Il y a quelques années, M. Jean-Claude Marcourt, Ministre de l’enseignement supérieur de Belgique francophone, déclara qu’il souhaitait rendre un séjour à l’étranger obligatoire pour tout étudiant et tout enseignant. En réaction, la fédération des étudiants francophones, le principal syndicat étudiant, railla ce Ministre qui « nous chante l’internationale », et demanda pourquoi diable il faudrait obliger un étudiant passionné de l’histoire de la citadelle de Dinant à s’expatrier.

La question peut paraître insolente, tant la mobilité internationale et son affichage font partie intégrante du marketing universitaire contemporain. Par les propos qui suivent, je souhaite pourtant montrer qu’elle se pose.

Qu’on me pardonne de commencer cette tribune par un voyage non dans l’espace, mais dans le passé, mettons il y a deux générations, en 1966, un âge de pierre universitaire – pensez donc, le programme Erasmus n’était pas de ce monde, non plus d’ailleurs que l’auteur de ces lignes. Un étudiant, tout au plus, avait fait un voyage d’agrément en 4L en Italie, voire en Yougoslavie, pour goûter aux charmes de la côte dalmate et du socialisme autogestionnaire ; mais il s’expatriait peu pour ses études et son horizon de mobilité internationale apparaissait limité.

Etait-il pour autant moins éclairé que le jeune nomade d’aujourd’hui ? Probablement pas. Le plus souvent, il lisait davantage, il était plus cultivé, plus politisé, il faisait moins de fautes d’orthographe ; il maîtrisait le latin voire le grec, compétences devenues résiduelles chez nos jeunes étudiants.

Mais ces derniers, justement grâce aux opportunités offertes par les séjours à l’étranger, ne se rattrapent-ils pas par un niveau amélioré en langues modernes, et n’est-ce pas un mal pour un bien après tout ?

Euh… non. L’Eurobaromètre de la Commission européenne montre, de 2005 à 2012, une chute de la maîtrise de l’allemand, du français et du russe dans la population de l’UE, chose que la hausse de l’espagnol, certes, compense partiellement. L’italien, loin derrière, et l’anglais, loin devant, sont stables. Selon un papier publié par l’INED en 2013, parmi les chercheurs français, plus les générations sont jeunes, moins elles maîtrisent de langues étrangères en dehors de l’anglais.

Ainsi, les milieux diplômés, qui n’ont jamais été aussi mobiles, n’ont jamais été aussi monolingues. Osons l’explication suivante : plus que le fruit de la mobilité, la maîtrise d’une langue est avant tout une compétence culturelle, et son appauvrissement n’est que l’élément d’un appauvrissement culturel plus général, le mot d’ordre « de plus en plus mobile » semble avoir pour contrepartie le moins glorieux « de moins en moins lettré ».

J’ai fait ce printemps un voyage d’agrément à Ostrava, en République tchèque, dans une chambre chez l’habitant qui s’avéra être un logis d’étudiant(e)s, dont deux revenaient d’un séjour Erasmus à Maribor, en Slovénie. En devisant, je laissai naïvement tomber une allusion à l’appartenance de ce pays à l’ex-Yougoslavie ; naïvement, parce que malgré leur séjour là-bas, les deux étudiantes semblaient ignorer jusqu’à la notion de « Yougoslavie ».

Il est vrai qu’elles n’étaient pas nées au moment de son éclatement. Mais cette anecdote rappelle que le plus souvent, l’étudiant en mobilité internationale a des interactions culturelles et affectives superficielles avec le pays d’accueil et il y est plus un consommateur qu’un citoyen ; quand, situation fréquente, la langue d’enseignement est l’anglais lingua franca, il sait à peine commander une bière dans la langue du pays à l’issue de son séjour.

Certes, on conçoit qu’il ne soit pas requis d’être agrégé de langue et civilisation slovènes pour étudier à Maribor. Mais en mettant de côté la langue et la culture locales, l’université perd l’occasion de former des êtres biculturels, et loin d’être l’école d’une citoyenneté du monde tant vantée, l’expatriation devient celle de l’entre-soi et de l’anglais d’aéroport (je crains que le vrai Erasme, qui avait fondé un collège trilingue à Louvain, se retourne dans sa tombe quand il voit son nom associé à la mise en place progressive d’une langue unique dans l’enseignement supérieur européen).

De manière plus générale, si une internationalisation réussie consiste, pour les écoles, à faire toutes pareil, à donner les mêmes cours, avec les mêmes projections Powerpoint, par des enseignants de plus en plus mobiles donc interchangeables, et dans la même langue, l’excellence et la visibilité internationale tant recherchées par les responsables universitaires ne risquent-elles pas au final d’appauvrir les cerveaux ?

La mobilité étudiante peut devenir une source d’enrichissement culturel. Elle doit cependant s’accompagner d’une réflexion sur son sens et sur son utilité, ce qui ne semble pas toujours au programme des milieux universitaires établis.

 

Bien cordialement,

Vincent Doumayrou,
auteur, publiciste, traducteur,
auteur de La Fracture ferroviaire, pourquoi le TGV ne sauvera pas le chemin de fer,
Préface de Georges Ribeill. Les Editions de l'Atelier, Ivry-sur-Seine, 2007.
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Références : Marcourt nous chante l'internationale, Fédération des étudiants francophones, Bruxelles, 2010.
                    Eurobaromètre spécial 386, Les européens et leurs langues, Commission européenne, Bruxelles, 2012.
                    François Héran, L'anglais hors la loi ? Enquête sur les langues de recherche et d'enseignement en France. Ined, Paris, 2013.
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