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Billet de blog 19 oct. 2021

Élections de 2022 : et s'il restait possible de changer la donne ?

Les chances de l’emporter pour l’écologie politique, lors de la Présidentielle de 2022 sont entre extrêmement faibles et nulles. Et si, au delà des désaccords indépassables sur le casting présidentiel, l’idée d’une majorité parlementaire « arc en ciel » était au fond la seule issue permettant un minimum d’imaginaire de victoire, face aux scénarios à droite toute partout annoncés ?

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

La montée du zemourisme et les sondages de ces derniers mois convergent sur au moins un point : l’espérance n’est pas au rendez-vous pour tous ceux qui travaillent à une grande bifurcation écolo-sociale. Nous entendons certes rappeler que les « sondages ne veulent rien dire », que la gauche était aussi très divisée en 1981 et que le pire n’est jamais sûr, même quand il est hautement probable. Cela peut faire du bien... un peu de positivité dans ce moment sidérant. Sans désillusion excessive, on peut tout de même relever que dans le même temps, les discours d’une droite décomplexée-extrémisée ont un vent médiatico-populaire bien en poupe. Et constater que tout ce qui pouvait se placer sous l’étiquette « gauche écologiste » est formidablement divisé ; et que « foutu pour foutu » ses différentes tendances semblent désormais se livrer à de menues conquêtes de visibilité plutôt qu’à une bataille pour l’emporter. On peut alors se demander, chacun plaçant des petits coupe-feux devant sa chapelle, à quel moment nous finirons par réaliser que l’incendie menaçant tout le monde demandait bien une action coordonnée.

Quant aux sondages, même si souvent l’improbable arrive, il n’est pas totalement déplacé d’y lire quelques tendances. Et de considérer que certaines « majorités d’opinion », indépendamment du niveau de sexybilité des candidats de gauche, sont préoccupantes. Reste que ces sondages participent directement à un élément fondamental dans une campagne : la « crédibilité ». Tandis que les grands médias sont aussi décriés que massivement suivis, quelqu’un que l’on voit beaucoup dans les médias, qui fait beaucoup de « unes »  gagne jour après jour cette crédibilité. Or si la droite extrémisée aligne plusieurs candidats susceptibles de passer la barre du mythique 2ème tour, à gauche, les soustractions de crédibilités continuent d’aller bon train. Jusqu’ici, sauf sursaut, il y a surtout un cumul des mandales. 

C’est assez rageant quand on observe qu’il existe des millions de personnes en lutte. Certes, pas d’accord sur tout. Mais pour beaucoup convaincus qu’il existe un certain nombre de propositions consistantes du côté social-écolo de la force qui réunit un spectre large, y compris chez des gens classiquement « à droite ». Des propositions précisant les conditions pratiques d’un grand virage dans nos us et coutumes économiques. Que manque-t-il donc ? J’ose une réponse relativement simple : il manque d’incarnations convaincantes et crédibles du côté des candidats à la puissance publique... et un peuple qui ait un minimum d'imaginaire de victoire.

On peut commencer par regarder un peu en arrière, en des temps où la « gauche essayait1 », savait légitimer quelques figures et propositions, et accessoirement recourir à la séduction comme aux rapports de force. Il y avait bien entendu des querelles profondes liés aux personnes et aux courants mais il y avait l’enjeu de réussir à gagner. Il est devenu banal, jusqu’à tout récemment, que les jeux de l’arithmétique électorale soient faits et penchent à droite toute. Paradoxalement l’irruption de Zemmour bouleverse quelque peu la donne. En cassant l’extrême droite en deux, l’accès au deuxième tour est désormais autour de 15% des votants… Cela ne donne pas d’espoir transcendant toutes les gauches, mais mécaniquement, cela conduit à multiplier les challengers encore possibles. Il est possible qu’à la question « qui aurait une chance » à gauche, ceux qui lisent ces mots répondent avec le même ton « d’évidence »: Pff, Mélenchon, ya pas de doute, c’est le plus expérimenté. Pff Jadot, c’est clair, ya que lui qui puisse réunir les écolos sans se faire éliminer par le grand capital. Pff Ya que Montebourg qui soit assez souverainiste de gauche. Pff seule Taubira a la dimension et la culture, Pff aucune chance à cette présidentielle, c'est ça l'évidence… Cela forme un indice de là où nous en sommes en cet automne 2021 : c’est « évident » pour beaucoup, mais cette « évidence » a surtout tendance à préparer tout le monde à une défaite. C’est là qu’il y a peut-être un tout autre travail à faire pour obtenir quelque chose de politiquement convaincant. Accepter les limites de la Présidentielle et s’accorder sur un corpus commun de résolutions, comme les équipes de la Primaire Populaire2 l'ont proposé voici déjà quelques mois.

