Le vélo en ville, hier, aujourd'hui et demain

Alors que le déconfinement et la victoire vraisemblable de listes vertes aux élections municipales semblent remettre sur selle l'usage du vélo, retour sur l'histoire de ce moyen de transport longtemps dédaigné en France.

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Il faut peut-être ériger un autel à Vulcain, dieu romain des volcans, dans les réunions de défenseurs de la bicyclette. En 1815 en effet, l'éruption du Tambora, en Indonésie, projeta de nombreux gaz dans l'atmosphère, ce qui conduisit à une année sans récolte, obligea de nombreux habitants d'Europe à manger du cheval... et donc, à chercher un remplacement à la traction animale, ce qui conduisit à l'invention de la draisienne, ancètre du vélo, à Mannheim en Allemagne.

C'est le début d'une histoire que raconte Frédéric Héran, dans son livre Le Retour de la bicyclette, sous toutes ses facettes, aussi bien techniques que sociologiques et politiques. Au XIXème siècle, l'usage du vélo se développe de manière prodigieuse, car il assure une autonomie que ne permettent ni la traction animale ni les réseaux de transport public. Dans tous les pays, il va peu à peu s'imposer comme le moyen de transport le plus utilisé. Ainsi, le Docteur Ruffier témoigne, en 1929 : "En franchissant le Pont de Bezons [sur la Seine, près d'Argenteuil, en banlieue parisienne], un jour de semaine, à sept heures du matin, [m']éloignant de Paris, c'est à peine si je pouvais passer dans le flot de cyclistes qui venaient à ma rencontre se dirigeant vers la capitale ou sa proche banlieue. Tous ces gens se rendaient à leur travail (...) et le plus amusant, au moins pour moi, c'est que cette foule de cyclistes entravait toute circulation. (...) Le tramway lui-même, pourtant chargé de prolétaires, ne glissait qu'au ralenti et par légers bonds successifs sur ses rails odieux".

Après la Seconde Guerre mondiale, cette domination du vélo s'est peu à peu effritée, sous les coups de boutoir de l'automobile. En France, l'influence des fabricants de cyclomoteurs réussit à cantonner le vélo à la mobilité de loisirs, et à l'exclure progressivement de ses fonctions utilitaires ; en substance, le vélo, c'est bon pour la promenade du dimanche, pas pour aller au travail. Le lobbying de Maurice Goudard, ingénieur centralien, co-fondateur de la société Solex, fut décisive à cet égard, la France étant dans les années 1950 le premier producteur mondial de deux roues motorisés. A cette période, son déclin est universel et touche même les pays réputés les plus vélocipédiques ; aux Pays-Bas, son usage a baissé de moitié entre 1965 et 1975, tout en restant plus élevé qu'en France et qu'au Royaume-Uni.

La différence, pour ne pas dire le fossé, observés aujourd'hui entre pays européens s'est avant tout creusée depuis les années soixante-dix : l'usage a rebondi dans les pays du Nord, en Flandre et en Italie, mais la marginalisation s'est poursuivie en France, en Wallonie et au Royaume-Uni. Depuis 2000, dans notre pays, l'utilisation du vélo remonte, mais à partir d'un point de départ très bas, et reste cantonnée aux métropoles, et aux classes moyennes supérieures, cadres du secteur public et professions libérales pour l'essentiel, en rupture totale avec les années 1950 et 60 où il était devenu un transport de pauvre. En Europe, notre pays reste parmi les lanternes rouges de l'usage du vélo.

Quant aux Pays-Bas, ils sont devenus le champion européen de la mobilité en bicyclette du fait d'un cumul de raisons : l'ancienneté de la population urbaine dans le pays, qui pousse les gens à agir pour une ville partagée ; la densité de population élevée, qui rend les territoires plus facilement accessibles les uns aux autres ; la volonté d'affirmer une identité nationale face à la menace allemande, ou encore la résistance face au blocus britannique, pendant la Première Guerre mondiale, alors que le pays était resté neutre ; ainsi que l'action de la famille royale, qui a tenu à afficher son usage de ce moyen de transport, la Reine Wilhelmine étant même surnommée "la reine cycliste" ! A quand Emmanuel Macron, "Président de la République cycliste" ?

En conclusion, l'auteur essaie de dégager les éléments d'un système vélo, fait de promotion politique intense et de construction de réseau cohérent de pistes cyclables.

Par le panorama très complet qu'il offre du phénomène vélocipédique et ses nombreuses références en note, ce livre de référence offre tout à la fois le caractère scientifique d'un livre universitaire (l'auteur est professeur à l'université de Lille) et le caractère engagé d'un livre militant.

Frédéric Héran, Le retour de la bicyclette, Cahiers libres La Découverte, Paris, 2013. 231 pages, 10 €.

Bien cordialement,

Vincent Doumayrou,
auteur de La Fracture ferroviaire, pourquoi le TGV ne sauvera pas le chemin de fer,
Préface de Georges Ribeill. Les Éditions de l'Atelier, Ivry-sur-Seine, 2007.
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Le site de l'auteur, avec un lien vers le livre : http://heran.univ-lille1.fr/
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