à ses conceptions en faveur de l’armée, sur la guerre que s’attaque ici  Liebknecht :


Intervention de Karl Liebknecht en réponse à Gustav Noske au Congrès de Essen, 1907

"Dans l’ensemble du discours de Noske, il n’y a pas un mot sur le caractère de lutte de classe de la social-démocratie. Il n’est pas souligné que nous combattons le militarisme comme un instrument de classe servant l’intérêt des classes dominantes. Pas un mot sur la solidarité internationale, comme si les tâches de la social-démocratie cessaient d’exister au poste frontière noir, blanc, rouge., Tout le discours n’est qu’une référence continue au patriotisme, dans l’esprit de "Vive l’Allemagne". Il manque tout accent mis sur notre position de principe, et c’est pourquoi il a rencontré à juste titre un rejet catégorique. "

"Je ne suis en aucun cas un adepte de la division et je pense également que la critique ne doit pas sortir de leur contexte des mots isolés d’un discours. Mais ce n'est pas le cas en l'espèce. Le discours de Noske n'était pas l’un de ses innombrables discours tenus dans un meeting. Noske a parlé en tant que représentant de la social-démocratie au Reichstag, et bien sûr une norme stricte doit être appliquée à de tels discours, qui ont un caractère d’autorité.

Je suis d’avis que Noske, dans son discours, comme Bebel dans une certaine mesure, était sous l'influence déprimante de l'échec électoral. ("Très juste !") Tous les débats d'alors n’ont pas véritablement fait honneur à notre parti. Et Noske est celui qui a cédé le plus largement au battage nationaliste qui a marqué cette élection et auquel nous devons sans aucun doute nombre de nos échecs.

D’après ce qu’il a déclaré dans son introduction, Noske voulait clarifier les efforts que nous faisons pour courir derrière le militarisme et réfuter « les interprétations invraisemblables et invraisemblablement fausses » concernant ces efforts. Quelles sont ces interprétations incroyablement fausses ? Noske souligne à plusieurs reprises et avec force dans son discours que la social-démocratie est bien loin d’exiger la disparition de l’armée. Dès le début, il dénonce cela comme une insinuation, comme si nous serions sur la position du tout ou rien en matière militaire et il poursuit : Quand cela est-il jamais venu à l’esprit  d’un social-démocrate d’exiger la suppression brutale de l’armée ? Il souligne toujours que dans ses revendications, la social-démocratie prend en compte le maintien des capacités de défense de la nation.  Cet accent mis constamment sur la nécessité pour l’Allemagne de rester armée, on devrait le laisser aux membre des associations de défense du militarisme.

Entre autres choses, Noske exige que l’on restreigne les fanfares militaires. Mais même dans ce cas, il estime nécessaire d’assurer que ces restrictions ne doivent pas aller au-delà de ce qui est possible sans entraîner une diminution de la capacité d’agir de l’armée. (rires) En outre, Noske rejette l’affirmation de ses adversaires selon laquelle la social-démocratie ne voudrait pas du tout qu'il y ait des soldats. « Jamais la social-démocratie a appelé à la suppression de l’armée ! ». Il poursuit : « Naturellement, un État ne peut pas songer seul à désarmer. Si nous reconnaissons qu’il est tout à fait exclu que l’Allemagne entame actuellement le désarmement, alors ce qu'il faudrait, c'est nous retourner contre l’éternelle course aux armements.

J’admets volontiers que si l’on s’en donne la peine, on peut trouver dans ces mots une ligne de pensée juste, mais l’accent mis en continu sur la nécessité pour l’Allemagne d’être fortement armée est ce qui donne le ton au discours. Il ne s’agit pas du contenu logique des paroles mais du «ton digne des associations va-t-en guerre » qui caractérise ce discours.

Le ministre de la Guerre a cité un passage de ma brochure où je disais que les mauvais traitements dans l’armée étaient tout à fait de nature à permettre une critique fondamentale du militarisme. Une interjection de Bebel aurait désavoué ce passage - je ne sais pas si c’est le cas, le compte-rendu sténographique en fait état - , pourtant c’est un point de vue que notre parti a toujours défendu, pour autant qu’il se livre à une propagande antimilitariste. Naturellement Noske a lui aussi remis en cause ce point de vue pourtant logique.

Noske a rejeté en outre l’affirmation du ministre de la Guerre selon laquelle nous voudrions dégoûter les gens du service militaire. Afin de réfuter cela, il a affirmé que lors de trois congrès, la motion visant à faire de la propagande dans les casernes, aurait été rejetée à l’unanimité. Mais il n’y a jamais eu de motion présentée au Congrès pour la propagande dans les casernes. L’affirmation de Noske est donc aussi inexacte qu’imprudente. Pour le reste, il est vrai que nous voulons dégouter le prolétariat du dressage dans les casernes. Mais il faut juste se demander, comment et pourquoi.