L’antinomie majeure des pro-VIème-République - dont je suis - est d’être contraints à jouer le jeu du présidentialisme tout en le dénonçant. A proclamer une foi démocratique dans « les décisions de la base », se réclamer du peuple... et d’observer que la démocratie médiatique plébiscite BFM et Zemmour. Argh... A faire, au fond ce que je fais ici en partie et se ranger derrière un terrible « principe de réalité » avec cette question : qui (au sens de "quel leader charismatique"), aujourd’hui, a le début du commencement d’une chance de rassembler autour des enjeux du climat et de la justice sociale ? Sur ce terrain, inutile de décourager la batterie existante de candidats, les médias se chargent de leur rappeler chaque jour qu’il n’y a pas le compte.

Et si, dès lors que la bataille présidentielle semble perdue, on se concentrait vraiment sur les législatives. Faisant en sorte que, quel que soit l’élu, il soit contraint de composer avec un parlement offensif et résolu à faire bifurquer notre société ?

Osons une cuillerée d’ironie … il faudrait peut-être confier le "casting" à un grand professionnel comme Laurent Ruquier qui pourrait peut-être, après avoir créé le monstre Zemmour, se rattraper en formant des centaines de candidats aux législatives. Dans le système où nous sommes, ne pas travailler sur ce qui fait qu’un candidat « passe » ou ne « passe pas » médiatiquement parlant, c’est un peu se lancer dans un marathon à cloche pied. Le saltimbanque marginalisé que je suis invite l’ensemble des écolos sincères à bien comprendre que la dimension du « théâtre » tant raillé par la gauche est pourtant une dimension clef pour « passer dans les médias » et assumer la fonction de visibilité publique et de porte-parole que suppose toute candidature.

Je dis tout ceci en tant que membre du Parti de ceux qui ne sont pas sûr d’avoir raison... mais aussi relativement convaincu que sans scénario un tant soit peu crédible, nous ne mobiliserons pas pour de vrai. Sans un certain état d’esprit non plus.

Par exemple, avec un crédo qui peut sembler contre-intuitif, étant donné la prime manifeste aux grands déformateurs de réalité célébrés aujourd’hui : ce qui réussira peut-être à dépasser un jour la banalisation du mensonge macronien sera précisément quelque chose du côté d’un langage vrai. Au sens d’une haute exigence de sincérité. Certainement pas renonçant à la forme, à l’éloquence, ni même à la mise en scène, mais en s’évertuant à ne pas réduire les Arts à la technique du maquillage.

D’évidence, les idées ne suffisent pas. Désincarnées, elles ne sont que des abstractions ou des leurres. Même en écoutant de bons arguments, beaucoup disent : « ok mais c’est de la tchatche, il (ou elle) ne le fera jamais ». D’où cette intuition : il ne manque pas tant de « programmes » que d’un programme commun à une diversité de couleurs et de forces convergentes sur quelques aspects fondamentaux. C’est sur ce point, entre autres que la Primaire Populaire apporte quelque chose de très pertinent.

Ce qu’il nous manque le plus, ce sont des candidats qui acceptent « d’y aller ensemble ». Il manque la symbolique d’une équipée avec des personnalités montrant avant tout qu’elles savent œuvrer de concert, s’entre-soutenir, défendre des idées communes. Pour le moment, la super-personnalisation de la présidentielle conduit à gauche à un réflexe inverse aussi peu porteur : la dépersonnalisation. Pas une tête plus haute que l’autre, une horizontalité, certes revendiquée mais qui laisse surtout l’impression de tourner sur elle-même et de faire semblant d'y aller.

