Transition sociale écolo, combien de divisions ?

Y-aura-t-il, entre l’extrême droite et l’extrême marché, une force crédible pour engager une transition sociale-écolo permettant d’éviter des catastrophes et de générer un minimum syndical d’enthousiasme ? Lettre ouverte à l’attention de 7 camarades qui ont voté différemment aux élections européennes tout en étant de tendance... écolo-sociale.

Chers vous,

Cela ne vous a sans doute pas échappé, ces derniers temps, quand les gens disent le mot « gauche », ils le prononcent tout bas. Et beaucoup se demandent : faut-il parler de gauche spectrale, gauche confetti, gauche épuisette, gauche-on-se-calme, gauche plus-rien…? 

Ces derniers temps par exemple, j’ai eu du mal à répondre au plus jeune de mes fils, qui votait pour la première fois en mai dernier, quand il m’interrogeait sur les différentes propositions qui s’affichaient du côté social-écolo de la force : « tous ceux-là sont de gauche ? » Eh ben... lui répondais-je avec une gestuelle comme si comme ça... oui, mais ils ne le disent pas trop, enfin pas tous... enfin... 

Depuis, l’élection a eu lieu, les cartes ont été rebattues et je me suis dit qu’il fallait que j’arrive à être plus clair si on me reposait la question… Vue l’ambiance, je me suis d’abord demandé si, pour affiner le diagnostic, il ne fallait pas d’urgence envoyer une équipe de collapsologues pour nous renseigner sur la profondeur atteinte par « l’effondrement de la gauche »... A-t-elle touché le fond ou continue-t-elle sa chute vers des abysses sans air et sans lumière ?

C’est cette deuxième option que semblent choisir autant les écologistes tendance « ni droite ni gauche » que les principaux dirigeants de la France insoumise, partisans d’une stratégie dite « populiste ». Pour eux, la notion de « gauche » n’a plus de potentiel de rassemblement, ceci à un point tel qu’ il vaudrait mieux ne plus l’utiliser du tout dans les discours.

Je vais commencer par mettre de l’eau à leur moulin : le mot « gauche » semble aujourd’hui aussi rayonnant que le terme « gentilhomme » après la Révolution française ou celui de « communisme » après le passage de Staline aux commandes. Pas si facile de se relever d’un truc pareil... Pourquoi ? Parce qu’en France, depuis François Mitterrand, les gouvernements dits « de gauche » ont conduit des politiques publiques qui ont priorisé les intérêts des multinationales et leur besoin impérieux de faire avec les humains et la nature ce qu’elles veulent, quand elles veulent, où elles veulent. Partant de là, on ne peut s’étonner que pour les millions de personnes qui vivent dans un dénuement scandaleux, la « gauche » éveille la rigolade ou la colère. 

La tendance « populiste » de la France insoumise en a pris acte et étrangement Europe-écologie dit au fond la même chose : « Camarades ! Comprenez que vous ne rassemblerez plus personne en tant que « gauche ». Si nous voulons gagner des élections, il faut convaincre ceux qui ne se retrouvent pas dans cette notion trop trahie par les actes. Il faut aller chercher ceux et celles qui s’abstiennent. » Cela pourra chagriner une partie d’entre vous, mais je crains qu’ils n’aient pas complètement tort. Seulement voilà, comme souvent, le diable se niche dans certains « détails ».

Lançant un appel « Pour un big bang de la gauche », la députée Clémentine Autain et plus d’un millier de co-signataires exposent une autre vision qui pourrait se résumer comme suit : ok les amis, mais si vous voulez faire partager largement la conviction qu’il est possible de faire gagner un programme social-écolo aux futures élections, il vaut mieux commencer par mettre en lumière des convictions communes, des priorités et des principes qui peuvent créer un élan fédérateur. D’abord reconnaître et comprendre ce qui a échoué. Puis œuvrer à un nouveau départ avec des organisations politiques, syndicales et associatives qui ont déjà une certaine proximité intellectuelle (ce que certains nomment parfois avec une touche de dédain le « cartel ») : « ouvrir les fenêtres » ou « chercher à s’adresser au plus grand nombre », n’interdit pas un minimum de cohésion idéologique et d’objectifs communs. Comme le conseille l’activiste serbe Popovic : « voir grand, commencer petit ». Ou à la façon du poète Miguel Torga : « l’universel, c’est le local moins les murs ». 

