Retour sur une journée tout sauf ordinaire

Loin des chiffres officiels du ministères, des chiffres officiels des syndicats, des petites phrases de tel expert autoproclamé ou de tel homme politique cherchant à faire le buzz, retour sur cette journée de grève du 05 décembre à Paris, vécue de l'intérieur, ma première grève déclarée.

Loin des chiffres officiels du ministères, des chiffres des syndicats, des petites phrases de tel expert autoproclamé ou de tel homme politique cherchant à faire le buzz, retour sur cette journée de grève du  05 décembre, vécue de l'intérieur, ma première grève déclarée.

Je n'ai jamais officiellement fait grève. J'ai bien entendu déjà participé à des manifestations,  que ce soit le 1er Mai ou encore la journée mémorable ayant suivi les attentats à Charlie Hebdo en 2015. Mais jamais de grève en semaine, déclarée en entreprise et assumée comme autre chose qu'un hobby ou une promenade du samedi. Défiler ne m'a jamais couté un jour de salaire, n'a jamais nécessité que je déclare publiquement à mes supérieurs que j'ai mieux à faire ce jour là que de venir travailler pour eux. Bref, si j'ai déjà participé à des manifestations, je n'ai jamais vraiment eu à me mouiller pour le faire. Car quoi qu'on en dise, la grève est un droit, mais faire la grève dans une entreprise privé reste délicat. Personne n'osera faire de commentaire mais personne ne cherchera non plus à masquer son étonnement: "Ah bon tu fais grève? Mais pourquoi? Tu gagnes bien ta vie, ton job est quand même agréable, de quoi tu as à te plaindre?" La situation des autres? Bien souvent dans les entreprises du digital, la situation des autres, ça ne les concerne pas. Les employés - et à priori vous - sont là pour ramasser du fric dans un individualisme forcené, vous êtes dans un secteur porteur, pôle emploi ça ne vous concerne pas, les retraites vous verrez plus tard, les pauvres ce n'est pas sous vos fenêtres. Donc annoncer qu'on fait grève, ça surprend.

Je suis jeune et je ne me fais aucune illusion sur le fait d'obtenir un jour une retraite, dans un monde ou climat, finance et vivre ensemble partent en vrille de manière de plus en plus prononcée. Malgré tout, confronté depuis bientôt deux ans à des choix politiques qui me révulsent, je décide donc pour une fois d'agir en accord avec mes principes, je décide de faire grève.

Retour à notre 05 décembre. J'ai passé la matinée à écouter la liste impressionnante de catégories de la population qui participeront à l’évènement: personnels soignants, profs, pompiers, urgentistes, retraités, lycéens, étudiants, gilets jaunes, chômeurs, avocats, notaires, policiers, personnels des raffineries et j'ai du en oublier beaucoup d'autres. A lire cette liste, c'est à se demander qui ici est satisfait de l'action de Macron?Autre fait propice à se mettre dans l'ambiance, Castaner annonce dans un vent de panique qu'en fait, les policiers pourront quand même garder leur avantages. Tant pis pour la propagande qui tourne en boucle depuis des semaines, selon laquelle le gouvernement lutte contre les corporatismes.

Le moment venu, et après une bonne demi heure de marche - les métros sont quasi tous fermés, c'est bon signe -,j'arrive sur place. Les rues autour de Gare de l'Est sont noires de monde et ceci à perte de vue. Impossible d'avancer de 10m en moins de 5 minutes, la foule réunie parait surréaliste. Pas de panique, j'apprendrai plus tard que l'intégralité de mes sens m'ont trompé, il n'y avait d'après Castaner que 60 000 personnes défilant à Paris. Musique, stickers, marionnettes géantes, l'ambiance autour de Gare de Lyon est presque festive. Les gens discutent, se racontent leur galères, exposent leur sidération face à ce gouvernement sourd, aveugle, borné et violent. Déjà on parle de demain, des jours à venir, de la nécessité de faire reculer Macron une bonne fois pour toute. Que ce soit du pessimisme ou du réalisme, cela fait bien longtemps que je ne m'attends à rien de la part de Macron. 50 millions de personnes pourraient être dans les rues que ce ne serait pas assez à ses yeux. Enfermé dans ses dogmes depuis des mois, ni le ridicule, ni la honte, ni les effets de ses politiques ne semblent plus le concerner, je ne vois pas vraiment en quoi le décompte des manifestants réussira à lui faire changer d'avis. Les gilets jaunes et l'écrasante majorité de l'opinion qui les soutenaient à leur débuts ne lui a pas fait entendre raison, je ne vois pas pourquoi les syndicats y arriveraient mieux.