Si la gauche n’arrive pas – encore - à représenter de force plausible, c’est bien entendu parce qu’elle a en face d’elle des forces redoutables et redoutablement organisées, qui assènent quotidiennement par voie de mass-média ce qui est crédible et ce qui ne l’est pas3. Mais c’est aussi qu’elle manque d’une équipée humaine suffisamment coordonnée pour briguer sérieusement à conquérir l’appareil d’Etat et prendre des responsabilités. Ce n’est pas un scoop: depuis le départ en solitaire de Mélenchon, tout le monde a suivi ses pas avec une logique : foutu pour foutu, autant faire la course quand même. « Au moins, on y gagnera un brin en notoriété-visibilité, et on verra combien pèse les uns et les autres ». Cela s’appelle jouer perdant.

Foutu pour foutu, cela pourrait au moins débrider et faire baisser le niveau d’hypocrisie. A peine. Cela donne un étrange « tout le monde sait » (ce qu’il faudrait faire) mais personne n’y croit. Si l’avenir paraît encore bien sombre pour la cause écolo, il n’y a bien entendu pas que des causes liées à la mésentente des forces militantes, les dominants sont aussi financièrement puissants qu’organisés et corrupteurs.

Face à cela, il y a l’hypothèse d’une force « Arc en ciel »4. Un alliage multicolore de rouges, de verts, de bleus (au sens des républicains authentiques qui défendent la Res Publica), des jaunes aussi... Cette possible dynamique politique n’est certes pas sensée rivaliser sur les terrains déshumanisés que laboure la droite de la droite. Il s'agit d’indiquer des voies crédibles, autrement dit ce qui est susceptible de produire un accord large, au delà ou à côté des différences réelles.

En commençant par ni surestimer, ni sous-estimer les forces adverses : si Zemmour est aujourd’hui un aussi bon « client », c’est bien entendu parce qu’un rouleau compresseur extraordinaire assène chaque jour qu’aucun programme social-ecolo radical-consistant n’a de chance. C’est parce que partout est mass-médiatiquement véhiculé que la gauche ne comprends rien à l’économie réelle, qu’elle est irréaliste sur la réalité des rapports de force, en Europe et dans le monde. C’est bien entendu aussi parce que chaque « débat » ouvre d’emblée un imaginaire fait de hordes de gueux islamisés menaçant de franchir massivement les frontières et de grand-remplacer les « vrais Français »… Une des règles de la société du spectacle contemporain étant qu’un mensonge suffisamment asséné devient une « vérité alternative ».

Bien sûr, militer avec un minimum de goût du vrai dans ce contexte peut ressembler à un donquichottisme que Julian Assange ou Edward Snowden ont durablement l’occasion de méditer en y ayant laissé leur propre liberté. C’est entre navrant et franchement désespérant. D’autant plus qu’au delà de l’injustice sidérante qu’ils incarnent, le réalisme, le vrai, celui qui épargnerait de nouvelles guerres et des catastrophes XXL auprès desquels la pandémie de Covid risque d’apparaître comme un incident mineur, voudrait aujourd’hui que l’on produise un virage aussi radical que sans délai. C’est d’autant plus désolant, que nous avons tout ce qu’il faut – ou presque - pour le faire. A part peut-être ce délicat alliage d’intelligence et de foi collective qui finit par construire une crédibilité politique. Nous n’avons aucune chance d’arriver à quoi que ce soit sans réunir une masse critique susceptible de faire basculer la balance. Des centaines de milliers puis des millions de personnes reliant les intellectuels et les mouvements sociaux, les fonctionnaires et les petits entrepreneurs, la rue et un certain nombre de candidats politiques.

Car, parmi les causes produisant cette gauche en désordre de bataille, il y a aussi, et peut-être surtout le peuple lui même, cet indicible « peuple » que chacun croit cerner, alors qu’il est phénoménalement disparate, contradictoire et changeant. Macron l’a parfaitement compris, draguant tous azimut et sans vergogne. Il sait qu’à un moment, on comptera les voix et que c’est cela qui finira par peser.

