Appel des Sous-marins jaunes: réponse à Onfray

Dans un texte publié sur son site, Michel Onfray s'est attaqué aux 1400 premiers signataires de l'Appel «Nous ne sommes pas dupes» (qui sont aujourd'hui plus de 26 000). Exprimées par l'un de nos «philosophes» les plus en vue, autant d'inexactitudes ne pouvaient rester sans réponse.

Pour lire le texte de Michel Onfray, c'est ici

Cher Michel Onfray

Quelle ne fut pas ma surprise de découvrir le concentré de mépris que tu as déversé sur le collectif Sous-marin jaune sous un titre éloquent « la comprenette germanopratine ». Certes, depuis tes avis définitifs sur Freud, « fabulateur cocaïnomane qui aime l’argent », je n’écoutais plus guère tes sentences et tu commençais à faire penser à ton ex-camarade BHL. 

A ce propos, permets-moi un conseil pour te faire revenir plus intensément sous les Sunlight et retrouver les chemins de France culture : tu devrais proposer à Bernard-Henri d'écrire un essai commun, vous pourriez l’appeler « éloge de la superficialité dogmatique » et avec le génie du marketing qui vous caractérise tous les deux, on viendrait vous filmer sur une plage où vous distribueriez des extraits choisis par le Point qui lancerait à cette occasion la collection Bernard-Michel : vous deux en homme-sandwich avec l’océan en perspective, apothéose d’une vie de penseur, à coup sûr, ça générerait un paquet de pognon. A cette occasion tu pourrais déclarer, avec des trémolos auto-critiques dans la voix, que tu t’es enfin souvenu comment Enthoven et BHL t’ont quand même bien aidé au début de ta prolifique carrière. 

Au delà de ce conseil stratégique, je dois te dire que, quand je me souviens de toutes les fois où je t’écoutais parler à la radio des pré-socratiques ou de Camus, de l’hédonisme ou d’Aristippe de Cyrène, j’ai quand même pas mal les boules, comme on dit, en « parlé bébé ». 
Toi qui, comme un conteur avisé, invitais à distinguer entre les conceptions idéalistes de la philosophie et celles qui tendaient à incarner des pensées, toi qui parlais de façon si claire de sujets compliqués … Merdre… que s’est-il passé ? Est-ce bien le même bonhomme qui nous bazarde son fiel sur la tête avec la rigueur analytique d’une mouette ?!

En vérité, rarement j’aurais vu pareil éreintement s'accomplir sur la base d’une telle incompréhension. Ou alors parfois chez certains (rares) critiques qui se permettent misérablement d’assassiner un film sans l'avoir vu. Tu me fais penser à celui qui dénoncerait en fanfaronnant un coureur cycliste du tour de France présumé dopé, tout en pointant du doigt un personnage qui, n’étant jamais monté sur un vélo, pratique exclusivement le judo en club amateur. Tu me diras, quand l’idiot pointe le cycliste, le sage rigole, mais quand même.

Non Franchement, Michel, être à ce point à côté de la plaque montre que décidément, écrire 100 livres ne t’a pas réussi, ça t’a donné le tournis. (Je tiens à préciser que je ne te connais pas mais que le tutoiement s’impose quand on répond à pareilles âneries.) 

Je te dois quand même un rapide passage en revue des inexactitudes qui jalonnent ta prose entre deux dépréciations maladives. (Conseil numéro 2 : Arrête de te sculpter, soigne toi)

Bon, déjà, tu parles d’immodestie à propos de notre appel, et crois-moi il faut avoir un sens aigu de l'équilibre pour ne pas être renversé de rire… Toi qui t’auto-baptise depuis tant d'années « philosophe », ôte moi d’un doute, c’est bien le mot qui signifie littéralement « amoureux de la sagesse » ? Mais où donc est passée la tienne ? Que s’est-il passé ? Quelle mouche à aigreur est venue te piquer là ? Serait-ce que tu as fait le pari de finir ta carrière en essayant de te situer à la hauteur de la morgue d'un Castaner ? 

Mais revenons à notre « comprenette » : as-tu réalisé qu’il s’agit d’un texte collectif dont le propre est justement de montrer qu’il n’y a pas que les pauvres qui soutiennent les pauvres ? (Mince, mais non, que-chu-con, avec un moi pareil, toute tentative de nous  est au mieux minable, au pire à abattre sur le champ)

As-tu éventuellement pris conscience de l'actuelle féroce bataille de légitimité entre des courants de pensée plus ou moins nationalistes, plus ou moins autoritaires, plus ou moins organisés, plus ou moins capitalistes ? 

Penses-tu vraiment qu’on puisse améliorer le destin du plus grand nombre en mettant une seule et grande claque au capitalisme en appuyant sur un bouton qui ferait « allez ouste allez-vous-en vilains capitalistes maastrichiens » ?

As-tu idée du nombre de messages de soutien que nous ont renvoyé les différents collectifs de Gilets jaunes ?

Ne crois-tu pas qu’après toute insurrection se pose la question d’un aboutissement politique et de la légitimité qui va avec ? 