Eh bien, chers camarades qui ne vous êtes pas accordés sur le même vote, permettez-moi cette appréciation toute personnelle : ça se défend. 

Parce que pour arriver à faire force, il n’est pas aberrant :

1) de constater l’échec global des différents mouvements social-écolo qui se sont engagés chacun de leur côté (même si EELV tire provisoirement les marrons du feu avec ses 13,5 %) 

2) de (re)commencer quelque chose en réunissant militants des partis, mouvements citoyens et écologistes qui partagent un minimum de convictions.

En sous-texte, cela porte une autre considération : s'il est très à la mode de dénigrer les organisations politiques, dans la réalité, ce n’est pas mal de pouvoir compter sur les militants. Autrement dit, si la question importante est « réussirons-nous à nous adresser à ceux qui ne se déplacent même plus pour voter ? », il y en a une autre qui ne l’est pas beaucoup moins : réussissons-nous à considérer les convictions de ceux et celles qui militent depuis parfois des décennies, et à ce que leurs énergies s’additionnent au lieu de se neutraliser ?

En ce sens, suivant le constat qui veut qu’un mouvement politique devient crédible quand il dépasse un certain pourcentage dans les sondages, il n’est pas absurde de se fixer un double objectif : s’accorder sur un corpus programmatique commun, tout en donnant à toutes sortes de gens la possibilité de s’impliquer. Malheureusement, soudain, les embrouilles explosent comme autant de règlements de compte. Et de vraies querelles de personnes, camouflées derrière d’apparents conflits d’idées et d’appareils, soufflent dans les voiles de la zizanie. 

Résumé des épisodes précédents: la France insoumise, depuis l’ élection présidentielle de 2017, s’est pensée et comportée comme le cœur incontournable, le mouvement qui allait entraîner-coordonner-fédérer les autres. Souvenez-vous comment le candidat Hamon avait été disqualifié en quelques semaines parce que les sondages annonçaient sa défaite. Beaucoup de voix se sont alors portées vers qui avait le plus de chance – à l’époque, on disait « à gauche » – et c’était la France insoumise et Jean-Luc Mélenchon. Dorénavant, après les Européennes, de très nombreux militants leur disent en substance : « certes camarades, vous étiez les mieux placés, mais ce n’est plus vrai aujourd’hui, acceptez-le, et devenez une des forces de construction en cessant de vous situer au centre ». Et ça, ça fâche. Surtout quand au même moment, Europe-écologie, devenue « troisième force politique du pays » semble tentée d’adopter un comportement similaire. 

Cherchant à dépasser les querelles fratricides, les co-signataires de l’appel au « big bang » pointent au moins deux enjeux essentiels : une attention aux attitudes - rien ne sert de critiquer les dominants si on a des comportements dominateurs - et l’acceptation de la diversité - l’idée que celle-ci peut être une force et pas un éparpillement : « L’exigence démocratique se trouve dans toutes les luttes de notre époque, sociales, écologistes, féministes, antiracistes…, des Nuits debout aux Gilets jaunes. Elle implique de penser les médiations, de favoriser des liens respectueux, loin de toute logique de mise au pas, avec les espaces politiques, sociaux, culturels qui visent l’émancipation humaine. Puisque nous prônons une nouvelle République, la façon dont nous allons nous fédérer dira notre crédibilité à porter cette exigence pour la société toute entière. »

Alors ça, en langage diplomatique, cela veut dire : « les copains et les copines de la FI et de EELV, il va falloir arrêter, premio, de se penser au centre de l’échiquier, deuzio, il va falloir causer autrement aux camarades qui bizarrement, n’acceptent pas qu’on les considère comme quantités négligeables ou porteurs de vieilles identités périmées. » On peut juger dérisoire qu’il y ait un Parti communiste faisant 2,2 % aux élections. Mais ça n’en est pas moins une formation historique qui continue d’avoir un discours et qui cherchera vraisemblablement à continuer d’exister, aussi sûrement que la Fête de l’Humanité restera un rendez-vous à la fois communiste et... s’adressant à tous. 

