Abstention les yeux

À chaque élection, il y a la tentation d'un vote « pour » plutôt qu'un nouveau barrage pour se débarrasser du pire. Certes quelques notes d'utopies réalistes ne feront pas de mal dans un monde politique fondamentalement gestionnaire. Mais donner poids et crédit à quelques propositions clairvoyantes ne vaut-il pas mieux que se morfondre sur l'abstention ou attendre un-e quelconque élu-e idéal-e ?

Abstention les yeux (Ou lettre aux Francilien-ne-s)

Que n’ai-je entendu sur ce nouveau démon nommé « abstention »... la faute au foot, bien sûr, à la médiocrité réelle ou supposée des candidats, l’illisibilité des enjeux et même des prérogatives des départements et des régions, la désunion de la gauche, le confusionnisme macroniste (pléonasme), la droite qui s’enfonce plus au fond et plus à droite, l’extrême droite qui dénonce et martèle son mantra anti-migrants, etc. J’ai même lu des félicitations aux abstentionnistes parce qu’ils seraient les plus lucides. Bref tout ceci peut paraître assez bien résumé par une publication sur internet : « pointer du doigt les abstentionnistes c’est comme engueuler les clients d’un restaurant dont la bouffe est dégueulasse ». 

Etrangement, cette vision qui s’en prend à juste titre à « l’offre » politique me rappelle également ce mini sketch qui circule également sur le net : 

« - A ton avis, quel est le pire fléau de notre époque, l'ignorance ou l'indifférence ?

- Je sais pas et j'en ai rien à foutre. »

Alors il faut sans doute interroger cette diablesse Abstention elle-même : O immense Abstention, serais-tu si forte parce qu’il y a moins de passion exprimée dans toute la campagne des Régionales que lors d’un seul match de foot de l’Euro ? (en ce moment, dans le bar où j’écris ces lignes, des septuagénaires franco-portugais en viendraient presque aux mains suite à un désaccord sur le score qu’il faut obtenir pour être sélectionné)

Es-tu si grande, rageuse Abstention, parce que la démocratie c’est difficile et que c’est plus facile d’écouter David Guetta ? 

Parce que les propositions des politiques manquent redoutablement d’imagination et d’audace, qu’elles sont souvent aussi chiantes que dépourvues d’authenticité ? 

Es-tu si étendue O sévère Abstention, parce que les gens doutent du pouvoir réel des politiques face aux pouvoirs économiques et que le verbe «douter» est ici un euphémisme ? Comme ils doutent du pouvoir des journalistes à être indépendants des mêmes pouvoirs économiques ? Comme ils doutent de l’honnêteté de tous ceux qui détiennent un peu de pouvoir ? As-tu conquis, rude Abstention, ce nombre de non-participants parce que les enjeux d’argent couvrent et recouvrent tout ? Et que cela vaut le coup de bouder ça avec une moue réprobatrice, comme on se détourne d’un simulacre démystifié ?

Abstention es-tu là ? T’installes-tu pour longtemps ? Es-tu écrasante parce que la réponse des politiques passe de plus en plus par de nouveaux interdits et que beaucoup se réfugient dans la sphère intime pour y trouver un minimum de sens et de liberté ? Es-tu si présente parce que l’acte de situer des limites, aux incivilités comme à la libre circulation du capital ou au dumping fiscal, est aussi pénible que l’arbitre sifflant un hors-jeu alors qu'on croyait qu'il y avait but pour son équipe préférée ?

Osons une réponse synthétique : Tout ça et le reste. Le reste, qui inclut ce que produit une certaine démocratisation culturelle mêlée de marchandisation, phénomène complexe qui incite chacun à cultiver son jardin, à super-élire la sphère privée et à rejeter l’abstraction apparente que représentent les enjeux sociaux, le partage des richesses, l’établissement de règles communes. « J’ai assez à faire à m’occuper de mes mômes pour aller perdre du temps à soutenir des connards et des connasses qui ne m’inspirent rien de bon... ».

Et pourtant chers Francilien-ne-s (je m’adresse à vous parce que c’est dans cette région-là que je vote) … qu’il me soit permis de vous adresser cet avis : voter pour le moins pire reste un geste ordinaire de la démocratie ordinaire. Bien sûr, vous me direz, si un jour une démocratie extraordinaire émergeait avec de vraies ruptures, de vraies perspectives, de vrais souffles rayonnant d’entraides, de dignes et poétiques élans de liberté assortis de puissants mobiles de réjouissances, alors peut-être y-aura-t-il des votes et des votants extraordinaires. 

