Rosa Luxemburg, le réformisme politique, la Commune

Réforme sociale ou Révolution ? Le réformisme, Rosa Luxemburg en est l'analyste majeure. Nous y sommes nous aussi confronté·es dans nos vies, nos luttes. L'article « Unification des socialistes français » apporte des éléments de réflexion précieux, et on y voit bien que la Commune y est pour le réformisme, l'ennemi.

« Quant à ce dernier, le fait qu’il comprenait un socialiste ne l’empêchait nullement de demeurer un gouvernement de domination de classe, l’organisation politico-policière de la bourgeoisie contre le prolétariat révolutionnaire, et il continua de servir fidèlement les intérêts de la classe capitaliste dans tous les domaines de la vie sociale. » Rosa Luxemburg, L’unification des socialistes français, mai 1905

Comme promis un premier article sur ce double anniversaire, son actualité, ce qu’il nous apporte, en quoi il peut nourrir nos réflexions et sous-tendre nos actions. Réforme sociale ou Révolution ? La question reste entière et toujours plus actuelle. Le réformisme s’est installé partout, et  quand il arrive au pouvoir, aujourd’hui comme hier, il soutient la politique, l’exploitation, l’oppression capitalistes : exploitation ouvrière, répression des mouvements sociaux, nucléaire, guerres, interventions dans les ex-colonies. Et guerre idéologique : un exemple, l’utilisation actuelle sans vergogne de la Commune et de Rosa Luxemburg.

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En 1905, Rosa Luxemburg publie un long article, L’Unification des socialistes français. C’est le dernier d’une longue série qui analyse l’affaire Dreyfus, les conditions économiques, les différents courants socialistes en France … et surtout les débuts du réformisme politique officiellement adoubé avec l’arrivée d’un ministre socialiste, Alexandre Millerand, au gouvernement.

Rosa Luxemburg fait par deux fois dans ce texte référence à la Commune, dénonçant le partage du pouvoir avec un de ses bourreaux  (C’est vrai qu’il faut relire à deux fois pour y croire!), et l’utilisation de la police - nous sommes près de 35 ans après la Commune - pour perturber une cérémonie au Père Lachaise.

« … le gouvernement « républicain » de Waldeck-Rousseau dans lequel, à côté du socialiste Millerand, prit place, en tant que ministre de la Guerre, le général de Galliffet, un de ceux qui, de la manière la plus sauvage et la plus cruelle, avaient écrasé, en 1871, la glorieuse insurrection des ouvriers: la Commune de Paris »

« Il faut également noter que la police parisienne interdit à l’époque tout discours et se comporta d’une manière particulièrement insolente et provocatrice envers les congressistes quand ceux-ci se rendirent au cimetière où reposent les dépouilles des héros de la Commune, afin de rendre hommage à leur mémoire. Et ceci malgré la présence de Millerand dans le gouvernement républicain. »

Deux exemples de ce réformisme politique en action - pour lequel la Commune reste encore et toujours l'ennemi -, et dont elle livre ici une analyse complète, qu’il convient de lire pour se persuader de son actualité. On y trouve en écho à aujourd’hui :

  • Le soutien à la république menacée :

Le motif invoqué était que la République française aurait été menacée par les cléricaux et les conservateurs visant à restaurer la monarchie en France et que, partant, tous les républicains sincères devaient s’unir pour défendre solidairement la République contre les attaques des monarchistes

  • L’intégration au gouvernement de personnalités directement impliquées dans la répression : Galliffet
  • La constitution d'un « bloc républicain":

Ces socialistes conclurent une alliance (dite « Bloc Républicain ») avec divers partis bourgeois radicaux, donc avec des ennemis de la classe ouvrière .

  • La participation à un gouvernement de classe :

« le fait qu’il comprenait un socialiste ne l’empêchait nullement de demeurer un gouvernement de domination de classe, l’organisation politico-policière de la bourgeoisie contre le prolétariat révolutionnaire, et il continua de servir fidèlement les intérêts de la classe capitaliste dans tous les domaines de la vie sociale ».

  • Le soutien à la politique concrète, fonds secrets, dépenses pour l’armée et la marine, impôts indirects, soutien aux alliances, accueil de tyrans du monde entier:

« … étaient obligés de voter un budget dont les plus beaux fleurons étaient les fonds secrets (aux fins de rétribuer les mouchards), des dépenses sans cesse accrues pour la marine et l’armée – cet instrument le plus puissant de la bourgeoisie dans sa lutte contre les revendications ouvrières – , un budget fondé dans sa quasi-totalité sur les impôts indirects et qui pèse donc de tout son poids sur les épaules des couches sociales les plus pauvres. Pris dans cet engrenage, les partisans de Jaurès durent également soutenir l’alliance franco-russe, en tant que prétendue « garantie » de la paix européenne. Tant et si bien que pendant l’Exposition universelle de Paris en 1900, Millerand s’abstint d’assister au congrès socialiste international qui se tenait au même moment, afin de ne pas se compromettre aux yeux de ses collègues bourgeois du ministère, tandis que ses convictions « socialistes » ne l’empêchaient pas d’accueillir à l’Exposition le tsar sanglant et même de laisser orner sa propre poitrine d’une décoration impériale. » 

  • Et pire encore :

C’était précisément cette circonstance – la participation d’un socialiste au gouvernement – qui encourageait davantage le gouvernement bourgeois à agir de la manière la plus brutale contre les ouvriers en grève et de recourir en toute occasion à la force armée. Ironie du sort, le sang des ouvriers français n’avait peut-être jamais coulé aussi souvent que du temps du gouvernement « socialiste » de Waldeck-Rousseau.