Je peux témoigner ici avoir entendu des dizaines de militants très en colère contre la France Insoumise ou – plus récemment – contre Europe Ecologie : comment peuvent-ils penser qu’ils vont rassembler en disant en substance « rejoignez nous bande de cons » ? Ou « le bon programme, c’est le nôtre et il n’y a pas à en discuter ». Plus largement, beaucoup semblent encore penser que pour conquérir une « hégémonie culturelle », il faut faire place nette, se doter d’un seul sigle, non pas nettoyer ou investir autrement les vieilles écuries politiques, mais s’en débarrasser complètement. Une place nette sans traditions préexistantes, sans déchets, sans passé, sans accroc, sans erreurs. 

Chers camarades divisés, je crois précisément le contraire. Il est indispensable, pour qu’émerge un mouvement politique à la fois crédible, à équidistance de l’extrême marché et de l’extrême droite, de se doter d’un programme commun dont la première qualité devrait être la lisibilité par le plus grand nombre. Y compris sur ce qu’il représente comme alliances d'appareils.

Pour faire émerger celui-ci, puis le porter le plus largement possible, nous devons entre autres accepter que nous ne serons jamais tous d’accord sur tout : si nous sommes d’accord, par exemple, sur la nécessité de sortir du nucléaire et que cela est inscrit dans un programme commun, nous pouvons trouver une alliance très large qui concernera des centaines d’organisations, peu importe si elles ne sont pas d’accord sur tout. De même que le référendum sur la privatisation des Aéroports de Paris est une occasion exceptionnelle de réunir des courants divers sur une même mobilisation : nous aurons assez rapidement une idée du nombre de citoyen-n-es qui jugent essentiel de défendre nos biens communs.

Dépasser les querelles évoquées n’ira bien entendu pas de soi. Surtout quand cela implique de solides égos et un passé souvent fait d’invectives, voire d’humiliations ou de trahisons. Mais peut-être, chers camarades, faut-il faire preuve d’humanité en acceptant de faire un peu d’égologie : cela voudrait dire arrêter d’être surpris de ce que ceux et celles que nous voyons tenir des discours à la télévision ont un « égo » (c’est-à-dire une personnalité). Une certaine tendance à vouloir couper toutes les têtes qui dépassent (que l’on trouvait autant à Nuit debout que parmi les Gilets jaunes) me fait penser à un mouvement de contre-balancier pas forcément convaincant : à l’hyper-personnalisation que représente l’élection présidentielle – archaïque mais toujours mère de toutes les batailles – sommes-nous sûrs que nous y gagnerons à opposer une dépersonnalisation radicale ? A l’encontre de l’ élitisme oligarchique financé pour et par le grand capital, sommes-nous certains qu’il n’y a aucune forme « d’élite » structurante ? Qu’il faut jeter tous les intellectuels avec BHL, Finkielkraut ou Zemmour ? 

Mais revenons à notre question « faut-il fédérer la gauche ou le peuple » ? Madrededios... ! Dit comme ça, ça fait question de bac philo section mystique. Je vous en propose une plus prosaïque : comment réunir un maximum de gens afin d’obtenir une majorité (électorale) en faveur d’un programme de transition social-écologique ?

Et j’enchaîne par une profession de foi toute personnelle. Politiquement, il y a de fortes chances pour que la réussite soit du côté de ceux qui : 

1- auront réussi à réunir une diversité de tendances autour d’un programme commun co-construit par les habitants, les associations, partis, syndicats, en étant le moins sectaire possible. 

2- auront réussi à devenir crédibles, à la fois par le nombre, mais par la qualité des attitudes et l’incarnation convaincante des valeurs et propositions portées.

3- auront compris que les enjeux de « big bang » sont en réalité des enjeux de nouvelles créations symboliques, c’est-à-dire réussissant à s’adresser au plus grand nombre : tout le monde comprends le symbole des Gilets jaunes ou celui du Christ sur la croix ou - pardon pour le raccourci - la pomme croquée de Apple !

Si la gauche ne peut fédérer sous cette seule appellation, si l’écologie peut toujours être soupçonnée de favoriser les plus nantis et de secondariser le social, si ceux qui veulent « rassembler le peuple de France » peuvent être légitimement contestées par des visions plus internationalistes... Alors, au nom de quoi réunir largement, être entendus et soutenus largement ? La question n’est pas vaine et mérite sans doute plus d’inventivité qu’une litanie de reproches sur le mode « vous n’avez rien compris bandes d’abruti-e-s ».