Soyons juste, tu innoves quand même en philosophie en créant au moins un nouveau concept : c’est le Izavaikapa-voter-oui-a-maastricht

Alors ça, c’est clair, filez-nous vite de grandes fosses communes qu’on se débarrasse une fois pour toutes de cette sous-engeance, ces apôtres du couille-mollisme, ces ovarien-ne-s-castratrices qui cherchent à s’incluzifier partout-e et à pourrir notre belle langue. Je crois que tu ferais un excellent gardien-exécuteur : gauche pétitionnaire? Fosse 38. Gauche opportuniste ? Fosse 12. Gauche France-inter ? Ah non, ça on prend pas dans nos fosses, c’est trop dégueulasse. 

Pardon pour cette question à la lisère du reproche : tu es vraiment sûr que tu n’as pas autre chose à foutre que de te bagarrer contre une « gauche dite intellectuelle » ? Il est vrai qu'il y a hyper-pire dans ta liste : les « pro-maastrichiens ». Berk... Alors ça, c’est vrai, y’a pas de mot. (juste que je sois bien sûr, tu parles bien de ce vote en 1992, lorsque beaucoup de nos co-signataires n’étaient même pas nés ?) Alors ceux-là, si j’ai bien compris ce sont les nouveaux collabo-pétainistes-à-tondre-ou-à-liquider-sur-place… Pas de fosse non plus pour ceux-là. 

Mais qu’est-ce que ça veut dire, Michel ? Que ta philosophie prêche qu’il n’y pas d’erreur possible dans le passé, dans la vie ? Que quand on s’est gourré, quand on a eu peur, quand on a été con, quand on s’est trompé d’analyse, il n’y a plus qu’à passer la trappe une fois pour toutes et se taire à jamais ?  

Tu cites comme l'un de ces pestiférés Jean-Luc Mélenchon, qu’à un moment, tu soutenais sans ambiguïté du temps Front de gauche avant que tu ne découvres la grosse fissure : il avait voté oui à Maastricht ce petit social-traitre-maduriste-ex-socialiste-post-soviétique-robespierriste !!! 

Bon, toi, c’est plus simple, tu es Onfrayiste. Tu sais. Tu ne peux pas te tromper, tu n'apprends que de tes victoires. Des échecs ? Ce ne peut être que ceux des autres qui n’ont rien compris. Au fond, ce qui me dérange profondément avec tes mots, c’est que tu te fasses l’avocat de la tolérance des Girondins de la Révolution française tout en ayant des sentences qui dévoilent une raideur idéologique peu ordinaire. Tu ne m’en voudras pas, si un comité de salut public se met en place ces temps prochains, je ne jure pas que je défendrais l’idée que tu y sois intégré. 

Alors je vais te dire un truc, personnellement, j'ai fait longuement campagne pour le non en 2005. Puis les Français, te souviens-tu, ont voté pour un certain Sarkozy. Argh… Re-merdre… Les populicides seraient-ils les peuples eux-mêmes? Les élections un unique piège à con ? Ou serait-ce, que cela nous plaise ou pas, qu’il y a bien de l’irrationalité chez l’être humain, bien des incohérences, et qu’un peuple est une créature fort complexe, pas toujours scientifiquement prévisible malgré ce qu’affirment certains économistes. Nous parce qu’on est cons, on appelle ça le PFH… le Putain de facteur humain. Ce qui fait que même une simple école maternelle, eh ben c’est pas facile à organiser au quotidien et que, par extension, la République non plus.

Venons-en à l’argument du « trop tard pour bien faire ». Bon Dieu de bon Dieu… 6 mois ?! Venant d’un ado tiraillé chaque jour entre Netflix, Instagram et ses milliers de messages Facebook, je comprendrai volontiers que 6 mois paraissent une éternité.  Mais de toi, dont le crâne est farci de références qui remontent à avant Diogène…  Remarque, si tu as lu tout sur Freud en quelques mois, je comprends que tu puisses t'agacer furieusement avec des gens qui passent parfois des années à faire un film ou des jours entiers pour créer une seule image.

Et pourtant, Michel, ne crois-tu pas que les combats victorieux - prenons par exemple la bataille qui a vu naître l’impôt sur le revenu en France, en 1916, 2 siècles après une première tentative - s’inscrivent précisément dans la durée ? 

Que les luttes syndicales n’ont pas cessé en France depuis des décennies même mises à mal par les gouvernants successifs ? 

Que des milliers d’associations œuvrent, de Attac à Greenpeace, autant dans l’action symbolique, les occupations, les manifestations, qu'en établissant des expertises et des argumentaires consistants ? 

Qu’il s’agit précisément d’une lutte où l’enjeu est de changer de bain culturel sans bazarder tous les bébés de la République ? 

Que deux cent critiques ou insultes additionnées ne fondent pas nécessairement une seule proposition ? 

Qu’un des enjeux contemporains est de faire émerger une autre forme d’intelligence collective dépassant à la fois le capitalisme-productiviste,  l’ultra concentration des richesses et une économie écolo-toxique pour le plus grand nombre ?

