Le nouveau monde de Macron: La perte de sens dans nos sociétés

Tout comme les historiens s'accordent à dire que le monde est véritablement passé au XXème siècle suite au naufrage du Titanic, il me semble possible d'en dire la même chose concernant la période que nous vivons. Si les éléments constitutifs du "nouveau monde" si cher à Macron ne sont pas nouveau, il s'agit de processus enfin arrivés à maturité.

Tout comme les historiens s'accordent à dire que le monde est véritablement passé au XXème siècle suite au naufrage du Titanic, il me semble possible d'en dire la même chose concernant la période que nous vivons. Si les éléments constitutifs du "nouveau monde" si cher à Macron ne sont pas nouveau, il s'agit de processus enfin arrivés à maturité. Si ce nouveau monde devait être décrit en quelques mots "perte de sens" serait certainement un bon candidat. Ce terme encapsule l'apparition de termes tels que le bore-out pour décrire les effets d'un travail vide de sens, la mise à sac des interactions humaines mais également le désintéressement grandissant des populations pour leur destin commun.

La perte de sens au travail:

Prenons l'exemple d'un ingénieur travaillant dans une société informatique: des taches abstraites, coupées de tout lien social, suffisamment morcelées pour qu'il ne soit plus possible d'expliquer simplement quelle est l'utilité de l'employé pour la société. A ceci, ajoutons un découpage managerial déléguant toute forme de réflexion à d'autres: la réflexion fonctionnelle est traitée par les départements Marketing, en charge de deviner ce que veut l'utilisateur final, la réflexion technique est déléguée au manager en charge de s'assurer de la cohérence et du bon déroulement des projets. Si ce type d'organisation peut se révéler efficace pour une entreprise, qu'en dire pour le développement personnel de ses employés? Quel sens trouver à son travail quand on me dit quoi faire et comment le faire?

Par delà ce découpage absurde des taches et des responsabilités, il est toujours possible d'éprouver de la fierté à participer à l'élaboration d'un produit ou d'un service de qualité. Intervient néanmoins un hic: a en croire les publicités, chaque produit est meilleur que celui de son concurrent. L'un sera incroyable, tandis que l'autre sera époustouflant, le troisième n'étant rien de moins que génial. Dans de très nombreux domaines, le paraître supplante l'être. Il n'est plus nécessaire de faire du travail de qualité, pour peu qu'on arrive à donner l'impression du succès et de l'excellence. Il devient impossible de juger de la qualité du travail accompli quand tout n'est que mensonge et exagérations.

Reste enfin le plaisir d'appartenir et de travailler au succès de son entreprise? Comment établir un sentiment d'appartenance quand les employés se retrouvent considérés comme des coûts et non plus comme les créateurs de la richesse des entreprises? Qui peut donc se sentir motivé par le discours d'un patron annonçant qu'il faut à tout prix "réassurer les marchés", entité abstraite généralement annonciatrice de temps difficiles dans les entreprises. Qui peut se targuer d'adhérer à la "culture de l'entreprise" et à ses "valeurs", quand celles ci sont définies de manière arbitraire, généralement sans jamais se soucier de la réalité. Les valeurs de Lactalis sont elles "maladie et mépris pour les clients"? La culture d'entreprise SFR consiste t-elle à tromper ses employés et ses clients?

Que ce soit dans les rapports que les employés entretiennent avec leur travail, le décalage entre l'image renvoyée par l'entreprise et la réalité de ses actions, ou encore la culture du mensonge dans laquelle baigne tant d'entreprises voulant se montrer concurrentielles, le nouveau monde de l'entreprise en France me semble se caractériser par un désintéressement total pour ses employés. Ceux ci répondent en toute logique à ce mépris et ce mensonge permanent en effectuant leur tache de la manière la plus détachée et égoïste possible.

Ces réflexions ne s'appliquent bien évidemment pas à toutes les entreprises en France, mais résultent d'observations personnelles effectuées au sein d'un groupe appartenant au CAC40, aujourd'hui à l'avant garde de ce "nouveau monde" décrété par Macron.

Un quotidien sous contrôle:

S'il n'est pas possible de s'épanouir au travail, reste toujours la vie personnelle.... Pour peu que l'éloignement du travail ne vienne pas vampiriser le temps disponible pour passer du temps avec ses proches, jouer, faire du sport, apprendre, vivre.

Pour faire face à une sphère du travail toujours plus envahissante dans la vie des gens le nouveau monde nous propose néanmoins ses raccourcis:

  • Trop de temps de transport?Prend donc un Uber, et décharge toi de tes contraintes sur le dos d'un précaire anonyme.
  • Tu as faim? Commande à manger, qui a donc le temps d'acheter des ingrédients et de préparer un plat?
  • Tu t'ennuies? Netflix arrive au secours.
  • Une question? Google à la rescousse.
  • Envie de nouvelles rencontres? Tinder te dira qui est fait pour toi.
  • Besoin de contacts humains, Facebook, Twitter et Instagram saurons exacerber votre narcissisme.

Ces différents services trouvent leur point commun dans leur usage, celui d'une consommation jetable, rapide, sans la moindre plus-value pour l'individu. On repense ainsi les interactions humaines et sociétales en les simplifiant au maximum. Ces nouveaux services complètent un mode de vie ou le temps est précieux et ne peut plus être dépensé pour faire l'apprentissage des choses. Tout comme une cigarette ou un carré de chocolat, le plaisir doit ici être court, comblé instantanément et reproductible. Là encore, cette manière de faire ne peut être que génératrice de frustrations, en laissant à l'individu l'impression d'être toujours insatisfait, de passer son temps à courir après le bonheur.

Enfin, si ces raccourcis offrent à la société des plaisirs accessibles à tous, ceux ci en restent relativement fade: conçus pour répondre aux attentes du plus grand nombre, cela induit un conformisme toujours plus grand entre les individus composant une société. Comment imaginer un sens à son existence quand les rapports sociétaux évoluent dans la direction d'une passivité toujours plus forte des individus?

La politique hors sol:

Face à un quotidien fade et uniformisé, doublé d'un réduction de l'activité à une simple transaction temps/argent (je te donne 8h de ma journée à gâcher selon ton bon vouloir, en échange d'une somme d'argent), comment s'étonner du désintéressement de nos populations pour la politique, miroir grossissant de nos enjeux sociétaux? Si mes employeurs se désintéressent de mon cas et renvoient une image mensongère de ce que produit mon entreprise, comment pourrais je croire un instant que mes responsables politiques n'en feront pas de même? Si mon utilité au sein de la société est réduite à une simple consommation passive de produits et de services, qui s'étonnera que je ne prenne pas une part active au destin de mon pays?

Quel crédit apporter à un Macron aux yeux duquel la continuité devient "révolution", pour qui le sauvetage de l'environnement passe par la destruction de l'environnement? Comment croire que nous avons fait barrage au "fascisme" du FN quand on voit les actions prises aujourd'hui par le gouvernement? Comment l'égalité hommes/femmes peut elle être la cause nationale quand on lui coupe les ailes en lui supprimant tout budget? Au delà de ces petits exemples si frustrants pour l'électeur, quel projet de société est aujourd'hui porté par le parti au pouvoir? Le fric, le fric, le fric. Quid des personnes agées? Quid des populations fragilisées? Qu'à le nouveau monde à nous proposer de novateur concernant l'environnement, les rapports sociaux, l'égalité hommes/femmes, l'organisation des territoires, la démocratie? Quel futur porte donc "le nouveau monde", si ce n'est un présent sans cesse renouvelé?

Quel sens peut donc avoir une société ou l'argent prend plus d'importance que l'humain?

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