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Billet de blog 5 janv. 2022

Lettre ouverte aux 300 000 signataires de la Primaire Populaire

Malgré les différentes formes de mépris affichés à son égard, la Primaire Populaire constitue un ferment pour l’émergence d’une force. Dans la France actuelle, produire un récit politiquement crédible, à la fois écologiquement et socialement conséquent est digne des 12 Travaux d’Hercule. Les militants de la Primaire Populaire s'y emploient.

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Nous pourrions continuer en mode tragi-comique, accompagné de roulements de tambours : « camarades, la partie est décidément mal engagée, l’écologie politique va être rayée de la carte etc…». Mais cela, on l’entend partout et les alertes semblent n’avoir plus d’effets[1].

Alors passons plutôt en mode incitatif, en imaginant les millions de personnes qui préféreraient autre chose qu’un président et un gouvernement à droite toute : amis, camarades, écolos, gauchos, précaro-gilets-jaune, coco, socialo, galéro-entrepreneur- épuiso-fonctionnaires- déprimo-chômeurs-sortis des statistiques, ça ne vous dirait pas de créer une force plutôt qu’une faiblesse ? 

D’additionner les bonnes idées plutôt que les neutraliser ? De fédérer les quelques figures pertinentes qui proposent des changements structurels plutôt que répéter « qu’il n’y a personne » ? C’est en substance ce qu’a tenté de porter la Primaire populaire. 

Seulement voilà, depuis son lancement, il y a près d’un an, un des faits marquants est tout simplement le refus des principaux candidats d’y participer. Comment prendre acte de cela tout en donnant suites à ce qui a été construit ?

Peut-être en revenant sur les objectifs communs aux 300 000 personnes qui ont signé l’Appel de la Primaire Populaire, dont je suis.

Je crois que notre point commun est d’être en faveur d’une toute autre justice sociale et de placer le ressourcement des écosystèmes au sommet des priorités. Nos adversaires, quant à eux, sont identifiés : ce sont les acteurs d’une oligarchie autoritaire – très organisée et financée - qui n’a aucun scrupule à ordonner les choses en fragilisant un peu plus les précaires et en soumettant la population aux diktats des géants financiers privés. 

Une démarche politique visant, a contrario de cette logique, à regrouper autrement les intelligences et les actes suppose de nous sortir d’une contradiction majeure : vouloir rompre avec le présidentialisme… tout en cherchant élire le président qui voudra bien le faire. Et dans le même élan, mésestimer tout ce qui rassemble les millions d’écologistes sincères en plaçant les guerres de chef au-dessus du reste. Soutenir la Primaire Populaire, c’est au contraire tout faire pour formuler comment chacun peut contribuer en devenant artisan d’une fédération d’un genre vraiment nouveau.

En ce sens, ce dont nous avons profondément besoin pour donner un tout autre souffle à notre démocratie malade, ce n’est pas d’un papa ou d’une maman de la Nation mais de centaines de députés coordonnés et déterminés à poser des conditions aux multinationales.

S’il vous plaît, creusez bien cette conviction qui revient à se dé-présidentialiser profondément le cerveau. Si nos 300 000 voix peuvent initier aujourd’hui quelque chose de constructif, c’est en dépassant l’enjeu présidentiel et autour de l’idée d’une équipée de parlementaires défendant les lignes contenues dans le socle commun de la Primaire Populaire. Avec, comme objectif prioritaire de victoire, celui d’obtenir des centaines d’élu-e-s et de conquérir l’Assemblée nationale. Une conquête portée par non pas par UNE union mais DES unions populaires, avec des alchimies différentes dans chaque circonscription.

Avec un minimum d’esprit commun, une liste réduite et très claire de mesures basculantes, des initiatives sur tout le territoire en vue de conquérir l’Assemblée nationale, il y a de quoi lancer une campagne permettant de s'impliquer, y compris en donnant une place à ceux qui ne le sont pas encore. Une bataille dans tout le pays, où des gens pourront prendre leur part sans être nécessairement du même parti ni se déchirer sur le nom du leader. Son premier avantage me paraît être de constituer une alternative à la résignation ou à la franche déprime. Elle se résume en une phrase : une reconquête nationale et citoyenne des communs, où chacun pourra prendre une part.