Que d’éviter de transformer la planète en immense dépotoir est un enjeu qui nécessite à la fois l’invention d’un autre Etat et l’acquisition d’autres us et coutumes à l’échelon le plus individuel ?

Alors tu nous demandes : une solution (sic) ? Tu veux dire, comment on peut faire ? Ben... En se bougeant le cul tous les jours comme des millions de personnes et de collectivités le font en tissant et retissant la société. 
En produisant les symboliques qui permettront de faire force plutôt qu’impuissance. 
En s’organisant collectivement, en délibérant, en établissant des objectifs, en redéfinissant et en reconquérant les communs
En s’attaquant aux abus, à la malbouffe comme à la malouïr ou au malpartage.
En gagnant des batailles électorales en vue de donner à l’Etat d’autres missions que la protection des intérêts des plus fortunés et l'extension du domaine des privatisations. 

Mais au fait, toi, que fais-tu? Tu nous expliques qu’heureusement toi tu as eu raison sur tout et qu’il valait mieux ne rien faire plutôt que tenter un point de vue commun à des milliers de personnes ? As-tu une solution, toi qui a sévi pendant 15 ans sur France Culture, pour éviter que les 3 principales forces aux prochaines élections soient 3 listes qui ne nous représentent pas, à la fois capitalistes et autoritaires ?
Est-il indigne de hiérarchiser parmi ses adversaires et s’estimer plus éloigné de certains que d’autres ? Peut-on établir des majorités d’idée avec des gens qui seront en désaccord ici mais pleinement en accord là ?

Ce qui est fabuleux avec ton texte sur notre « comprenette », c’est cette capacité à déprécier sans connaître : « ces héros de carton pâte »  mais de qui parles-tu ? De Denis Robert, d’Annie Ernaux, des dizaines de documentaristes qui travaillent à décrypter sans une thune depuis des décennies ? Que connais-tu des réalités des 1400 premiers signataires de notre appel ? Et des plus de 25 000 qui ont suivi ? 

A te lire, tous autant que nous sommes, nous aurions tendance, comme un seul homme, à prendre Le Pen pour Klaus Barbie…? Nous serions tous des soutiens de Macron qui « ont mis à la poubelle le référendum de 2005 » ? Faut-il avoir autant de références intellectuelles pour arriver à tenir des raisonnement type « les Belges aiment les frites et les artistes parlent depuis Saint-Germain-des-prés » ?! 

Au fait, toi-même, n’as tu pas créé ton Université populaire après la présence d’un Le Pen au second tour d’une Présidentielle ? 

Si tu t'étais un tout petit peu renseigné, tu aurais vite pris conscience que notre appel n'est pas franchement issu à St-Germain-des-prés. Si les artistes les plus connus se sont retrouvés en tête de gondole (qu'ils en soient remerciés), c'est d'abord parce que les Médias veulent ça mais aussi parce qu’il nous semblait important que les Gilets jaunes soient soutenus par des personnalités reconnues et pas seulement par d’autres précaires. 

Au fait, toi qui n’es ni caviar, ni beau quartier, ni Libé, ni France Inter… de quelle gauche parles-tu ? La gauche empêtrée, la gauche qui a tout compris? La gauche yavaikapa ? La gauche à l’abri de toute contradiction ? 

Je comprends bien que, quand on est arrivé à ton niveau de visibilité médiatique, on carbure au shoot narcissique et que cela doit être difficile de se remettre de ton éviction de France Culture après ta lettre qui conchiait Macron. 

Une solution ? Mais mon pauvre Michel, la solution, c’est l’émergence d’une subjectivité organisée, de gens qui s’attellent à mettre en acte les changements de paradigme qui sont devant nous, annoncés par des milliers de scientifiques et d’intellectuels depuis des décennies, qu’il s’agisse du climat, de l'agriculture ou du système bancaire. Ah, oui, c’est vrai, toi par exemple tu défends le nucléaire, n’ayant manifestement toujours pas compris que le seul problème des déchets interdisait à n’importe quel « philosophe », même avec des guillemets, de dire ce que tu as dis.

Rien ne me semble si nécessaire aujourd'hui que l'émergence d'une force citoyenne organisée dépassant les actuelles zizanies fratricides entre une kyrielle de courants dont les programmes sont compatibles à 80% mais qui passent le plus clair de leur temps à se déligitimer mutuellement. Et pourtant, j’assume la contradiction qui fait qu’ici, j’ai eu surtout envie de te rentrer dedans et t’inviter à descendre de ta propre statue.

Tu m’as donné à revoir ce que j’avais déjà vu beaucoup de fois : qu’on peut être à la fois rigide tout en n’étant pas très rigoureux. A un point tel que je me suis demandé : vraiment, c'est bien lui, ce n’est pas un fake ? Non, je crains que ce soit le signe tragi-comique que tu es bel et bien passé dans le camp des crétins-érudits qui, à force de s’être gavé le cerveau, finissent par raisonner comme une poêle à frire.

Vincent Glenn

petit soldat de la révolte 

 

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