Pourtant, ce matin même, en une seule émission de radio, (bon c’était sur France Culture), j’ai relevé deux grilles de lecture très éclairantes de nos états d’âmes de citoyens et en particulier, ceux des plus contaminés par la lassitude : l’une énoncée par André Comte-Sponville, disant en substance : « ce n’est pas parce que le monde est beau qu’on l’aime, c’est parce qu’on l’aime qu’il est beau. » Et de suite, j’ai eu la tentation personnelle de l’étendre à la politique : ce n’est pas parce que la politique est belle qu’on devrait l’aimer mais c’est en l’aimant autrement qu’on pourra peut-être la rendre plus belle et captivante.

Deuxième grille de lecture, dans la même émission, la psychanalyste Sophie Braun1 qui livre un éclairage à la fois simple et singulier : un des grands fléaux de notre époque, résume-t-elle, c’est l’impuissance et le sentiment d’impuissance. Cette impuissance qui ronge littéralement des millions de personnes de l’intérieur. Le sentiment d’être spectateur de sa vie. De ne plus la vivre que par procuration, dans des séries où les gens s’embrassent alors que soi-même, on n’embrasse plus. Je suis tellement d’accord avec cette analyse que j’aurais volontiers embrassé celle qui l’exprimait ce matin à la radio. Ce qui ne m’empêche pas de relever une assertion presque inverse, lue sur le net : « la seule chose qui puisse vraiment mobiliser tant pour les élections que pour les luttes sociales, c’est le sentiment partagé qu’il existe une alternative crédible. »

On peut certes le déplorer comme une régression, mais la simultanéité des matchs de l’Euro et des élections est très évocatrice : une séquence qui raconte qu’il n’y a guère que le foot qui sache aujourd’hui donner massivement envie de faire corps, de faire énergie, de faire victoire collective. Que sont ces matchs sinon la passion de transférer à une équipe de 11 personnes le goût d’une puissance d’action, l’énergie de gagner la partie. Que l’on songe à ce que serait l'image de ces transes, de ces visages rayonnants, de ces embrassades éperdues dans les tribunes, avec en voix OFF non pas le score de France-Portugal mais l’annonce que l’humanité a éradiqué la famine dans le monde... Oui, je rêve.

N’ayant par ailleurs jamais eu la fibre poujadiste du « tous-pourris », je livre ici quelques hypothèses à propos de la désaffection ou de la «nullité» supposée de nos candidat-e-s : dans un contexte de doute généralisé par la banalisation du mensonge dans l’espace public, où l’impuissance est devenu un sentiment et un vécu massivement partagés ; lorsque tous les repères provenant du passé semblent vaciller, quand la tendance identitaire monte partout comme une réponse simple et radicale au sentiment de ne plus exister... Il va falloir sacrément inventer pour nous tirer de la panade, et ce n’est pas qu’affaire de « personnel politique ». C’est affaire de foi, sans doute, de propositions audacieuses et crédibles, de retrouver des désirs solides nous permettant d’agir, de construire, de nous associer à d’autres, de projeter, d’incarner des pratiques dignes plutôt que nous désoler sur nos impossibilités tout en continuant de commander chez Amazon.

Les facteurs qui ont conduit à de puissants ressentiments collectifs sont relativement bien connus : le déclassement, une société d’ultra-compétition qui prend et jette à toute vitesse, le sentiment de péremption qui frappe de plus en plus tôt, l’ennui, le gavage consumériste, la saturation de nos sens, l’indignation qui tourne à vide, presque toujours sans moyen de lutter à la bonne échelle. Je suis partisan d’une lecture qui ne sous-estimerait pas les sources structurelles des formes de désenchantement contemporain, de la dépression qui s’étend, des maladies liées à la centralité du travail et son caractère obsessionnel. Pour sortir de la nasse, il faudra que nous soyons habités d’une vision un tant soit peu partagée : changer profondément notre rapport à « l’emploi », aux arts, aux besoins fondamentaux, aux communs. Un seul exemple : un think tank britannique a livré il y a quelques mois une étude selon laquelle il faudrait que les habitants d’un pays comme la France travaillent 8 heures par semaine pour respecter les accords de Paris sur le Climat. Vous avez bien lu : 8 heures par semaine. Mesure-t-on le saut culturel et psychique à effectuer aujourd’hui quand les plus audacieux à gauche parlent de passer à 32 heures hebdomadaires. C’est dire si ceux qui osent parler d’une telle réduction sont des fous, des artistes, des illuminés ou a minima des gens qui n’ont pas de bataille électorale à livrer. Pas crédible justement... apparemment. Et pourtant. Je crois que c’est exactement ça qu’il faut oser en politique. Et pourtant, au delà de ces considérations générales qui paraissent relever de l’utopie pure et simple, je me risque aussi à ce plaidoyer de très court terme : 