Il se trouve que notre pays est vieillissant, qu’il a la trouille de plein de choses dans un monde où sont brandies chaque jour toutes sortes de dangers plus anxiogènes les uns que les autres. Cela confère, jusqu’à nouvel ordre, une prime électorale à ceux qui répètent le plus le mot «sécurité». Quant aux jeunes, répartis entre quelques « winners », une masse privée d’avenir et beaucoup dans la franche dépression, ils ne votent que très peu. Débectés des cuisines électorales et de l’aspect ennuyeux et partisan de ce que les médias donnent à voir du « politique », beaucoup s’engagent « localement » ou dans l’humanitaire, mais changer les structures, ou conquérir l’Etat par des élections, pas pour eux. Pourtant, dans notre démocratie, sauf situation insurrectionnelle, il n’y a pas de voie de réorientation politique majeure en dehors d’un vote. Une bifurcation à la hauteur des enjeux fait appel à autant d’énergie que d’audace, de sens des réalités que d’utopie, d’expérience que de jeunesse ne craignant pas l’aventure, de tolérance que de fermeté sur les abus. Le moins qu’on puisse dire après la pandémie, c’est que la peur a martelé le thème sécuritaire jusqu’à ce que tout tourne autour de lui. Des passes sanitaires, des drônes, de la surveillance généralisée, des frontières surélevées, vite ! C’est à cela qu’il faudra s’attaquer si nous voulons autre chose5.

Pour l’heure, la demande apparente de « la masse », des « 60 millions de Français » va dans le sens d’une extension du domaine du contrôle social: la mondialisation a apporté du bordel, un métissage « incontrôlable », des virus qui circulent, une Europe permettant à des travailleurs détachés de travailler ici et de payer des impôts là-bas, des riches qui placent leur argent dans des paradis fiscaux… Mélangez le tout à la sauce médiatique, et hop, cela donne : il faut de l’ordre, des forces de police renforcées partout (pas des inspecteurs des impôts, non des commissariats), des emprisonnements ferme (certes pas pour tout le monde faut pas déconner), construire de nouvelles prisons et virer les migrants. Tiens, c’est à peu près ce que fait Macron… étonnant.

Dans ce contexte idéologico-médiatique, soutenu indéfectiblement par quelques magnats de la presse, Zemmour n’avait plus qu’à entrer en scène. Lui sait parfaitement qu’une des qualités requises est de bien passer dans les médias. Y compris en simplifiant, en biaisant et stigmatisant à mort. En oubliant que depuis les Gallo-Romains, ce ne sont pourtant pas les métissages qui ont manqué pour forger cette étonnante nation française.

Il sait que par millions, des individus ont le désir d’entendre un discours « cassant », osant « dire tout haut » des impressions jusqu’ici un peu honteuses. Un équivalent Marine Le Pen en « moins mou » pour reprendre le qualificatif de Darmanin : un discours ultra-réactionnaire mais sans craindre le « politiquement incorrect » à la Trump, capable de dénoncer le polissage (réel) du langage médiatique tout en passant sur toutes les chaînes. Le tout dans un geste d’assomption majeur « qu’avant, c’était mieux ». On était tranquilles, entre nous. Un discours qui met à l’honneur les « traditions ». Et dans un pays déboussolé, ça « marche »6. Ouf, on devrait avoir encore de la dinde à Noël... Quelques petites choses un peu stables dans un monde qui se barre en eau de boudin à la vitesse du TGV. Mais rien n’oblige précisément la gauche à être adepte du changisme, du culte de la vitesse et rien ne lui interdit non plus de respecter un certain nombre de « traditions ». 

A quelques mois des élections, que faire dans ce merdier, demandent nombre de personnes et collectifs de bonne volonté… ?  C’est assez simple à énoncer: un renversement de vapeur, une bifurcation qui se travaille à la fois tout de suite et dans la durée. Si nous situons les enjeux au plan national, le devenir des communs et des services publics, il n’y a guère de choix que d’élire des arbitres au niveau de l’Etat, qui précisément n’obéiraient pas qu’aux seules « forces du marché ».

