Un collectif d’universitaires dit non à l'utilisation irréfléchie de l'anglais dans les universités néerlandaises

Un collectif d’universitaires et d’intellectuels belges et néerlandais, regroupés autour d’Ad Verbrugge, professeur de philosophie à l’Université d’Amsterdam, a rendu public ce manifeste opposé à l’utilisation irréfléchie de l’anglais comme langue d’enseignement dans les universités des Pays-Bas. Ce manifeste a paru dans le quotidien néerlandais NRC Handelsblad du 27 juin 2015 ; je la traduis aujourd’hui avec l’aimable autorisation de la fondation Beter Onderwijs Nederland (Meilleur Enseignement Pays-Bas).

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Paru dans la NRC Handelsblad le 27 juin 2015
et sur le site de Beter Onderwijs Nederland le 17 juillet 2015 ;
Traduit du néerlandais par Vincent Doumayrou

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1 – La Loi sur l’enseignement supérieur du Royaume des Pays-Bas dispose en son article 7.2 que les cours et les examens sont en principe donnés en néerlandais, à moins qu’il y ait une bonne raison d’y déroger. C’est une prescription qu’il faut maintenir et respecter. Le caractère indispensable du basculement d’un master (de recherche) vers l’anglais doit se décider en fonction de la matière, du type de recherche et du contexte.

2 – Un débat doit avoir lieu dans les universités et les hautes écoles sur la substance qu’on doit donner à l’article 7.2. Les décideurs doivent ouvrir à ce sujet une discussion avec les enseignants, les étudiants et les diverses parties prenantes. Nombreux sont les domaines de la vie sociale – la fonction publique, le monde des affaires, les professions juridiques, l’enseignement, les médias, etc. – où une bonne maîtrise du néerlandais reste indispensable.

3 – L’enseignement supérieur doit se préoccuper de la diversité des langues et des diverses cultures et avoir leur transmission comme cœur de mission. Les étudiants doivent de préférence entrer au contact de différentes langues, de différentes cultures au cours de leurs études ; ce qui est particulièrement vrai des études littéraires comme la philosophie ou l’histoire l’est aussi des études de commerce ou de droit. Dans ce contexte, la maîtrise du néerlandais est d’une importance primordiale, car sans elle, il n’est pas de bon apprentissage des langues étrangères.

4 – Il faut étayer la décision d’utiliser l’anglais dans l’enseignement supérieur public par des arguments motivés, non par des arguments économiques ou idéologiques ni dans le seul but d’attirer des étudiants étrangers ou de faire bonne figure dans les classements internationaux. Les étudiants étrangers, lorsqu’ils séjournent aux Pays-Bas, doivent être incités à apprendre le néerlandais.

5 – Dans l’enseignement supérieur, la formation des étudiants se doit de rester centrale, or cela implique qu’elle ne doit pas se couper du monde dans lequel elle évolue. C’est pourquoi il faut prévoir une formation des étudiants adaptée à l’exercice de leur activité professionnelle future dans la société néerlandaise. La science n’existe pas indépendamment de son contexte social.

6 – Les institutions d’enseignement supérieur se veulent des lieux de formation de futurs « citoyens critiques » ; elles se doivent de clarifier ce qu’elles mettent derrière ces mots. Apportent-elles vraiment à l’étudiant une formation personnelle et générale, et se préoccupent-elles vraiment de sa compétence linguistique ?

7 – Les universités et les hautes écoles doivent déterminer dans quelle mesure leur enseignement contribue au bon usage des connaissances académiques par la collectivité. La vulgarisation est aussi une mission centrale de la science de demain. Cela implique que la recherche en langue néerlandaise doit avoir sa place dans l’évaluation de la qualité du travail d’un chercheur.

8 – L’enseignement supérieur a une responsabilité particulière quant à la définition d’une politique éducative, de la maternelle au primaire et à l’enseignement secondaire. Pour cette raison, le maintien du néerlandais comme langue d’enseignement est une mission centrale des disciplines scientifiques.

9 – Il faut porter une attention plus grande au néerlandais pour mieux intégrer la jeunesse d’origine étrangère issue de milieux où on parle mal notre langue. L’instauration d’une épreuve de langue ne suffit pas ! L’enseignement supérieur doit exercer les étudiants à parler, à lire et à écrire : moins de questionnaires à choix multiples, plus d’exposés, de dissertations et d’examens à questions ouvertes qui sanctionnent aussi la qualité de la langue.

10 – Lorsqu’il faut former des étudiants compétents en langues pour leur activité professionnelle future, alors il faut offrir un enseignement de langues étrangères. C’est vrai aussi de l’anglais. Bien enseigner l’anglais est en effet autre chose qu’enseigner en anglais.

Bien cordialement,
Met vriendelijke Groeten,
Best Regards,

Vincent Doumayrou,
Auteur de divers articles sur la Belgique et les Pays-Bas pour le mensuel Le Monde diplomatique,
traducteur pour la revue
Septentrion.

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Pour soutenir ce manifeste (en néerlandais) : http://www.beteronderwijsnederland.nl/onderteken-manifest

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Pour me contacter : vincent-doumayrou{a}laposte.net

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