Deux options s'offrent alors à moi: rester avec des amis proche des cortèges syndicaux, qui fait du sur place depuis déjà une heure, ambiance joviale, festive, mais docile, ou aller voir devant le cortège syndical ce qu'il s'y passe. Après plus d'un an à suivre dans les médias les situations quasi insurrectionnelles qu'on nous présente, l'occasion était trop belle de ne pas aller voir ce qu'il s'y passe. Signe que les manifestations classiques paraissent inutiles à d'autres que moi, je constate que plusieurs dizaines de milliers de personnes marchent à mes cotés en tête de manifestation. Sans surprise, la manifestation y est moins  festive, les discours tenus y sont moins dociles. Ici, la violence est quelque chose d'assumée: sur ce que j’estimerai à entre 30 000 et 40 000 manifestants en cortège de tête, je dirais qu'au moins 2000 personnes pourraient être assimilées à des black blocs (tout du moins à leur look). Première surprise, ces black blocs, encagoulés, casqués pour certains, portant des lunettes de piscine et des habits renforcés ne sont pas isolés à l'extrême pointe de la manif. Ils défilent aux cotés de grand mères, de jeunes, de vieux, de gens lambda. Certains s'adonnent à la violence, taguent, se fondent dans la foule à nouveau, ils y sont acceptés. Après tout, si je pense que beaucoup ne sont pas d'accord avec leur méthodes, l'ennemi commun - Macron et sa police - semble balayer toute autre différence. Entre un black bloc et un CRS, je me sens plus en sécurité aux cotés d'un black bloc. On en est arrivé là. A choisir entre un gardien de la paix et un hors la loi, on choisit le hors la loi, au moins il ne saccage que le mobilier urbain. S'en est suivi pendant plusieurs heures un étrange ballet, une danse à deux entre les policiers d'un coté et les black blocs de l'autre. Les black blocs avancent, suivis plus ou moins par une masse informe mêlant manifestants lambda et black blocs. Ils avancent et détruisent tout ce qu'ils peuvent sur leur passage. Régulièrement, les policiers balancent des dizaines de lacrymo, des grenades de désencerclement et forcent tout le monde à fuir en arrière. Les black blocs ne peuvent pas affronter la police de face, la police ne peut pas gérer autant de black blocs fondus dans une foule de plusieurs dizaines de milliers de gens. Donc on bombarde de lacrymo, les gens reculent, la police recule et les gens avancent à nouveau, détruisant tout sur leur passage. Plus les lacrymos pleuvent, plus la foule hybride black blocs/ manifestants lambda se soude, subissant les même emmerdes, les même injustices, les même peurs de se prendre une balle de LBD ou une grenade de désencerclement mal tirée. Impossible de reculer trop loin de toute manière, le service d'ordre des syndicats nous en empêche et les syndicats commencent à en avoir marre de ne pas pouvoir avancer. Les manifestants de tête se retrouvent donc, qu'ils le souhaitent ou non, entre le service d'ordre des syndicats et le duo CRS/black blocs qui semblent de plus en plus décomplexés. Tôt ou tard, pressés comme des citrons, tout commence à se mélanger: les pompiers qui manifestent se retrouvent collés aux black blocs, certaines fédérations de syndicats en ont marre d'attendre et rejoignent le cortège de tête. Bref, tout vole en éclat, tout se mélange, tous subissent les lacrymos et se soudent dans leur peur des CRS et d'une éventuelle bavure de leur part.

Ce que je retiendrai de cette manifestation, c'est avant tout cette violence chorégraphiée entre policiers et black blocs, ni l'un ni l'autre ne semblant réellement vouloir rentrer en contact, chacun savourant sa petite victoire sur l'autre: mobilier brulé pour les uns, lacrymos à profusion pour les autres. Je retiendrai cette ambiance anxiogène, ou l'on se retrouve chaque seconde sur le qui-vive à se demander ce qu'il peut arriver. Le droit de manifestation est garanti en France? Le droit de sortir d'une manifestation indemne ne l'est clairement plus. Je retiendrai cette formidable masse de gens qui, malgré leur différences, subissent tous les affres d'un pouvoir qui ne sert plus son peuple, et qui s'en rendent bien compte. Si je n'ai pas beaucoup d'espoirs concernant les débouchés de cette grève, il est bon de savoir que tout le pays n'est pas endormi, loin de là! Enfin, je retiendrai que beaucoup ne se font plus aucune illusion concernant le système. Au moins un tiers du cortège parisien a semblé penser que manifester "à l'ancienne", dans l'ordre et sous la houlette des syndicats ne pourrait pas retenir l'attention de Macron, tant celui ci se désintéresse de la réalité. Des personnes innombrables -moi compris- ont manifesté cote à cote avec des black blocs, sans que cela ne les gène, bien au contraire. Après tout, qu'est ce que du mobilier urbain vandalisé face aux violences silencieuses que beaucoup subissent au quotidien? Pourquoi la violence devrait elle être tabou, puisqu'elle ne l'est clairement pas dans le camp d'en face? Pourquoi avoir peur des black blocs, quand c'est la police qui charge à moto et emploie des armes de guerre? Pour au moins un tiers des manifestants composant le cortège parisien aujourd'hui, la confiance est rompue à tel point que ni Macron, ni syndicats, ne pourront jamais dire ou faire quoi que ce soit pour apaiser la situation. Le seul mot d'ordre est qu'il dégage, sans négociation, sans compromis négocié par des syndicats, sans s'en remettre à un énième homme politique providentiel qui ne tiendra jamais ses promesses.

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