Noske pense aussi que nous devons rejeter sans restriction l’accusation grave du ministre de la Guerre selon laquelle nous voulons saper la discipline dans l’armée. Il précise que nous exigeons aussi au sein du parti la discipline. Certes, mais nous nous réjouissons que la discipline au sein de l’armée ne soit pas aussi bonne qu’au sein de la social-démocratie (rires).

En ce qui concerne les guerres d’agression, poursuit Noske, nous – c’est-à-dire la social-démocratie et le ministre de la guerre - sommes absolument « du même avis ». « il n’y a pas de différence » - à savoir entre le ministre de la Guerre et Noske. (rires) C’est donc une calomnie mortelle que l’expression de guerre agressive, telle qu’il n’y en avait jamais eu jusqu’à maintenant, dieu soit loué, dans le parti.

Il termine son discours comme suit : « Nous souhaitons que l’Allemagne reste autant que possible en mesure de se défendre ». C’est ainsi qu’un social-démocrate termine son discours ?

Dans l’ensemble du discours de Noske, il n’y a pas un mot sur le caractère de lutte de classe de la social-démocratie. Il n’est pas souligné que nous combattons le militarisme comme un instrument de classe servant l’intérêt des classes dominantes. Pas un mot sur la solidarité internationale, comme si les tâches de la social-démocratie cessaient d’exister au poste frontière noir, blanc, rouge., Tout le discours n’est qu’une référence continue au patriotisme, dans l’esprit de "Vive l’Allemagne". Il manque tout accent mis sur notre position de principe, et c’est pourquoi il a rencontré à juste titre un rejet catégorique."


La responsabilité de Noske est claire pour beaucoup à l'annonce de ces assassinats et après les assassinats des révolutions allemandes, à Berlin, à Munich ... En 1921, Georg  Grosz réalise une série "Visage de la classe dominante". Il s'agit ici de l'un de ces dessins. Son titre si frappant sert logiquement de titre à cet article

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal
Regarder en face son passé colonial : quelques leçons venues de Belgique
Le Parlement belge a entamé voilà deux ans un travail historique d’ampleur sur son passé colonial. Il s’ajoute à des initiatives locales sur la décolonisation de l’espace public et à une loi sur la restitution des biens spoliés. Y a-t-il des leçons à en tirer pour la France ?
par Justine Brabant et Ludovic Lamant
Journal
Restitutions de patrimoine africain : repolitiser le débat, rendre visibles les objets oubliés
Dans un contexte de débats nourris autour de la restitution des biens spoliés durant la colonisation, la dernière livraison de la revue « Politique africaine » éclaire quelques angles morts des discussions autour de ce patrimoine, parfois oublié, souvent dépolitisé.
par Justine Brabant
Journal
Prostitution : le torchon brûle entre écologistes et associations
Depuis plusieurs jours, une querelle oppose oppose des associations LGBTQI+ et Raphaëlle Rémy-Leleu, élue EELV de Paris. Les premières reprochent vertement à la seconde ses positions sur le travail du sexe. L’écologiste dénonce un « harcèlement » injuste.
par James Gregoire
Journal — International
Être LGBT+ en Afghanistan : « Ici, on nous refuse la vie, et même la mort »
Désastre économique, humanitaire, droits humains attaqués… Un an après avoir rebasculé dans les mains des talibans, l’Afghanistan n’en finit pas de sombrer. Pour la minorité LGBT+, le retour des fondamentalistes islamistes est dévastateur.
par Rachida El Azzouzi et Mortaza Behboudi

La sélection du Club

Billet de blog
Céline, le trésor retrouvé - La révélation (1/9)
Comment, par les hasards conjugués de l’Histoire et de l’amitié, je me retrouve devant un tombereau de documents laissés par Céline dans son appartement de la rue Girardon en juin 1944. Et ce qui s’ensuivit.
par jean-pierre thibaudat
Billet de blog
Céline, le trésor retrouvé - L’inventaire (2/9)
Des manuscrits dont plusieurs inédits, son livret militaire, des lettres, des photos, des dessins, un dossier juif, tout ce que l’homme et l’écrivain Céline laisse chez lui avant de prendre la fuite le 17 juin 1944. Un inventaire fabuleux.
par jean-pierre thibaudat
Billet de blog
Céline, le trésor retrouvé - Une déflagration mondiale (3/9)
La veuve de Céline disparue, délivré de mon secret, l’heure était venue de rendre publique l’existence du trésor et d’en informer les héritiers… qui m’accusèrent de recel.
par jean-pierre thibaudat
Billet de blog
Céline, le trésor retrouvé - Oscar Rosembly (4/9)
Depuis longtemps les « céliniens » cherchaient les documents et manuscrits laissés rue Girardon par Céline en juin 1944. Beaucoup croyaient avoir trouvé la bonne personne en un certain Oscar Rosembly. Un coupable idéal.
par jean-pierre thibaudat