La France vue de la route, un trompe-l'oeil permanent

L'usage des axes routiers formate notre univers mental même à la campagne. Un pas de côté est possible et nécessaire.

L'essentiel de nos déplacements s'opère par la route et les rues, rarement par les chemins et quasiment jamais en électron libre dans les près et les forêts. Du même coup, notre vision du pays est déformée par la répétition de formes, de figures imposées par l'urbanisation, par le balisage des bas côtés avec son marquage règlementaire, par la vue du macadam et des véhicules. Notre pays  dans notre regard n'est plus sa surface mais un réseau depuis lequel nous observons ce que nous prenons pour le territoire. La population n'emprunte dans ses mouvements quotidiens que ces circuits, éléments de circulations, d'aiguillage, de canalisation de flux. Bien souvent engorgés, les axes sont parsemés de commerces, de facades et ils forment un barrage entre l'oeil et l'au-delà de la route. Dans le film Brazil de Terry Gilliam, lorsque le héros pense pouvoir s'échapper du monde totalitaire, il prend une autoroute encadrée par un alignement sans fin de panneaux publicitaires, qui lui masque la nature. Bien des aspects de ce film sont visionnaires (même s'ils reprennent des idées d'Orwell et de Kafka) et nous sommes déjà un peu entrés dans la prophétie.

La nature est pourtant bien plus vaste et mis à part les barrières, les bornes et les haies qui nous rappellent les droits de propriété, rien ne nous empêche de partir découvrir la vue depuis nulle part et à n'importe quelle heure. Mais rien ne nous y invite. Tout le secteur touristique propose des routes, des circuits, des itinéraires découverte, panneautés, cartographiés car notre temps de loisir est compté, car nous sommes conditionnés pour suivre une trace. Les trajets quotidiens domicile-travail sont rarement des moments de plaisir mais plutôt de concentration pour éviter l'accident. Imprimés par une répétition inlassable dans notre mémoire visuelle, ils forment un sillon d'image dans notre esprit. Notre vision du territoire est donc formée de lignes mais rareent de panoramas, de recoins, de clairières, de criques, de chablis, de cratères, de dolines, de combes, de jalles et j'en passe. 

Quant aux voitures, elle sont devenues des animaux inanimés, des artefacts aux yeux lumineux et aux pieds circulaires. Les publicités les montrent bien souvent sillonnant librement des routes improbables que personne ne prend jamais et qui sont justement immergées dans une nature grandiose et sans obstacle à la mobilité. Ce que l'homme ne fait plus, l'automobile le rend possible et sans effort. Alors, le trek devient un luxe, qui coûte cher, se pratique loin ou bien devient une activité de retraité, bienfaisante certes mais arrivant si tard après tant et tant de kilomètres, après tant de voitures et de glissières de sécurité gravées dans la tête.

Certes le temps ne nous appartient pas vraiment, les routes nous conduiront forcément toujours d'un endroit nécessaire à un endroit utile, d'un endroit habité à un endroit marchand, dans le temps le plus court possible. Mais il n'est pas interdit de faire un pas de côté, le jour, la nuit, de retrouver le goût de la découverte, de l'aléas, de l'arbre derrière l'arbre, du bruit qui appelle le bruit et de toute forme vagabondage.

 

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