Sans aucun doute, cela sort des raisonnements type « sans victoire à la Présidentielle, c’est la gauche entière qui va exploser », « un leader vite » etc. Pardon de porter un autre « réalisme » : je crains que l’explosion « façon puzzle » de la gauche soit difficilement évitable sous sa forme actuelle, car, si on y regarde bien, elle a déjà eu lieu. Quant à l’union par le leader, je ne veux décourager personne et donc souhaite bonne chance à ceux qui veulent y arriver en l'imposant aux autres.

Dans tous les cas, une campagne pour conquérir l’Assemblée nationale me semble porter des capacités autrement fédératrices que la détermination du leader ou de la leadeuse incontesté-e. Parce que cela signifie accepter à la fois la diversité et le principe d’une bataille unitaire.

Si, à en croire les sondages, les Français covidés, insécurisés, précarisés, infantilisés, semblent réclamer de l’ordre – notamment face à l’emprise délirante des multinationales sur nos vies – ayons à l’esprit que ce n’est pas forcément un nouveau Bonaparte qu’ils attendent mais bien l’idée qu’existent des biens communs, et que l’Etat doit être protecteur, autrement dit à la fois fort et digne de confiance. Or, comment un Etat pourrait-il inspirer confiance, sinon en s’appuyant sur des représentants non soupçonnables d’être des relais des lobbys ? Tant que les gouvernants, supposés défendre nos biens communs seront ceux qui assurent leur vente à la découpe, nous n’obtiendrons rien de conséquent. C’est pour cela qu’il n’y a pas aujourd’hui de meilleur symbole à obtenir que la conquête de l’Assemblée nationale.   

Bien entendu, la petite musique de mon propos pourra sembler comme le son d’un harpiste discret au milieu d’une transe électro saturée de sub basses où plus rien n’est audible. Je vais tout de même développer pourquoi il me paraît à la fois possible de poursuivre la dynamique de la Primaire Populaire tout en redéfinissant ses objectifs à la lumière des évolutions qui se sont produites depuis un an.

La « musique » dominante à gauche, aujourd’hui, on l’entend bien, c’est plutôt un bruit de fond peu agréable à l’oreille : « Mélenchon ! Non Taubira ! Non Jadot etc. » En boucle et en larsen en inversant les noms et les non. Sur fond de « bandes de cons » et autres « de toutes façons c’est mort ». Je vous assure que quand on ne consomme pas cette drogue présidentielle-là, cela fait drôle de voir les gens la sniffer, l’avaler, la fumer et la vomir comme ça partout. Un long délire narcissique sur le mode : mais tu n’as pas compris que ton héros c’est rien du tout et que c’est le mien qui porte le juste, le vrai, le beau, le bon…? 

Le passage en force et la détermination du personnage providentiel sont ainsi devenus les mantras d’une gauche écologiste qui a l’air d’assister à son propre enterrement, chacune des tendances défilant avec des panneaux « on avait bien raison ». De tout cela, le plus probable est aujourd’hui de récolter de sévères gueules de bois quand arrivera le mois d’avril 2022. D’où ce plaidoyer, loin des sirènes médiatiques et des attentes du sauveur, en faveur d’un report majeurs de nos attentions : pour contrecarrer les prédictions sondagières, rien de tel qu’une bataille unitaire et une implication citoyenne massive, à la fois avec et au-delà des partis - lors des prochaines élections législatives

