Que faire face à ce monde qui devient fou?

Si c’est la poésie qui sauvera le monde, ce sera le refus de parvenir qui enterrera l’ancien. Réflexions croisées sur les oeuvres de Jean pierre Siméon « La poésie sauvera le monde » et de Corinne Morel Darleux « Plutôt couler en beauté que flotter sans grâce : réflexions sur l’effondrement ».

Réflexions croisées sur les oeuvres de Jean pierre Siméon « La poésie sauvera le monde » et de Corinne Morel Darleux « Plutôt couler en beauté que flotter sans grâce: réflexions sur l’effondrement ».

Moins d’efficacité, plus de beauté

En 2015, Jean-Pierre Siméon, poète et dramaturge français sortait un livre joliment intitulé “La poésie sauvera le monde”. Il y a 5 ans, cette affirmation paraissait déjà déplacée. En quoi la poésie peut elle servir à quoi que ce soit? Si quelque chose sauvera le monde, ce sera surement la science, l’intelligence artificielle, la 5G, internet, les startup, l’argent, non ? Voilà des choses concrètes, disruptives, qui vont bousculer les choses et nous propulser dans le futur ! Que peuvent bien peser quelques mots griffonnés sur un papier face à l’avalanche technologique, face à l’assurance froide de l’ingénierie, face à l’efficacité prouvée des algorithmes qui ne se trompent jamais ? Sauver le monde, c’est une affaire de gens sérieux, avec des costumes gris et le nez dans leurs statistiques et bilans comptables. La culture, la beauté, la joie ce ne sont que des inquantifiables, des trucs inutiles. Ce qui compte, c’est de savoir combien de mails tu peux traiter en un jour, combien de boulons tu peux serrer, combien de lignes de code tu peux pisser, combien de réunions tu peux enchainer.

Et pourtant, impossible de se départir du sentiment que c’est précisément la technique, l’innovation, cette volonté folle d’avancer quoiqu’il en coute (sans trop savoir où on va), qui envoie le monde droit dans le mur. Qui n’a jamais entendu toutes ces injonctions à la croissance, à la modernité, et ne s’est jamais demandé : « pourquoi faire ? » Qui n’a jamais relevé la contradiction entre la croissance, indicateur magique censé se traduire en une meilleure qualité de vie, et les injonctions à se serrer la ceinture « pour relancer la croissance » ? Il faudrait réduire sa qualité de vie, pour améliorer le truc qui va augmenter notre qualité de vie ? Force est de constater que ce toujours plus qu’on nous réclame, se traduit par un toujours moins dans la vie du quotidien: moins de temps à passer avec sa famille, moins de culture, moins de bonheur, moins de solidarité, moins de choix. Dans une société où tout est régi par des chiffres, des machines et de la technique froide, la partie qui fait la beauté de la vie est amoindrie, quand elle n’est pas simplement tuée. Dans un monde qui ne sait plus juger que par les chiffres, l’inquantifiable dérange. Est-il besoin de rappeler que les statistiques ne sont qu’une simplification grossière de la réalité ?

Que les chiffres du chômage, n’encapsulent qu’une fraction d’une réalité plus vaste ? Que ces chiffres sont eux même bidouillés en fonction de l'honnêteté de la personne qui les traite ? Qu’au même titre, l’intelligence artificielle est avant tout une intelligence incroyablement limitée. Et pourtant, ces outils, incapables d’appréhender le réel correctement, sont à l’origine de choix dont l’impact sur le monde sera bien réel. À construire des outils qui ne s'intéressent qu’à l’argent et aux chiffres, doit-on s’étonner que la beauté, que le mystère, que l'inattendu soient mis de côté ?

Au plaisir d’une rencontre fruit d’un hasard se substituent maintenant les algorithmes des sites de rencontre. À l’échange enrichissant d’une conversation entre amis s’oppose la fausseté des réseaux sociaux, ou tout le monde se donne en spectacle sous son jour le plus flatteur. Et partout, ces moments élémentaires de la vie sont détournés, analysés, scrutés pour déterminer comment générer toujours plus d’argent, toujours plus d’objets, toujours plus d’innovation. Une autre forme de toujours moins prend alors le pas : la poésie, l’art, les moments de paix et de joie, les moments authentiques, toujours moins. Cette manière de penser le monde par le prisme des outils, de la technique, invisibilise une partie du réel. Après tout, ces choses ne sont pas quantifiables, elles n’apparaissent pas dans les statistiques. Elles n’existent donc pas. La poésie illustre parfaitement ce monde qui rejette la technique, de par son caractère insaisissable, de par les multiples interprétations qu’elle sous entend. Le génie de la poésie est d’ouvrir le champ des possibles, de laisser des choses en suspens, d’inciter le lecteur à réfléchir. Quelques mots, une tournure de phrase, permettent des réflexions, des introspections profondes. Face à un langage purement communicatif, qui tend à transmettre de l’information mais se retrouve vidé d’émotions, la poésie permet de se réapproprier cette part d’humanité perdue. Face à la communication, cet appauvrissement du langage, la poésie propose à l’inverse d’élever le dialogue, d’intégrer des interprétations multiples, de faire appel à ce qu’il y a d’inquantifiable en nous.

C’est en cela que la poésie sauvera le monde.

La poésie, mais aussi le dessin, le théâtre, la littérature, la philosophie, l’oisiveté, la contemplation de la nature et tant d’autres choses qu’il est impossible de définir par les chiffres, impossible de monétiser. Toutes ces choses qui n’ont pas leur place dans le monde que l’on veut nous imposer. Toutes ces choses qui rappellent qu’un autre monde est encore possible, que nous avons le choix. Toutes ces toutes ces choses qui vont contre la modernité et l’efficacité. Toutes ces choses qui redonnent de l’intensité aux moments vécus. Toutes ces choses qui poussent à réenchanter le monde (Bernard Stiegler).

