Les Pays-Bas deviennent subrepticement un pays bilingue

Le Secrétaire d’État à l’Éducation du Royaume des Pays-Bas, Sander Dekker, a annoncé en 2013 son souhait de mettre en place un enseignement bilingue à l'école primaire, où certaines matières seraient donc désormais enseignées en langue étrangère - de fait, en anglais. Une expérimentation est en place depuis l'an dernier.


Une tribune sur le sujet, intitulée Nederland wordt sluipenderwijs tweetalig (Les Pays-Bas deviennent progressivement un pays bilingue) a paru récemment dans le quotidien néerlandais De Volkskrant. J'ai rencontré son auteur le sociologue de l'éducation Jaap Dronkers en décembre 2013 à Maastricht, en vue de mon article sur l'anglicisation des formations universitaires aux Pays-Bas.

Voici une traduction de la dite tribune.

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Paru dans De Volkskrant, le 17 juillet 2013

Traduit du néerlandais par Vincent Doumayrou

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Les Pays-Bas seront bientôt un pays bilingue. Cela n'est pas dû au cours malheureux de l'Histoire comme en Belgique, ni à un puissant voisin comme en Irlande, mais au fait que la mise en place d'un enseignement bilingue à l'école est laissée à l'appréciation des hauts fonctionnaires de l'enseignement. La situation où les enfants doivent se familiariser avec toutes les langues officielles d'un pays est typique des pays de tradition bilingue, situation qui découle souvent d'une querelle linguistique - ouverte comme en Belgique, larvée comme en Suisse.

Le pas que franchissent les Pays-Bas aujourd'hui est du même ordre : l'introduction à grande échelle de l'anglais à l'école primaire. Le Secrétaire d’État à l’Éducation Sander Dekker a récemment fait savoir au Parlement qu'il comptait stimuler l'enseignement en anglais en mettant en place des écoles entièrement bilingues. Il souhaite par ailleurs développer le bilinguisme dans l'enseignement secondaire - où il est d'ores et déjà présent dans un quart des lycées. En dehors de quelques entrefilets dans les journaux et d'une brève à la radio, il n'y eut pour ainsi dire presque aucune réaction.


Un débat politique

Cela signifie-t-il qu'un consensus existe autour de cette évolution ? Mais alors, personne n'a débattu sérieusement pour savoir si le bilinguisme que l'on met en place est souhaitable ou non. Il semble que tout le monde regarde ailleurs, sans que quiconque ne lève le petit doigt.

On connait les causes de la montée de l'enseignement bilingue : avec la mondialisation, la montée de l'Europe, les Pays-Bas comme État-nation ne sont plus un cadre adapté aux couches moyennes supérieures, pour lesquelles, par conséquent, le néerlandais perd de l'importance. Les Pays-Bas ne peuvent rien au processus de mondialisation de l'économie ou pour dicter leur volonté à l'Union européenne ; nous sommes un pays de dimension trop réduite, et notre sort dépend trop de l'étranger pour que nous puissions nous le permettre. Même si l'UE devait éclater et les Pays-Bas en sortir, leur influence dans le monde ne changerait pas, et l'intérêt du néerlandais ne s'en trouverait pas accru.

Mais cela ne justifie pas la mise en place larvée du bilinguisme telle que nous la connaissons aujourd'hui. Une langue commune à tous les citoyens est le ciment de l’État-nation. C'est la raison fondamentale qui a conduit la France à généraliser sa langue à l'ensemble du pays, par l'enseignement, et à ériger une République une et indivisible. C'est aussi pour cette raison que le Traité de Maastricht prévoit la mise en place d'une monnaie commune, mais pas celle d'une politique d'éducation à l'échelle de l'UE. C'est aussi ce qui explique que les querelles linguistiques sont si sensibles dans les pays bilingues ; en Belgique ou au Canada bien sûr, mais aussi en Finlande ou en Suisse. Le choix de la langue d'enseignement ne se limite pas à un problème d'éducation, c'est aussi un choix politique et culturel.


Une qualité médiocre


L'autre raison qui pousse à la montée de l'enseignement bilingue aux Pays-Bas est la qualité médiocre de l'enseignement secondaire. Le bilinguisme est peu à peu devenu un indicateur de qualité pour les bons lycées, et les parents veulent un enseignement en anglais pour leur progéniture. Le bilinguisme larvé est donc la conséquence de la mauvaise politique de l'enseignement de ces dernières décennies. Il n'est donc pas juste d'affirmer, comme le fait le Secrétaire d'Etat, que le bilinguisme est chose inévitable.

Son introduction progressive renforce le contraste entre les couches sociales aisées, qui de plus en plus utiliseront l'anglais au quotidien, aux couches populaires moins mobiles, qui doivent faire face, non sans difficultés croissantes, à l'apprentissage de leur propre langue. Cette bilinguisation larvée conduira donc à aggraver le fossé entre les diplômés et les non-diplômés, entre les partisans des partis modérés et ceux des partis radicaux comme le PVV et le SP [équivalents du Front national et du Front de Gauche - NdT].

L'introduction progressive du bilinguisme serait acceptable si la maîtrise du néerlandais était correcte. Malheureusement, les résultats obtenus à des épreuves de langues assez élémentaires montrent qu'elle ne s'améliore pas.


Euro


Avant d'introduire le bilinguisme, il faudrait d'abord améliorer la maîtrise du néerlandais, ce qui coûtera beaucoup de temps et d'argent. Un euro ou une heure de plus consacré à l'anglais se fera au détriment des autres matières - à commencer par le néerlandais.

Le Secrétaire d’État invoque une enquête selon laquelle le bilinguisme n'aurait pas d'effet négatif sur la maîtrise du néerlandais. S'il l'avait seulement lue, il se serait aperçu qu'elle est purement descriptive et n'analyse aucun mécanisme à l’œuvre - et donc, ne prouve pas grand-chose.

L'introduction du bilinguisme est trop importante pour la cohésion de notre pays pour être laissée aux seuls hauts fonctionnaires de l’Éducation. Elle doit faire l'objet d'un débat politique approfondi.

 

Bien cordialement,

Vincent Doumayrou,
auteur de La Fracture ferroviaire, pourquoi le TGV ne sauvera pas le chemin de fer,
Les Editions de l’Atelier, Ivry-sur-Seine, 2007. Préface de Georges Ribeill.

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Contact : vincent-doumayrou{a}laposte.net

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