Étonnamment, une telle hypothèse provoque aussitôt des levées de boucliers, à commencer par les plus « politiciens » d’entre nous : « mais mon pauvre, c’est justement lors des Législatives que se jouent l’avenir des appareils, c’est là qu’ils seront les plus hargneux, les plus arc-boutés sur la survie de leur formation politique, ce sera au contraire une concurrence redoublée. Alors imaginez si ça a lieu après une déroute à la Présidentielle, les Législatives, ça va être la massicoteuse pour la gauche. » Sans trop développer l’arithmétique électorale, un autre raisonnement peut être assez simplement exposé : à rebours des querelles de leader manifestement indépassables à l’horizon d’avril 2022, les militants de la France Insoumise et EELV ont en revanche un très grand intérêt, y compris en tenant compte des réflexes partisans, à gagner une majorité ensemble : tout simplement parce que si l’ensemble des forces de la gauche-écolo comptait non pas 70 députés en tout comme aujourd’hui mais 300 on voit bien que tout le monde aurait à y gagner, y compris les Communistes et ce qu’il reste de Parti socialiste. Bref, même en raisonnant du point de vue le plus bassement « électoral », nombreux sont ceux à avoir tout à gagner d’une bataille législative unitaire. Y compris en y inscrivant les voix et arguments que nos présidentiables porteront dans les médias ces prochaines semaines. Ceci, jusqu’à ce « que le meilleur gagne »… ou jusqu’à ce que tous y perdent, c’est une autre question.

La question est : faut-il continuer de dépenser un temps et une énergie aussi considérable à répéter en boucle le nom des leaders ?

Je vous propose sur ce point un petit geste insurrectionnel : enjamber les faux débats sur le casting pour créer une dynamique plus exaltante. C’est au fond le propos de Christiane Taubira lorsqu’elle propose d’ouvrir un imaginaire de convergences dans une tribune du « Monde »[2]. C’est la conviction que sur un certain nombre de points, les Français sont sensiblement plus écolo et « à gauche » que ne le disent les sondages présidentiels et les médias re-suçant ad nauseam les enjeux identitaro-sécuritaires.

Il se trouve qu’en ayant un tout petit peu de psychologie, nous pourrions convenir qu’aucun des supporters des différentes familles politiques actuelles ne supporterait aujourd’hui que Mélenchon ou Jadot, ou même Roussel se débinent et lâche l’affaire à ce stade. Il y a là des enjeux symboliques, économiques et psychologiques qui pèsent très fortement. Ce n’est pas quelque chose qui va se résoudre en croyant que l’on va «débrancher» des candidats pour forger l’union.

Inversement, je voterai sans aucune hésitation pour celui ou celle qui mettra en exergue la possibilité de gagner les Législatives de juin 2022 quel que soit le résultat présidentiel en dessinant distinctement les points d’accord communs aux différents courants. Beaucoup d’entre-nous, aujourd’hui, ont tout bonnement renoncé, épaississant les rangs des « abstentionnistes » ou des écœurés. Qui sait si ceux-là, s’ils voyaient 500 000 puis 1 millions d’artisans d’autre chose, ne reviendraient manifester leur voix dans les urnes et dans la participation aux enjeux quotidiens de la démocratie ?

Oui mais quoi, me direz-vous, boycotter la Présidentielle, laisser filer la victoire d’un Macron 2, ou d’une Pécresse ? Au contraire, l’émergence d’une force unitaire pour les Législatives a toute les chance de propulser le ou la candidat-e qui apparaîtra le plus à même de l’emporter au moment du vote. Tout est affaire d'attention. Les législatives n'existent pour ainsi dire pas. C'est cela que nous pourrions changer.

Il ne s’agit donc pas « d’abandonner la Présidentielle » mais de quitter l’enfermement mental dans lequel elle nous plonge et de donner sens à quelques lignes de force susceptibles de réunir largement. A l'heure où j'écris ces lignes, 47% des électeurs ne savent pas aujourd’hui pour qui ils pourront voter ni s’ils iront voter. Motiver ceux-là voudrait dire comprendre pourquoi beaucoup d’entre-nous n’y croient pas. Et en premier lieu le dégoût qu’inspire les querelles de boutique. Quant aux partisans de la VIème République, quel meilleur exemple donner qu’un virage démocratique réalisé SANS le roi-président mais en apportant l’élan d’une authentique Assemblée constituante élue, conquise par les citoyens et non octroyée par un Monarque fut il éclairé?