Fédération populaire ou Alliance pour une transition sociale et écologique ? Fil des communs ou Convergences Rouges-Vertes-Bleues-Jaunes ? 

Quel que soit le nom que cela prendra, ma conviction est qu’une longue liste de mouvements pourra se retrouver dans un programme commun de transition social-écolo : des propositions de Greenpeace ou des différents mouvements de l’écologie politique jusqu’aux propositions des promoteurs de la VIe République, des scénarios Negawatt sur l’énergie à ceux des agriculteurs bio ou d’Alternatiba, des acteurs de l’économie sociale et solidaire aux propositions des syndicats, de l’Association Attac ou des Jours heureux, de l’Appel des appels au collectif « Pouvoir citoyen en marche », il y a tout ce qu’il faut pour un projet politique consistant dans tous les domaines. Ce qu’il manque ? Une capacité d’émulsion, des batailles gagnées, des équipes constituées de figures inspirant respect et crédibilité

À ce propos, le « dégagisme », critiquant légitimement la façon dont beaucoup d’élus ont été complices de l’oligarchie, a sans doute atteint lui-même ses limites : il a contribué à une déconsidération des représentants de l’État et de toute forme « d’élite » et in fine, à provoquer une extension du domaine du poujadisme. Tous pourris ? Euh... vous voulez dire que les puissances privées les plus prédatrices devraient continuer sans l’opposition du moindre représentant d’État ? Même si nous sommes déçus, voire catastrophés, par nombre d’entre eux, les élus de la République restent un des possibles remparts à la privatisation de tout... À condition bien sûr qu’on les y conduise.

D’accord, me direz-vous, mais y-a-t-il seulement un minimum de diagnostic partagé ? Je hasarde une bonne nouvelle : des Verts à Génération-s, de Nouvelle donne-PS-Place Publique à la France Insoumise et aux Communistes en passant par le NPA, les autres listes écolos, sans oublier beaucoup de Gilets jaunes, il y a du commun et même beaucoup : le capitalisme productiviste induit autant de maltraitances humaines que d’accélération des catastrophes écologiques et cela, beaucoup de gens ont commencé à le voir et même à le subir directement. 

Il faut donc changer, autant au plan institutionnel que dans nos comportements quotidiens : de logiciel, de rythme, de finalités humaines. 

Une chose est de s’attaquer aux représentants les plus visibles de l’oligarchie y compris au sommet de l’État. Une autre de changer le bain culturel que sont nos habitudes de consommation, la place de la publicité, des sponsors, le recours massif aux GAFA, etc. La première bataille est affaire de mobilisation à court-moyen terme, de changement de gouvernement, de création de nouvelles lois. La seconde s’inscrit dans un temps long, où des pratiques quotidiennes plus intelligentes - à la fois plus respectueuses des gens et de la nature - peuvent succéder à d’autres pratiques aujourd’hui aussi banales que jeter son mégot de cigarette ou commander un Uber. La première est affaire de stratégie, la seconde fait appel à notre inventivité pour donner un tant soit peu une idée de ce que pourrait être des vies post-capitalistes.

Ces deux batailles ne s’excluent pas (contrairement aux avis qui voudraient minimiser l’une ou l’autre): on peut tout à la fois éviter de gaspiller ou de consommer n’importe quoi et travailler sur les orientations qui seront impulsées par l’État, en y inscrivant, à grande échelle, une vraie transition sociale-écolo. Là encore, sans tomber dans un enthousiasme excessif, il pourrait y avoir de bonnes nouvelles : si on arrête de demander aux gens de se prononcer selon leur appartenance, mais qu’il leur est proposé un programme de transition, il y a fort à parier que nous pourrions réunir 60 % à 70 % des Français-e-s sur à peu près tous les sujets, qu’il s’agisse de la réforme du système monétaire-bancaire, de la sortie du nucléaire, d’une refonte radicale de nos réseaux ferroviaires ou de la nationalisation des Autoroutes. Des différences importantes resteront, mais n’empêchent pas des majorités d’idées et des évolutions pratiques et législatives décisives.

Là, ça se gâte côté scénario : autant je confesse être en faveur de sociétés humaines les plus autogérées possible, pour un communalisme où les décisions sont prises au plus près des habitants et par eux-mêmes … Autant je pense qu’un pays de 65 millions d’habitants ne peut s’organiser sans délégations ni sans représentant-e-s.

