La société du storytelling: bienvenue dans l'univers des premiers de cordée

Commençons par une expérience personnelle parfaitement anodine: un coup de fil reçu un lundi matin par un chasseur de têtes: "bonjour monsieur, je suis très intéressé par votre CV, êtes vous à l'écoute d'opportunités?". Il y a mille façons de demander à quelqu'un sa situation professionnelle: "êtes vous à la recherche d'un emploi?", "Est ce que vous êtes au chomage?", "Est ce que vous envisagez de

Commençons par une expérience personnelle parfaitement anodine: un coup de fil reçu un lundi matin par un chasseur de têtes: "bonjour monsieur, je suis très intéressé par votre CV, êtes vous à l'écoute d'opportunités?". Il y a mille façons de demander à quelqu'un sa situation professionnelle: "êtes vous à la recherche d'un emploi?", "Est ce que vous êtes au chomage?", "Est ce que vous envisagez de changer de poste?". Quelle différence entre la première formulation et les suivantes? Le contrôle. Dans la société des premiers de cordée, personne n'est au chômage, personne n'est insatisfait de son poste actuel, personne n'est inactif: ici les gens sont à l'écoute d'opportunités. Non je ne me suis pas fait licencier, je sonde le marché du travail à la recherche d'un poste en adéquation avec mes aspirations. Oui, ça fait 6 mois que ça dure, mais c'est parce que j'attends la perle rare, pas parce que la douzaine d'entreprises auprès desquelles j'ai mendié un poste ne m'ont pas retenues. Le premier de cordée ne connaît pas la défaite, tout ce qui lui arrive est positif et complètement maîtrisé. Toujours.

Au delà de la formulation pompeuse, ce qui me semble ressortir de ce type de formulations, que l'on retrouve partout dans la société, allant de l'individu même au président de la république, c'est qu'il n'est plus autorisé d'être en position de faiblesse. Que le paraître importe plus que l'être. Que le storytelling importe plus que la réalité.

Pour en revenir à des faits plus concrets, on nous rabâche incessamment depuis plusieurs mois dans les médias des aberrations telles que "faciliter le licenciement favorisera la création d'emploi", que l'on 'inscrit l'état d'urgence dans le droit commun pour pouvoir sortir de l'état d'urgence", que "ce n'est pas de la fraude fiscale, c'est de l'optimisation fiscale", "qu'aider les riches, c'est aider les pauvres", le tout saupoudré d'un jargon technique abrutissant et dont le seul but est de de donner à l'audimat le sentiment que ces non-sens soient plausibles puisque très compliqués. Les point commun entre toutes ces formules à la con?

1) Il faut positiver. Toujours. Quitte à mentir. Quitte à ce que le mensonge soit tellement gros que le lecteur/auditeur ait vraiment l'impression qu'on le prenne pour un con.

2) Il faut noyer le poisson. Pour peu que les gens comprennent ce que l'on essaye vraiment de faire, les premiers de cordées risqueraient de se faire jeter dans le vide.

Au cours de mon éducation, on m'a inculqué des préceptes assez simple concernant ces sujets: quelqu'un convaincu du bien fondé de ses idées n'aura pas de mal à les défendre. Une bonne idée, c'est une idée qu'on est capable de faire comprendre facilement aux autres. Tout l'inverse des pratiques de plus en plus répandues au sein des premiers de cordées de la société française.

Quand le positivisme et la jargon technique appliqué aux idées atteint ses limites, qu'on rentre dans un "déficit de pédagogie" comme diraient nos communicants politiques que reste t-il à faire? Eh bien tout l'inverse naturellement. A défaut de faire les louanges d'une idée, d'un projet parfaitement incompréhensible, pourquoi ne pas rabaisser, culpabiliser les imbéciles qui ne se laissent pas toucher par l'enthousiasme naturel que devraient susciter nos discours? Voila comment on en arrive d'un côté à camoufler, à pervertir les actions, et en même temps à traiter toute personne réticente de jaloux, de fainéant, de dinosaure du vieux monde, de gens qui ne sont rien, de grognon, de râleur.  S'il n'est pas possible de vous forcer à applaudir à deux mains ce qu'on vous propose, au grand minimum fermez la bande de rabats joie.

 

Mais que faire?

Tout autant que les votes, tout autant que l'argent, les mots légitimisent les actions du politique.

Prenons un exemple: Le parti socialiste, parti de gauche? Parti d'opposition? Les journalistes asséneront que ce n'est pas à eux de décréter de telles choses. A les lire, ce n'est pas non plus à la population de décréter "qui est de gauche et qui ne l'est pas". Pas de chance pour tout le monde, les seuls à bien vouloir se mouiller sont généralement les dirigeants du PS s'autodécrétant parti de gauche et parti d'opposition, une aubaine puisque personne ne semble avoir la légitimité de contester leur dires.

Tant que personne ne semble prêt à se mouiller pour nommer les choses telles qu'elles sont, comment s'informer de manière saine sur la société et ses évolutions? Un premier pas vers la remise en cause de certains pans de notre société est de les nommer:

La fraude fiscale est un vol toléré.

Le CICE représente le couronnement de l'assistanat pour des entreprises qui pronent la concurrence libre et non faussée

Le chômage ne se réduit pas, ce sont les chiffres du chômage qui baissent.

Nous ne sommes pas sorti de l'état d'urgence, nous l'avons écrit dans le marbre.

Le PS n'est pas de gauche.

De l'argent pour payer la sécu, les APL et les retraites, il y en a, c'est juste qu'on préfère le détourner pour les copains.

Le gouvernement Macron n'est pas centriste, il propose la politique la plus extrême des 4 dernières décennies.

La France n'est plus le pays des droits de l'Homme depuis belle lurette.

Les journeaux, Médiapart inclus ne sont indépendants que lorsque ça ne leur nuit pas trop.

Enfin,

Non, je ne suis pas à l'écoute d'opportunités, je suis dans la merde et je cherche frénétiquement du boulot sans réussir.

 

 

 

 

 

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