Quel que soit le degré d’utopie de mon propos, plutôt que continuer à se distribuer des gnons en mode, c’est lui, non c’est elle, non gnagnagna… c'est une piste pour donner une suite à ce qui relie les 300 000 qui ont signés en faveur de la Primaire Populaire. Car, que s’est-il passé lors de cette Primaire ? Ses organisateurs ont porté l’idée qu’il fallait faire émerger des figures plébiscitées par les citoyens après avoir défini une série de mesures basculantes : on y retrouve des gens aussi différents que Pierre Larouturrou, Charlotte Marchandise, Jean-Luc Mélenchon, Gaël Giraud, François Ruffin, Yannick Jadot, Christiane Taubira, qui se sont retrouvés – virtuellement - côte à côte, parce que « sélectionnés » par une partie des 300 000 signataires-parrains. L’idée majeure, c’est bien la refonte de quelque chose, à commencer par l’espoir de gagner. C’est cela qu’il ne faut pas lâcher et au contraire valoriser.

Les volées de bois vert allaient évidemment leur rappeler quelques réalités électorales. Et les militants des organisations de s’en donner à cœur joie … « ils n’ont rien compris, ce sont des sous-macron, ils ne représentent rien, des rêveurs avec des méthodes de startup etc. » Bref, à part les 300 000 co-signataires, « personne ne les a suivis ». Et ce dénigrement est au cœur du problème.

Pour autant, après avoir soutenu et fait connaître la Primaire Populaire, vous entendez bien que j’exprime ici la nécessité d’un changement de stratégie. Parce qu’à ce stade continuer de placer au centre des enjeux l’arbitrage entre Jadot-Mélenchon-Taubira continue d’inscrire ces candidats dans de stricts rapports de force agressifs. Imaginons que Mélenchon soit devant fin janvier. Pensez-vous que les soutiens de Taubira et de Jadot vont le soutenir comme un seul homme ? Il y a aujourd’hui de véritables phobies de chaque côté. Et inversement des préférences radicales pour le style et le parcours de celui-ci ou de celle-là. Il suffit d’entendre les coups que portent les supporters des uns sur les autres pour s’en convaincre.

A contrario des arguments qui discréditent Taubira, « qui n’a pas de programme » ou Mélenchon « le gaucho-autoritaire chaviste » ou Jadot «l’écolo-CAC40 compatible», il est déjà possible de faire tout l’inverse : en saluant la capacité de Mélenchon à formuler la nécessité d’un rapport de force avec les puissances d’argent ; en valorisant le réalisme écologique forgé depuis ses années à la direction de Greenpeace par Jadot et consolidé depuis par une solide connaissance des instances européennes ; en soulignant la justesse de Taubira pour mettre en valeur les enjeux de convergence et en proposant bien autre chose qu’un simple programme : une poétique, un propos, un enthousiasme, une capacité pour chacun et chacune de faire force. Il est également possible de dessiner un scénario commun, dans lequel chacun pourrait avoir son rôle. 

C’est l'actuel jeu de décrédibilisation mutuelle qui ruine tout espoir et toute dynamique à la hauteur. Avez-vous remarqué, pendant ce temps, Ciotti lui, soutient Pécresse, forgeant une solide hypothèse d’une bonne droite bien de droite au pouvoir.

« Cessez le jeu de massacre et dites en quoi vous êtes d’accord pour gagner les législatives ». Voilà ce que nous devrions dire à toutes les forces politiques. Quant au petit jeu de départager les Présientiables, les sondages s’en chargeront et les qualités des champion-ne-s aussi.

Voilà pourquoi, je pense que la Primaire populaire devrait secondariser la question du casting présidentiel et s’engager partout pour promouvoir 577 candidats porteurs d’une alternative crédible à l'Assemblée. À force de scander la nécessité de bifurquer tout en refusant obstinément de changer de trajectoire et en restant à la remorque d’un présidentialisme d’un autre âge, on risque surtout d’attraper un torticolis … 

Quant au scénario qu’espèrent nombre de camarades signataires de la Primaire, réussir à « débrancher les candidats de trop », je leur adresse cette question : pouvez-vous vous représenter qu’à 3 mois de l’élection, cela revient à demander au capitaine de l’équipe du PSG de déclarer forfait en finale de la coupe des Champions face au Barsa sans mener le match ? Certes, la pression va peut-être fonctionner avec Hidalgo et Montebourg, qui pourraient quitter la partie devant la probabilité forte de ne pas atteindre les fameux 5 % qui permettent de rembourser les frais de campagne. Mais pour les 3 autres, qui peut dire décemment qu’ils n’ont aucune pertinence et doivent s’incliner avant même de mener la bataille ? C’est au fond leur dire : toi Mélenchon, toi Jadot, toi Taubira, vous n’existez pas. Enfin, vous êtes des détails et vos supporters aussi. Vous allez vous effacer, l’un ou l’autre, allez ouste.

