Une association este en justice contre l'anglicisation des cours à l'université

Dans une tribune paru dans le quotidien De Volkskrant, un universitaire dénonce la médiocrité induite par le basculement sans rivage vers l'anglicisation de l'enseignement supérieur néerlandais et annonce qu'il va saisir la justice à l'encontre de cette politique.

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Par Felix Huygen, professeur de lettres classiques et membre du conseil d'administration de l'association Beter Onderwijs Nederland - Paru dans le Volkskrant du 28 juin 2017
Traduit du néerlandais par Vincent Doumayrou, avec l'aimable permission de l'auteur
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L'apprentissage du piano n'est pas chose facile, et ce n'est qu'après des années d'efforts que l'on arrive à jouer la dernière sonate de Schubert avec harmonie. La maîtrise orale et écrite d'une langue maternelle relève d'un phénomène du même ordre : ce n'est qu'après avoir passé des milliers d'heures à lire des livres et des articles, après avoir mené des discussions et écrit des dissertations, que l'on peut arriver à s'exprimer avec toutes les nuances nécessaires et à coucher quelque chose de lisible sur le papier. Encore n'est-ce pas donné à tout le monde, témoin la grande peine qu'ont les étudiants de l'université et de l'enseignement supérieur appliqué [aux Pays-Bas, l'enseignement supérieur appliqué, ou HBO, est une enseignement orienté vers la pratique professionnelle, équivalent par exemple des DUT, licences professionnelles ou école d'infirmière en France - NDT] à écrire un texte en néerlandais. L'orthographe, la syntaxe et la structuration d'un texte sont pour la plupart un handicap énorme.

Ce constat apparaît d'autant plus singulier que l'enseignement supérieur est en train de basculer à grande vitesse vers l'anglais. Dans l'Union européenne, parmi les pays non anglophones, c'est notre pays qui est allé le plus loin dans l'utilisation de l'anglais comme langue véhiculaire dans l'enseignement supérieur. A l'université, environ les deux tiers des cours de bac + 4 et bac + 5 sont donnés exclusivement en anglais ; le phénomène commence à gagner les formations de premier cycle et celles de l'enseignement appliqué et au mois de juin, l'université de Leyde a annoncé que ses licences d'astronomie, de sciences de la nature et d'informatique seraient entièrement données en anglais à partir de 2019.

Au cours de mes masters de langues anciennes (ou Classics and ancient civilizations, comme on dit aujourd'hui), j'ai moi-même pu constater l'effet destructeur induit par l'utilisation de l'anglais dans l'enseignement supérieur. La licence s'enseigne en néerlandais, les étudiants et les enseignants (par ailleurs excellents) y abordent brillamment les conceptions d'Aristote sur la démocratie et leur pertinence pour notre temps, mais ils ne font plus montre de la même aisance pendant les cursus de second cycle, qui sont donnés en anglais. Les mêmes étudiants, les mêmes enseignants, maintenant qu'il s'agit de Democracy according to Aristotle, restent tout interdits et pour ainsi dire hagards, ma personne y compris.

Les enseignants qui rendaient leur matière vivante en licence grâce à des anecdotes parlantes n'inspirent rien d'autre qu'un ennui profond lorsqu'ils bredouillent leur cours en anglais. Les étudiants anonnent leur exposé dans leur meilleur anglais d'aéroport, cependant que s'alourdissent les paupières des leurs condisciples. Les discussions sont beaucoup moins spontanées qu'avant. C'est comme un orchestre où le pianiste doit soudain jouer du violon, et le violoniste de la clarinette. Le fait de suivre un cours est devenu un laborieux exercice de rééducation manuelle. Et tout le monde se demande s'il ne vaudrait pas travailler la matière à la maison.

Et je parle là d'enseignants et d'élèves qui ont fait le choix d'une niche d'étude exigeante et sont dotés d'une sensibilité au fait linguistique supérieure à la moyenne. Quelle sera la dégradation du niveau pour d'autres formations, où les étudiants maîtrisent encore moins bien l'anglais ? Si la maîtrise du néerlandais pose tant des problèmes, comment prévenir la dégradation du niveau liée à l'utilisation d'une langue apprise ? Il est illusoire de penser que quelques cours d'anglais à destination des enseignants et des étudiants suffiront pour répondre à ce défi.

Les responsables d'universités ont pourtant été avertis du problème à de nombreuses reprises. Dans un rapport de 2003, intitulé Nederlands, tenzij... [le néerlandais, sauf si...- NdT] l'Académie royale des sciences des Pays-Bas estimait que le basculement vers l'anglais provoquerait une baisse de niveau de 30 %. Il recommandait, dans tous les cas de figure, de garder systématiquement le néerlandais comme langue d'enseignement jusqu'au niveau bac + 3.

Le rapport prescrivait de cultiver le multilinguisme : les étudiants doivent apprendre à bien s'exprimer en néerlandais, la langue de la société où ils vivent, et par ailleurs à pratiquer un anglais aussi bon que possible, celui-ci étant la langue de communication scientifique. Un avis de bon sens, mais dont l'enseignement supérieur n'a guère tenu compte, puisqu'il a suivi le sens du vent et s'est remis exclusivement à l'anglais, ce qui a pour conséquence une coupure croissante entre les milieux académiques et le reste de la société néerlandaise.

On nous sert jusqu'à la nausée l'argument de l'internationalisation, que permet le fait d'enseigner en anglais. Il faut attirer davantage d'étudiants étrangers pour remplir les caisses des universités et des établissements d'enseignement appliqué. Mais l'ironie est que c'est précisément ces cours en anglais médiocre qui privent les étudiants du reste du monde d'une véritable expérience internationale. Les meilleurs étudiants, les plus motivés le savent et préfèreront un bon enseignement en anglais à Harvard ou à Oxford. Si je m'inscris à un cursus en Italie, je souhaiterai suivre un enseignement où on maîtrise toutes les finesses de la langue et par conséquent, j'apprendrai l'italien. Pourquoi un italien voudrait-il faire un master ici, s'il n'apprend pas le néerlandais ?

Mais malgré l'argumentaire laborieux des présidents d'université, le rythme de l'anglicisation n'a fait que s'accélérer. Les établissements se laissent guider par la logique du tiroir-caisse plutôt que par celle de l'intérêt général. Si les pouvoirs publics ne font rien pour contrecarrer le phénomène, il ne reste alors qu'une seule solution : le prétoire. L'article 7 al. 2 de la loi sur l'enseignement supérieur dispose que l'enseignement et les épreuves d'examen se font en principe en néerlandais, à moins qu'il y ait un cours donné par un professeur invité, ou "si la spécificité de la matière, l'organisation, la qualité de l'enseignement ou l'origine des étudiants n'en disposent autrement". Il faut désormais respecter cette loi. Les formations ont massivement basculé vers l'anglais pour pouvoir attirer des étudiants qui ne maîtrisent pas le néerlandais. Ce fut un choix et - si l'on en juge par les nombreux pays européens dont l'excellence universitaire repose sur des cours donnés dans la langue nationale - il fut tout sauf nécessaire, à rebours de ce que la loi prescrit.

C'est pourquoi l'association Beter Onderwijs Nederland a décidé de saisir la justice contre L’État pour le forcer à respecter la législation. Je suis très curieux de savoir quelle sera la décision du juge. See you in court.


Bien cordialement,

Vincent Doumayrou,
auteur de La Fracture ferroviaire, pourquoi le TGV ne sauvera pas le chemin de fer,
Préface de Georges Ribeill. Les Editions de l'Atelier, Ivry-sur-Seine, 2007.

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