Et c’est à cet endroit que j’identifie notre plus grande faiblesse en face de forces financières, qui elles, sont redoutablement organisées. 

Serons-nous prochainement en présence d’une équipée de candidats qui s’entendent suffisamment bien, sont assez disciplinés, nombreux et en ordre de bataille pour l’emporter ? Existe-t-il un minimum de cohésion idéologique et un sens pragmatique assez costaud pour résister à l’épreuve qui fait passer du projet de gouverner un pays comme la France à la réalité de la conquête ?

Seront-ils assez dynamiques et déterminés pour imprimer un virage social-économico-écolo juste avant le ravin que tout le monde annonce ? (qu’il s’agisse d’une prochaine tornade financière, de la fin du pétrole ou de la fonte des glaces...)

J’invite ceux qui sont ou seront engagés dans un tel élan à bien réfléchir à cette hypothèse : dans notre monde saturé de nouvelles plus navrantes les unes que les autres, les gens ont besoin d’autre chose que de la dénonciation. 

Je crois que beaucoup de militants ne se rendent pas compte de l’avalanche d’infos que nous recevons chaque jour, faite de désolations, d’abus, de crimes, de perversités sordides. Ayant ça à l’esprit, nous pourrons peut-être prendre acte qu’y compris chez de brillant-e-s tribunicien-ne-s, il y a un ton trop souvent dépréciatif dont les gens sont fatigués sinon affligés.

Un seul exemple, tout récemment, après le lancement de l’appel « pour un big bang à gauche », le député insoumis Adrien Quatennens réagissait chez Ruth Elkrief : « Les théoriciens éternels des bonnes recettes à gauche, qui écrivent dans des revues en papier glacé de gauche, lus par des gens de gauche pour lesquels ils écrivent seulement… ça ne répond pas à l’objectif qui doit être le nôtre et qui doit être de solder la question : « comment se fait-il qu’une part si importante de la population se détourne de la politique ? Et je vais vous dire Ruth Elkrief, les gens qui sont loin de la politique aujourd’hui se fichent éperdument du sort de la gauche et des chantiers internes qui la concernent. »

Nous y revoilà. D’un côté, il y a l’avis de Quatennens qu’on pourrait reformuler positivement : « Si vous arrivez à donner envie aux abstentionnistes vous avez tout gagné ». Ok Adrien, il y a un ton intello-qui-a-tout-compris qui rebute et ok également, il n’est pas du tout facile de savoir s’adresser à des gens totalement précarisés, écœurés, désocialisés (je le dis en tenant ledit Quatennens pour un élu fort estimable). La question qu’il pose (comme plus largement la FI et EELV) est tout sauf débile : comment faire pour que les gens soient moins dégoûtés par le spectacle politique et ses renoncements quotidiens ? Permettez cet avis : certainement pas en continuant de s’adonner à une longue décrédibilisation des « idiot-e-s d’en face ». 

A qui attaque B qui dénonce C qui ridiculise D qui humilie E qui se défoule sur A... etc. N’entendez-vous pas que le concert produit est cacophonique et que c’est aussi lui qui fait fuir ? Ceux qui ne suivent pas de très près ce qu’il se passe dans le landernau de la gauche entendent une petite musique désagréable, comme un fond sonore qui ne s’arrête jamais, « des traîtres, des cons, des nuls, des has-been, des colériques, des minables, des bobos, des bolchos, des néo-nationalistes, des sociaux-libéraux, des crétins, des machos... c’est de votre faute, petites cervelles, gauche germanopratine-maastrichienne, imbéciles utiles... »

J’en profite pour soulever une question pataphysique : la guerre des gauches ne serait-elle au fond qu’une bataille de maladroits ? Ou allons-nous un jour nous sentir riches d’un minimum syndical de bon esprit retrouvé, qui par exemple, saurait reconnaître des qualités même à l’adversaire ?

En ce sens, je livre une première précaution à vocation indicative et dédramatisante : les rapports de force, à une certaine dose, c’est normal dans la vie, super normal en politique (respirez par le nez en disant ça) les engueulades aussi…  

Et une seconde précaution alertante : pas trop quand même parce qu’après les gens se sentent humiliés et se détestent pour de bon, parfois à tout jamais !

