Feu! de Nadège Prugnard

Un pas de côté pour le blog, mais qui n'en est pas un. Comme Rosa Luxemburg, compagne de réflexion pour celles/ceux qui la lisent, il est aujourd'hui des femmes et des hommes vers lesquels des liens se tissent pour réfléchir et lutter aujourd'hui. Nadège Prugnard par son spectacle Feu! en fait partie.

Nadège Prugnard - Feu! Ulrike Meinhof - © @J.M. COUBART Nadège Prugnard - Feu! Ulrike Meinhof - © @J.M. COUBART
Nadège Prugnard s'est laissée inspirer par Ulrike Meinhof pour un "spectacle" d'amour et de révolution. Un engagement du corps et de la pensée. Un texte qu'elle a écrit, qu'elle arrache, qu'elle transmet.

D'origine prolétaire, Nadège Prugnard, exprime dans son spectacle la tension de la lutte au travers d'un texte poétique.

Le théâtre Antoine Vitez a accueilli ce spectacle pour clôturer cette saison malmenée par le pouvoir. Nous avons été accueilliEs dans un lieu magnifique, par des personnes engagées et attentives. 

Dans cette ville d'Ivry dont nous venons d'apprendre qu'elle avait été victime de l'espionnage du logiciel israélien pegasus.

Dans ce théâtre, à protéger car toujours dans la logique menacée des théâtres populaires.

Le site de la compagnie de Nadège Prugnard : Magma Performing Théâtre : https://www.magma-theatre.com/


A lire chez Bourgois : A propos du procès Baader-Meinhof, la torture dans les prisons en RFA paru en 1975 et textes des prisonniers de la fraction armée rouge et dernières lettres d'Ulrike Meinhof chez Maspéro en novembre 1977.

Ulrike Meinhof : Lettre du couloir de la mort (1972)

Sentir ta tête exploser (sentir ta boîte crânienne sur le point d’éclater en morceaux)

sentir ta moelle épinière te remonter au cerveau à force d’être comprimée

sentir ton cerveau comme un fruit sec

se sentir sans cesse et inconsciemment et comme électriquement téléguidée

sentir qu’on te vole tes associations d’idées

sentir ton âme pisser de ton corps, comme si tu n’arrivais plus à fixer l’eau

sentir la cellule bouger. Tu te réveilles, tu ouvres les yeux : la cellule bouge.

L’après-midi quand il y a du soleil, ça s’arrête tout d’un coup.

Mais elle bouge toujours, tu n’arrives pas à te dépêtrer de cette sensation

Impossible de savoir si tu trembles de froid ou de fièvre

impossible de t’expliquer pourquoi tu trembles, pourquoi tu gèles.

Pour parler de façon simplement audible, il te faut faire effort, il faut presque hurler, comme pour parler très fort

Te sentir devenir muette

Impossible de te rappeler le sens des mots, sinon très vaguement

Les sifflantes - s, ss, tz, sch -, supplice intolérable

Les gardiens, les visites, la cour - réalité de celluloïd
Maux de tête

Flashes

Ne plus maîtriser la construction des phrases, la grammaire, la syntaxe.

Si tu écris - au bout de deux lignes, impossible de te rappeler le début de la première

Sentir que tu te consumes au dedans

sentir que si tu étais libérée, dire ce qu’il en est, ce serait exactement comme jeter de l’eau bouillante à la gueule des autres et les ébouillanter, les défigurer à vie
Une agressivité folle, sans exutoire.

C’est le pire.

Etre persuadée que tu n’as pas la moindre chance de t’en tirer : et impossible de faire entendre ça.

Des visites, il ne te reste rien.

Une demi-heure après, impossible de te rappeler, sauf de façon mécanique, si ça a eu lieu aujourd’hui ou la semaine dernière

Le bain de la semaine, c’est la chance de se laisser aller, de reprendre des forces pour un bref instant - pour quelques heures

Sentir le temps et l’espace irrémédiablement imbriqués l’un dans l’autre et te sentir vaciller, piégée dans un labyrinthe de glaces déformantes

Et après : la terrible euphorie d’entendre quelque chose - qui différencie le jour de la nuit acoustique

Sentir que maintenant le temps repart, le cerveau se dilate, la moelle épinière se remet en place pour des semaines

Et te sentir comme dépiautée

Bourdonnements d’oreilles, et au réveil te sentir comme rouée de coups

Et bouger au ralenti

Te sentir comme enfermée dans une cuve plombée, et sous vide

Et après : choc, comme si une plaque de fer te tombait sur la tête

Comparaisons, concepts qui te viennent à l’esprit :

Aux prises avec un fauve psychique.

Tambourinage impitoyable, comme dans une fusée en pleine accélération, où les types sont écrasés sous la vitesse

La colonie pénitentiaire de Kafka - le type sur une planche à clous - et le grand huit sans arrêt.

Quant à la radio : ça permet un minimum de détente, comme un coup de freins, on chute de 240 à 190.

Source : Lycée Bellepierre, Ile de la Réunion

http://prison.eu.org/spip.php?page=imprimer_article&id_article=14087 - http://prison.eu.org/spip.php?page=imprimer_article&id_article=14087

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