Très bien, direz-vous, mais quelles pourraient être les idées forces d’un tel mouvement, dès lors que la Présidentielle, une fois encore divise au lieu de fédérer? La Primaire Populaire en rassemblé 10, sous forme de 10 mesures explicites et lisibles du plus grand nombre.

J’y ajouterai, comme « marqueur » d’un authentique mouvement social-écolo, l’idée d’un immense chantier public porté par un colossal investissement public, tout en privilégiant les petites entreprises et le commerce circulaire et non les géants économiques et la spéculation. En clair, le contraire absolu d’une logique où s’imposerait de « payer la dette covid », de « resserrer les boulons » en mode austéritaire, de pressuriser encore un peu les précaires... et de favoriser une nouvelle fois les transnationales.

Au delà d’une liste de « mesures », ce serait réussir un phénoménal changement de rythme dans la société, depuis l’école jusqu’à la retraite : partout, travailler moins pour travailler tous, produire moins pour produire mieux, changer l’agriculture de fond en comble et laisser plus de temps libre pour prendre soin et (se) cultiver tout au long de la vie. Proposer au fond une aventure excitante plutôt que s’adapter à la guerre économique et obéir au boulot-dodo-conso jusqu’ici scandé partout et tout le temps.

Cette tendance, qui ne lésine pas sur l’utopie, ne peut certainement pas être le fait de 60 % de la population réellement existante aujourd’hui. Mais de 30% des votants, si on cessait de diviser les gens sur des âneries, oui cela se peut. Cette « arithmétique » que seul Macron semble avoir parfaitement comprise jusqu’ici. On ne gagne pas une élection en attendant la concorde spontanée de la majorité. On la gagne, dans la France d’aujourd’hui en s’appuyant sur un petit quart de l’électorat qui sera le trampoline du graal de la crédibilité. Dans un récent article, Guillaume Duval dit en substance : Macron se pense en Bonaparte et pense que c’est ce que veut le peuple. Or ce n’est pas vrai, ajoute-t-il, plaidant en faveur d’une société mûre pour une vraie démocratie. Mais il reconnait « en même temps » que c’est Macron qui a le plus de chance de gagner... De là cette question quasi métaphysique : comment renverser un modèle sans reproduire ce modèle ? En acceptant peut-être qu’une majorité se construit en fédérant empiriquement et laborieusement des minorités. En assumant profondément une autre logique et un autre discours que celui du tout sécuritaire anxiogène et en faveur de nouvelles accélérations techno-économiques.

Proposer de vraies différences au macrono-zemourisme, et initier une autre dynamique suppose beaucoup de travail, de dialogues, de débats, souvent conflictuels. Et peut-être en commençant par ne plus négliger un certain nombre de petits « riens ». Ces petits « riens » qui ne résistent pas à l’examen d’économistes « sérieux » pour qui seul compte ce qui se compte : l’ambiance humaine, le ton des échanges, l’art, la convivialité, la délicatesse, la fraternité, l’entraide, le bénévolat, le respect de la parole donnée plutôt que les mensonges stratégiques, une dépense collective intelligente plutôt que l’obsession du gain et de la privatisation… Mettre en avant un autre « sérieux »7 en somme, que celui du techno-libéralisme macronien. 

Ce qui pourrait renverser la vapeur tient en relativement peu de mot et beaucoup de travail au sens culturel et psychologique du terme : un mouvement transgénérationnel, une force qui assume la diversité de ses composantes avec une grande exigence de clarté, des partis pris explicitement en faveur des fragiles et des malmenés par la vie, l’idée d’un Etat ressourcé (à la fois intellectuellement et qui va concrètement chercher l’argent là où il est), relégitimé par des ambitions claires tel un investissement public massif sur l’avenir pour créer les activités utiles de demain et métamorphoser l’économie.

Un point clef à clarifier est autour de la notion de « souveraineté » : il est évident que le « nous » en jeu ici, à cette étape des batailles électorales de 2022, est un « nous les français-e-s en faveur d’une autre politique ». Une autre politique qui tienne compte à la fois des enjeux géopolitiques, de la nécessité de perpétuer l’Europe tout en s’autorisant à désobéir aux traités qui empêchent pour l’heure d’autres mécanismes d’investissement public et une toute autre fiscalité par exemple. 