Cessons ce leurre, et parlons de ce qui peut les unir au-delà d’un désaccord indépassable.

« Mais enfin, me direz-vous, nous avons besoin d’un-e chef-fe que diable ! Un-e chef-fe et une seule… On perd à cause de tous ces égos sur pattes… » Cela s’appelle une injonction paradoxale. Qui consiste à dire d’un côté : « Soyez des super-égo capables de faire frémir les foules et monter à la tribune dans des stades, de nous faire gagner, mais défaites-vous de tout égo en même temps ». Or, les injonctions paradoxales, ça ne marche jamais, ou plutôt, cela provoque de la sidération.

Dans un système qui ne jure que par la compétition et la conquête obstinée de visibilité médiatique, pourquoi donc Poutou devrait s’effacer et dire lui aussi « Oups, oui, oui, je vais m’effacer, nous n’existons pas »? Et le Parti communiste, vous êtes pour sa dissolution ou qu’il se fasse hara kiri publiquement ? Adieu Colonel Fabien, ciao la fête de l’humanité, exit les militants communistes qui reprennent leur carte chaque année parce qu’ils croient préférable leur système de valeur ?

C’est par ces scénarios d'effacements que la Présidentielle emmène toute la gauche écolo dans le mur. Au lieu d’être un moment qui incite à soigner l’entraide et la reconnaissance mutuelle, elle stimule au contraire le jeu de la droite, brutale, hiérarchisée, tous unis par le chef. Marteler qu’il faut « un seul candidat de gauche à la Présidentielle », c’est dire « bon, vos histoires, vos particularités, vous allez nous dissoudre tout ça et vite fait ». Comme s’il n’y avait pas des histoires et mémoires différentes, anciennes et conflictuelles, des différends profonds sur le fond comme sur le ton.

Mais, me direz-vous, si nous avons signé l’appel de la Primaire Populaire, c’est bien parce que nous pensons qu’il y a, dans les programmes respectifs, de nombreux sujets permettant de fédérer. C’est en effet ce qu’ont proposé avec brio et un sens aigu de la synthèse les organisateurs de cette Primaire. Le socle des 10 propositions de la Primaire Populaire mérite certes d’être étayés pour faire un contrat de législature et mais elles offrent un formidable support à débats et constructions réellement transpartisanes.

Alors quoi, ces grandes figures présidentiable, il faudrait s’en détourner, les lâcher dans leur rase-campagne ? Vous entendez bien que je ne parle d’aucune intention de « débrancher » quiconque, mais leur signifier qu’il y a un très grand intérêt à mettre en jeu une tout autre dynamique en leur demandant de faire campagne avec nous pour une bataille législative unitaire.

Les débats présidentiels continuent pour l’heure d’entretenir une énergie globalement disqualifiante. Et l’ennemi majeur, à gauche, c’est surtout ça, ces millions d’heures consacrées à disqualifier des gens qui pensent presque comme vous mais pas tout à fait. C'est là que réside la stupidité collective dynamitant ce qui pourrait être son pendant intelligent, à savoir, une mise en ordre de bataille autour de ce que nous voulons.

Quand on a un marteau dans la tête on voit tous les problèmes en forme de clou. Et quand on a la Présidentielle dans la tête on répète : il n'y a pas d'autre solution que d'avoir un seul candidat. Or, n’est-ce pas au contraire le bon moment de rappeler que la démocratie est une conquête des citoyens et non un octroi des dirigeants ? Foi de cinéaste qui a bien souvent donné dans l’exercice du casting, il sera moins difficile de déterminer 577 candidat-e-s autour d’un socle commun intelligemment médiatisé que de réussir à ultrapersonnaliser les enjeux autour d’un-e seul-e. En vue de fédérer autour de changements concrets, 577 candidats sous une bannières commune, cela se tente. Plus aisément que « débrancher » les candidats déclarés.