« La poésie sauvera le monde si rien ne le sauve. Au reste, elle le sauve chaque jour de son indignité » Jean-Pierre Siméon

Refus de participer, refus de parvenir

Mais donc, concrètement… Il suffit de lire de la poésie et d’aller au théâtre pour sauver le monde ? C’est un peu plus compliqué que ça. Dans son essai « Plutôt couler en beauté que flotter sans grâce : réflexions sur l’effondrement », Corinne Morel Darleux se réapproprie la notion de Refus de parvenir comme fondement de l’action à mener. Initialement élaboré par la gauche libertaire, le refus de parvenir englobait au XXème siècle le refus des privilèges, des distinctions, de la promotion individuelle, qu’elle soit syndicale, politique ou universitaire. De manière plus large aujourd’hui, je l’interprète dans les réflexions de Corinne Morel Darleux comme un « refus d’efficacité ». Dans un monde qui n’accepte que l’efficacité totale, « s’arrêter et réfléchir », est révolutionnaire. Là où tout n’est plus que question de vitesse, de croissance, de rendement, prendre son temps constitue le grain de sable qui enraye toute la machine.

Il arrive souvent, après un coup de blues suite à une sale journée passée au boulot, que j’en revienne à penser au film Office Space, sorti en 1999, et qui narre les mésaventures d’un employé de bureau américain frappé d’ennui au quotidien, et qui soudain, décide avec humour d’arrêter. D’arrêter de faire semblant de s’intéresser aux absurdités de son quotidien, d’arrêter de se lever suite à l’injonction de son radio-réveil, d’arrêter de restreindre sa vie à ce qu’on attend de lui. D’arrêter de subir ses journées dans un cube gris, de se plier à des ordres contradictoires, de rentrer des chiffres dans son ordinateur sans trop savoir pourquoi. En une phrase, ce héros malgré lui réclame son humanité et se libère d’une prison reposant intégralement sur sa docilité.

https://www.youtube.com/watch?v=I1L8l3LrzLA

Ce refus de parvenir pourrait tout autant être un refus de se soumettre à des diktats que l’on sait débiles. La période que nous vivons est particulièrement féconde en matière d’exemples de règles à la con, dont le respect conduit à une pointe de frustration, intériorisée puis renouvelée à l’infini, tel le supplice de la goutte d’eau.

Le masque est inutile et vous êtes trop stupide pour réussir à l’attacher derrière vos deux oreilles ! Et puis il faudrait être bête pour en porter un dans la rue, ça n’a pas de sens voyons ! Mais bon, on vient d’en recevoir un demi-milliard, portez donc des masques maintenant. Partout, tout le temps, tant qu’on y est. Protégez nos ainés, ils sont à risque. Mais plus les diabétiques, renvoyez les au boulot cette bande de branleurs !
Et arrêtez d’aller au restau. Mais continuer à bosser. Mais surtout, plus de sport. Et surtout pas de balade à la plage ou en forêt. Mais entassez vous dans les transports, c’est rigolo. Jonglez. Rentrez chez vous dormir. Réveillez vous, le président va parler. Allez bosser, il n’avait rien à dire. Revenez ! Il a oublié de vous dire quelque chose !

Désagréable n’est ce pas ? Et pourtant, ces innombrables absurdités sont, - dans une moindre mesure - ce que beaucoup subissent au travail chaque jour : quel lecteur peut se targuer de ne s’être jamais conformé à une demande débile, à une tâche inutile, redondante ou dégradante ? Qui ici a eu le courage de systématiquement refuser d’adhérer à ce dogme du « celui qui paye a raison » ? Combien à l’inverse ont serré les dents, se sont dit que ça ne valait pas le coup et ont accepté en silence la tâche absurde qu’on leur imposait ? Combien l’ont mal vécu au point de ressasser le soir, la nuit, le lendemain ? Reconnaissons le, ces diktats débiles s’accompagnent d’un pouvoir de coercition. Que ce soit la crainte d’un licenciement dans une entreprise, ou la toute nouvelle crainte d’une amende pour l’habitant résidant au fin fond du 77 qui aurait l’outrecuidance de sortir se dégourdir les jambes un soir à 21h, il est indéniable que des sécurités existent pour s’assurer du bon déroulement des opérations.
Et pourtant, ces sécurités n’existent que pour traiter le problème de ceux qui refusent frontalement de se plier aux ordres. Qu’en est-il du doux ahuri qui fait mal son boulot ? De celui qui rêvasse au boulot ? Comment imposer ses demandes à celui qui ne prend pas la peine d’écouter ? Le refus de parvenir a cela de génial qu’il permet à chacun de se l’approprier à la hauteur de ses capacités. Entre celui qui se coupe complètement de la société capitaliste pour ne plus avoir à endurer l’aliénation permanente qu’elle génère, celui qui sort fumer une cigarette dans la rue à 21h02 et celui qui prend délibérément son temps au travail pour protester contre les demandes toujours plus urgentes de ses employeurs, le refus est le même. Il change juste d’intensité selon la situation.

Un proverbe bien connu dit « qu’on ne fait pas boire un âne qui n’a pas soif ». À plus grande échelle, on n’optimise pas une économie composée de gens qui ne veulent pas y participer.

Si c’est la poésie qui sauvera le monde, ce sera le refus de parvenir qui enterrera l’ancien.

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