Tout cela reviendrait à faire naître un grand moment de démocratie où, comme dans le film de Gébé, d’abord, « on arrête tout, on réfléchit et c’est pas triste ». Un mouvement dans les rues, les théâtres, les cinémas, les universités. 

Alors comment échapper à tous ces pièges qui font qu’on ne distingue plus de chemin mais presque plus que des trous... ? Quel propos politique tenir au delà de « c’est cuit », ou « tous derrière bidule » sinon vous êtes des traitres ou des imbéciles... ?

Jusqu’ici, il m’a semblé que seule la Primaire Populaire répondait électoralement un tant soit peu aux enjeux de fédération large en proposant à la fois des propositions et de possibles incarnations. Y compris en cherchant à répondre à la pénible question : « qui pour conduire la bataille »? 

Cette Primaire Populaire, en quelques mois, aura réussi à faire le lien entre des dizaines de figures, à porter 10 mesures très claires, à réunir près de 140 000 participants et en espère 300 000 d’ici à fin novembre. Il se trouve que les 2 personnalités qui sont arrivées en tête de cette Primaire Populaire sont Christiane Taubira et François Ruffin, à savoir 2 individus qui donnent fortement l’impression de dire la vérité. Et qui se sont déclarés l’une et l’autre en dehors de la course.

Mais surtout, peut-être qu’au-delà de faire pencher la balance en faveur de tel ou tel candidat toujours en lice pour la Présidentielle, cette initiative pourrait former l’un des éléments dynamiques permettant d’aborder les législatives de 2022 de façon nouvelle. A l’heure où nous sommes, ces législatives peuvent encore être un galop d’essai pour un parlement réellement offensif et traitant des vrais problèmes. Cela voudrait dire prioritairement sur tout le reste, élargir les accords autour d’un programme commun, et l’établissement d’une sorte label lisible pour les législatives. Cela voudrait dire travailler à additionner des forces et des plaidoyers plutôt que les critiques inter-candidats. 

L’objectif alchimique qu’il faut réussir collectivement est de changer le plomb du désarroi dépressif et vaincu d’avance en or des enthousiasmes bâtisseurs : beaucoup de signes montrent que la société de la course généralisée et du machinisme industriel est au bord d’une nouvelle syncope où ce seront encore les plus précaires qui paieront le plus cher. Le saut vers une société « post industrielle » ne veut pas dire dynamiter les industries. Cela veut avant tout dire prendre soin des gens.

Il nous reste à rouvrir la boîte de Pandore : en se souvenant que seule l’espérance est restée dedans lorsqu’elle l’a refermée. Laisser sortir cette espérance par des idées, des propositions et des attitudes revient sans doute à faire mentir tous les discours qui craignent la vraie liberté, celle qui sait s’épanouir aux côtés de l’exigence de dignité.

Vincent Glenn

Octobre 2021

1 Quand la gauche essayait est le titre d’un livre de Serge Halimi paru en 2018

2 https://primairepopulaire.fr/le-socle-commun/

3 Il est éclairant de s’attarder sur la façon dont, au Brésil, le président Lula a été précipité en prison, certes dans un pays rongé par la corruption, mais avec une instrumentalisation médiatique stupéfiante d’efficacité et de mystification. Le juge qui a condamné Lula est ensuite devenu ministre de la justice.

Le bloc arc en ciel est le titre du dernier livre d’Aurélie Trouvé qui vient de paraître aux éditions La Découverte

5 Comme indice encourageant, la réélection ces dernières semaines, à Trappes, à 58 % du candidat de la gauche, Ali Rabeh, qui n’a pas craint de se positionner clairement... à gauche.

6 Il y a peut-être intérêt à regarder ces sondages comme un petit indice de certaines évolutions : quelques semaines après le « duel » avec Mélenchon sur BFM, notre Zemmour national passait d’environ 10 à environ 15% d’intention de vote.

7 A ce titre, on peut utilement se référer au Convivialisme, philosophie qui décrit les modalités d’un dépassement possible du capitalisme en lui substituant d’autres priorités pratiques et un tout autre esprit

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