Toute ressemblance avec aujourd’hui n’est pas fortuite ! Je sais que nous ne sommes plus habituéEs à lire des textes, mais cet extrait est court, et c’est un article, de ceux que lisait la classe ouvrière dans les journaux de l’époque et dont chaque mot peut nous être utile. Alors lançons-nous !

Dominique Villaeys-Poirré - comprendreavecrosaluxemburg2

 

Le texte

Mis en ligne par La Bataille Socialiste. - https://www.marxists.org/francais/luxembur/works/1905/05/unification.htm

« Une première unification, bien qu’encore très lâche, des différentes organisations socialistes existant en France depuis longtemps avait eu lieu en 1899. Mais, la même année, l’un des députés socialistes, Millerand, accepta le portefeuille de ministre du Commerce dans le gouvernement bourgeois de Waldeck-Rousseau. Le motif invoqué était que la République française aurait été menacée par les cléricaux et les conservateurs visant à restaurer la monarchie en France et que, partant, tous les républicains sincères devaient s’unir pour défendre solidairement la République contre les attaques des monarchistes. Une partie des socialistes — les partisans de Jaurès — décida de soutenir le gouvernement « républicain » de Waldeck-Rousseau dans lequel, à côté du socialiste Millerand, prit place, en tant que ministre de la Guerre, le général de Galliffet, un de ceux qui, de la manière la plus sauvage et la plus cruelle, avaient écrasé, en 1871, la glorieuse insurrection des ouvriers: la Commune de Paris. Ces socialistes conclurent une alliance (dite « Bloc Républicain ») avec divers partis bourgeois radicaux, donc avec des ennemis de la classe ouvrière, et ils consentirent à la participation de Millerand au gouvernement bourgeois. ...

Le danger majeur d’une telle participation était qu’elle engageait la responsabilité des socialistes dans les agissements de ce gouvernement. Quant à ce dernier, le fait qu’il comprenait un socialiste ne l’empêchait nullement de demeurer un gouvernement de domination de classe, l’organisation politico-policière de la bourgeoisie contre le prolétariat révolutionnaire, et il continua de servir fidèlement les intérêts de la classe capitaliste dans tous les domaines de la vie sociale. C’était précisément cette circonstance – la participation d’un socialiste au gouvernement – qui encourageait davantage le gouvernement bourgeois à agir de la manière la plus brutale contre les ouvriers en grève et de recourir en toute occasion à la force armée. Ironie du sort, le sang des ouvriers français n’avait peut-être jamais coulé aussi souvent que du temps du gouvernement « socialiste » de Waldeck-Rousseau.

Dans la période antérieure au récent congrès qui décida l’unification, Millerand n’était plus depuis longtemps au gouvernement, mais les partisans de Jaurès restaient toujours alliés avec les partis bourgeois pour une prétendue « défense » de la République : c’est alors qu’à Limoges coula à flot le sang des ouvriers français qui revendiquaient d’être mieux traités par leurs contremaîtres. En devenant un parti qui soutenait toujours et partout la politique du gouvernement, les jaurésistes étaient obligés de voter un budget dont les plus beaux fleurons étaient les fonds secrets (aux fins de rétribuer les mouchards), des dépenses sans cesse accrues pour la marine et l’armée – cet instrument le plus puissant de la bourgeoisie dans sa lutte contre les revendications ouvrières – , un budget fondé dans sa quasi-totalité sur les impôts indirects et qui pèse donc de tout son poids sur les épaules des couches sociales les plus pauvres. Pris dans cet engrenage, les partisans de Jaurès durent également soutenir l’alliance franco-russe, en tant que prétendue « garantie » de la paix européenne. Tant et si bien que pendant l’Exposition universelle de Paris en 1900, Millerand s’abstint d’assister au congrès socialiste international qui se tenait au même moment, afin de ne pas se compromettre aux yeux de ses collègues bourgeois du ministère, tandis que ses convictions « socialistes » ne l’empêchaient pas d’accueillir à l’Exposition le tsar sanglant et même de laisser orner sa propre poitrine d’une décoration impériale.

Il faut également noter que la police parisienne interdit à l’époque tout discours et se comporta d’une manière particulièrement insolente et provocatrice envers les congressistes quand ceux-ci se rendirent au cimetière où reposent les dépouilles des héros de la Commune, afin de rendre hommage à leur mémoire. Et ceci malgré la présence de Millerand dans le gouvernement républicain.

L’unification des socialistes français - mai 1905 Czerwony Sztandar (« Le Drapeau rouge ») V. N°26,

Les textes sur le socialisme en Franc sont maintenant disponibles aux Editions Agone&Smolny et il convient de saluer ici le travail de ces deux maisons éditions qui permettent enfin l’accès en français aux des textes et articles ici souvent inconnus . https://agone.org/livres/9782748901870/lesocialismeenfrance

Pour s’informer sur la grève révolutionnaire des ouvriers de limoges à laquelle Rosa Luxemburg fait allusion: http://comprendreavecrosaluxemburg2.wp-hebergement.fr/2021/02/19/cest-alors-qua-limoges-coula-a-flot-le-sang-des-ouvriers-francais-qui-revendiquaient-detre-mieux-traites-par-leurs-contremaitres-rosa-luxemburg-un-recit-au-jour-le-j/ : la greve revolutionnaire de limoges - https://www.persee.fr/doc/anami_0003-4398_1971_num_83_101_5686

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