En Ile de France, les écolos, les insoumis et les socialistes marchent ensemble pour tenter de l’emporter au deuxième tour… En en parlant ces derniers jours avec des gens, parfois même des proches, il y a souvent au moins une des trois figures qui rebute, qui littéralement fait fuir la salle de vote. Parfois ce sont les 3. Et là, je doute que mon présent argumentaire les fasse un tant soit peu changer d’avis. « Ce n’est pas ça la démocratie, des professionnels du pouvoir, des carriéristes, des politicien-ne-s sans âme. Et de toute façon, le vote, ça ne sert qu’à se déposséder de notre pouvoir de citoyen qui est précisément celui d’agir au quotidien pendant les années qui séparent 2 élections... Faire vivre une démocratie c’est tout sauf mettre un bulletin dans l’urne de temps en temps. Etc. »

A ceux qui parlent comme ça, j’ai envie d’écrire : oui, vous avez raison, depuis qu’il existe ou presque, le vote est une réduction importante de la démocratie: c’est confier son pouvoir à d’autres et ne pas participer. C’est loin de la notion de délégation donnée à quelqu’un pour effectuer une tâche d’intérêt général et c’est loin de l’étymologie de ministre qui voulait dire « serviteur ». Mais cette démocratie, c’est selon l’expression de Churchill « le pire système à l’exclusion de tous les autres »... et jusqu’à maintenant, je ne vois pas beaucoup d’exceptions probantes à l’échelle de pays comptant des dizaines de millions d’individus

Assurément, il faudra aller beaucoup plus loin pour que nos démocraties soient désintoxiquées du couple productivisme-consumérisme, pour que des dizaines de millions d’individus trouvent d’autres activités essentielles, éducatives, utiles, passionnantes, sans que cette évolution signifie un désœuvrement massif. Oui bien sûr, il y a plus que de quoi se détourner des appareils politiques existants. Oui encore il y a une authentique révolution à opérer dans nos pratiques quotidiennes et nos conceptions des métiers et activités pertinentes, indispensables, et au contraire, en identifiant collectivement les « bullshit jobs » comme la fabrique des virus informatiques ou le télémarketing. Oui, toujours, la marchandisation de tout ou presque est un processus extrêmement avancé qu’il faudra non seulement déconstruire mais à propos duquel il faudra surtout montrer qu’on peut faire autrement de façon plus désirable. Peut-être que rien de tout cela n’aboutira... Mais il y a également très peu de chance que cela marche à coup d’abstentions et d’abandon de la chose publique à ses seuls élus.

Peut-être faut-il tout simplement ne pas se tromper parmi les mille et une batailles de la vie humaine : les élections Régionales sont un des échelons où se mènent des délibérations et des rapports de force, et où se prendront prochainement des décisions importantes pour des millions de personnes.

Vous ne m’entendrez pas, ici, souligner les qualités des 3 candidats réunis à gauche en Ile de France (évidentes si l’on y prête attention) pas plus que je ne chercherai à relever leurs défauts ou leurs ratages (j’en ai aussi une bonne liste)Je n’éplucherai pas non plus ici leurs propositions mises en commun au deuxième tour2. Je vous dirai en revanche que sans scrupule, j’irai voter pour cette gauche sociale-écolo et tenter autre chose que la politique façon Pécresse, que cette droite sans aucune imagination sinon le maintien des privilèges des plus nantis et la périphérisation des pauvres. J’irai tout simplement voter pour les moins pires d’entre nous. Sans illusion excessive, mais sans aucune hésitation non plus. Je voterai pour ces 3 candidats qui y sont allés, ont argumenté, débattu, se sont exposés, ont fini par être sélectionnés au deuxième tour et tentent de faire force de proposition ensemble. Ceci bien entendu, Franciliens, Franciliennes, avec cette humble supplique : si vous pensez que vous pouvez faire mieux que les actuels candidats, de grâce, la prochaine fois, allez-y !

Vincent Glenn

Juin 2021

(à suivre 2 textes ces prochains jours : Peuple fiction suivi de l’Autre Insurrection. Et pour qui voudrait en lire plus, je signale la sortie de mon livre : Vous pouvez laisser un message je ne les écoute jamais. Pour le commander sur le site des Mutins de Pangée, cliquer ici.)

1 Auteur de La tentation du repli (ed. du Mauconduit)

2 Relevons tout de même la proposition d’un RSA dès 18 ans pour les étudiants et les précaires, celle de tripler le nombre d’exploitations agricoles en IDF ou encore rendre les transports gratuits.

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