Contrairement à Adrien Quatennens, je pense que c’est plus la guerre des gauches qui saoule tout le monde, que quand celle-ci réfléchit et invite à l’union1. Je dirais même plus, comme Dupont & Dupond : la baisse des effectifs des partis et des syndicats n’est pas liée qu’au dégoût-d’une-classe-politique-dévoyée, mais au fait que les gens ont bien d’autres choses à faire que d’aller militer en faveur de démarches aux résultats hasardeux : il y a des dizaines de milliers d’associations aux applications immédiatement concrètes, des spectacles à ne plus savoir où les regarder, des flux continus d’informations, des vides-grenier, des activités ludiques et sportives partout, des réseaux sociaux omniprésents...

Et même en acceptant la critique selon laquelle nos politiques sont au mieux peu attirant-e-s, au pire repoussoirs pour ceux et celles qui ne vont plus voter, on peut tout de même apporter quelques nuances : dans une société multi-anxiogène où l’on est sommé, dans une majorité de cas, de devenir une marchandise ou de dépérir, il n’est pas sûr qu’il suffise de « réussir à parler au peuple » pour remotiver les électeurs. (Par ailleurs, Hanouna parle au peuple, Stéphane Bern, Sarkozy ou Le Pen aussi.) Il y a parmi les décrocheurs électoraux, comme parmi les décrocheurs scolaires, des situations où les gens sont tout simplement en dépression, n’ont pas plus l’énergie de voter que de trouver un travail ou ne serait-ce que de sortir de chez eux. Ce n’est pas avec un discours populistes que ceux-là prendront nouvellement part à la vie de la cité. C’est en travaillant sur tout ce qui nous déprime, nous accable, nous sidère, empêche le plus beau de l’humain d’être, ridiculise l’égalité, minabilise la liberté, sous-catégorise la fraternité. 

En ce sens, à tous ceux et celles qui appellent à converger, nous pouvons poser la question suivante : allons-nous réussir à être crédibles (aussi audacieux que pragmatiques et composant avec le système réellement existant)... ou pas !?

À trois ans d’ici, sans céder à un défaitisme excessif, il n’est pas sûr que nous en aurons fini avec le capitalisme – surtout celui qui est dans les cerveaux. Mais nous aurons des élections où il s’agira de voter des lois d’orientation, des priorités budgétaires, ce que nous ferons de nos hôpitaux, de nos universités, de nos voies de chemin de fer.

Toujours au rayon crédibilité, je vous invite, chers camarades, à faire attention aux rhétoriques du « changement » : les changements, depuis cinquante ans ont été tellement nombreux et brusques sur les plans scientifique, technologique, éducatif, médiatique, économique, législatif, que beaucoup n’aspirent pas tant au « changement » à marche forcée qu’à du répit, du calme, de l’apaisement, de la perspective, du possible, du lisible. 

Alors, chers camarades, possibles responsables politiques de demain et d’après demain, recevez tous mes vœux de réussite. N’oubliez pas que la bonne humeur est un cadeau précieux à faire aux gens, surtout quand tout semble se barrer en eau de boudin ; que cela compte de rayonner d’une énergie et d’un sens de l’équipe qui donne envie. Tout autant que de donner quelques grands projets exaltants à nos jeunes pour éviter de ne leur transmettre qu’une longue série de dystopies déprimantes.

Une certitude ?

On va tous crever un jour. Donc, d’ici là, autant passer un moment aussi joyeux, créatif, digne et juste le temps de notre bref passage sur cette cruelle et merveilleuse planète.

Contrairement aux apparences, ça bouge de partout - pas qu’en France - : idéologiquement, ce que nous proposions en tant qu’ultra minorité il y a 30 ans, c’est une majorité de citoyens qui le pensent, s’activent au sein d’une myriades d’associations, se démènent chaque jour pour une société moins absurde : produire et consommer autrement l’énergie, relocaliser l’économie, faire émerger une agriculture 100 % bio etc.

Il manque d'une force qui fasse émulsion. Non pas « hégémonie » au sens de domination mais de nouvelles conquêtes humaines faites d’accords, de liens, de dynamiques, de motivations, d’encouragements. 

Comme disait le cinéaste René Vautier, Salut et fraternité !

 

Vincent Glenn

 

 

1 En ce moment, en complément de l’appel au big bang, il y a au moins 2 autres appels qui circulent : « Convergeons » et « Gauche, un sursaut nécessaire » 

 

 

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