Cela revient à proposer un chantier ne dépendant pas - ou peu - des chefs de parti mais surtout de la population à qui l’on s’adresse comme à des citoyens et non comme à des enfants. Voilà pourquoi je pense qu'il serait très bénéfique aujourd'hui d’accepter la part de victoire et la part d’échec de la Primaire Populaire. Une mobilisation citoyenne considérable sans avoir réuni d'accord au sommet. 

Très bien, mais tout cela n’occulte-t-il pas que le « peuple français » exprime un profond désir de « politique de grandeur », une sorte de Make France Great again, et le nouveau Bonaparte qui aura la poigne de conduire ça ? Sans aucun doute cela existe chez des millions d’individus. Parmi les rares points communs de la droite oligarchique, il y a des promesses d’ordre, de présence policière renforcée, la perspective d’un Etat punitif, de capitalisme de surveillance, de contrôle sanitaire… En face, qu’avons-nous à (p)proposer ? Un leader inflexible ? Ou l’inventivité du peuple, de ses poètes, de ses inventeurs, ses enseignants, d’une protection sociale ressourcée, d’une rupture avec la logique du « toujours plus toujours plus vite » ? 

La principale idée-force, à gauche c’est le ressourcement des biens communs face au pouvoir astronomique et dévorateur des multinationales. Je crois qu’elle peut s’obtenir à partir d’une intelligence collective inédite. Une force réellement populaire, avec ses chômeurs, ses ouvriers, ses petits patrons, ses enseignants, ses étudiants, ses personnels hospitaliers, ses chercheurs... Cela reviendrait à une conquête, et non un octroi venant d'en haut.

La dernière grande victoire d’un mouvement écolo-social fut le Non à la constitution européenne en 2005. Il n’y avait pas de lider Maximo à sa tête, mais des milliers de relais intelligents expliquant les enjeux et proposant des arguments. Il manque aujourd’hui d’un tel mouvement exprimant cette fois ce à quoi nous serions des millions à dire OUI.

Contre la vraisemblance de cette fédération d’un nouveau type, on entendra objecter qu’il y a des différences profondes dans le positionnement vis à vis de l’Europe, certains optant pour un rapport de force plus net avec l’Allemagne, d’autres étant plus « européiste »... On citera encore la ligne rouge des pro ou anti-nucléaires, ou celle de ceux qui pensent qu’il faut dénoncer les flics ou les soutenir. Toutes ces choses peuvent parfaitement faire l’objet de vrais débats, documentés, organisés dans la durée avec exigence. 

L'essentiel est que tous ces différends sont aujourd’hui peu de chose face à l’incompatibilité des présidentiables dans le court terme… 

Dépasser la logique des soustractions actuelles et créer une force attractive reviendrait au contraire à montrer qu’il est possible de s’accorder sur quelques propositions claires nettes et audibles du plus grand nombre, accréditées et amplifiées par une société civile très large : un salaire universel, une révolution quant au rythme de production/consommation, une autre place de l’éducation dans la vie humaine, une toute autre dépense affectée à la santé... une refondation de notre régime énergétique… Avec et autour de tout cela, de passionnants échanges de connaissances dans la société.

Pour tous ceux qui veulent parler de ce projet-là, c’est quand vous voulez. 

Vincent Glenn

Janvier 2021

PS : et pour n’épargner aucun sujet qui fâche : je pense que du côté de la gauche écolo, l’emporteront ceux qui seront les plus intraitables avec l’idée même de « passe vaccinal ».

[1] Un film sur Netflix a scénarisé comment la catastrophe annoncée partout peut être collectivement ignorée et accompagnée d’un haut niveau de stupidité collective, Déni Cosmique, diffusé le 24 décembre sur Netflix

[2] C.Taubira, 29 décembre 2021, « à gauche nos convergences sont suffisantes pour nous permettre de gouverner ».

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