Théorème du changement d’avis (1ère partie)

Lettre-ouverte aux signataires de l'Appel des 1000, avec un nouveau théorème pataphysique en forme d'aveu : je ne vais pas spoiler, mais j'avoue, ces derniers temps, avoir effectué quelques sérieux changements d'avis.

Théorème du changement d’avis

Il n’existe qu’une certitude définitive sur la nature humaine, elle est changeante

Oscar Wilde

 

Lettre ouverte aux signataires de l’Appel des 1000 pour une candidature commune en 2022 (vraiment) en commun  

( https://www.2022encommun.fr )

Il était une fois, sur fond de pandémie mondiale, des groupes hostiles entre eux. Il y avait les Cépagravistes et les Hypergravistes. Émergeaient aussi quelques Rassuristes rapidement neutralisés par les Inquiétivistes très présents dans les grands medias. Dans cette ambiance peu sereine, une insulte semblait tenir le haut du pavé : « complotiste va ! ». En résumé cela désignait une bande d’illuminés voyant des illuminatis partout, et pour moi qui m’étais engagé dans le métier de documentariste trente ans auparavant, être complotiste c’était à peu près ce qu’il y avait de pire sur l’échelle de la lucidité. A la lumière aveuglante de l’épidémie, pourtant, mes convictions furent sévèrement mises à l’épreuve. Il fallait désormais s’y résoudre, nous étions entrés dans une nouvelle ère, où documentaristes et complotistes pouvaient parfaitement se rejoindre, grâce notamment à l’émergence de la notion de « vérité alternative ». Depuis Trump, la « vérité alternative » désignait une « vérité » assez simple à définir : c’est un mensonge qui, suffisamment rabâché, finit par s’imposer dans l’espace public comme ce qui est vrai.

Dans cette nouvelle ère, le pire baratin, répété suffisamment de fois, prenait valeur de vérité humaine. En réalité, cela ne datait pas d’hier. Depuis qu’elle existe, la propagande joue sur la répétition : c’est en martelant que l’on fait passer les pires vessies pour de jolies lanternes.

Nous, documentaristes qui pensions qu’à force de recoupements scrupuleux des informations, de long travail avec chercheurs et scientifiques, on allait réussir à enquêter, informer, conscientiser en faisant des films… Nous nous heurtions soudain une toute autre évidence : la préoccupation de la vérité et de l’enquête rigoureuse a peu de chance d’être entendue lorsque des armées de communicants ont décidé d’asséner quelque chose, quoi qu’il en coûte, aux populations.

Nous vivions un moment où nous n’étions à peu près plus sûrs de rien, sinon que notre avenir était devenu totalement incertain et que presque plus aucun projet n’était possible pour l’écrasante majorité de la population. Soyons juste, il y avait quelques éléments qui étayaient des convictions, comme par exemple, l’assurance que certaines dystopies étaient en train de devenir réalité. En France, tandis que chacun était masqué dans la rue comme à l’école, on votait au parlement une « loi de sécurité globale » dont la dénomination même faisait froid dans le dos, mais que le gouvernement se faisait un devoir d’imposer en réprimant ceux qui s’y opposaient.

C’est dans ce contexte pour le moins trouble qu’un buzz extravagant vint secouer nos torpeurs désabusées. 

Prenant vite le statut d’une invasion de criquets catastrophique, un docu-assez-menteur devint soudainement le centre de tous les intérêts et de toutes les indignations. A entendre les hectolitres de commentaires et de colères qu’il provoqua, j’en vins à me demander s’il n’était pas à l’origine de tous nos problèmes. Certes, je me souvenais de cette règle numéro un de la déontologie journalistico-documentaire : quand on dénonce des mensonges, il vaut mieux ne pas en proférer en même temps. Certes.

Certes aussi, l’ensemble de la famille des documentaristes prenait cher au rayon crédibilité. Mais un certain nombre de faits suggéraient qu’une fois encore, une puissante discrépance, cet art des prestidigitateurs de divertir nos attentions et masquer la manipulation, était à l’œuvre, nous détournant du plus important.

Ce « il était une fois », c’était hier, c’est ce matin même. La plupart des commentaires entendus sur ce moment pandémique a tendance à me rapprocher d’un « je ne suis vraiment pas sûr » assez radical et demande un effort particulier pour situer quelques vérités sur cette crise qui touche dorénavant tous les domaines.

A vous camarades signataires de l’Appel des 1000, permettez que je vous dise, que cette séquence autour de Hold up, me semble poser un très sérieux problème à tous ceux qui cherchent la vérité et prônent un sursaut politique. C’est même un cas d’école pour tous ceux qui travaillent sur le thème de la diversion.

Pourquoi ? Citons Frédéric Lordon, qui dans une salve mesurée situait clairement l’enjeu de notre rapport aux « complots » dans le monde capitaliste contemporain : « D’abord que la seule ligne en matière de complots consiste à se garder des deux écueils symétriques qui consistent l’un à en voir partout, l’autre à n’en voir nulle part — comme si jamais l’histoire n’avait connu d’entreprises concertées et dissimulées… Ensuite que le complotisme, tendance évidemment avérée à saisir tous les faits de pouvoir comme des conspirations, demanderait surtout à être lu comme la dérive pathologique d’un mouvement pour en finir avec la dépossession, d’un effort d’individus ordinaires pour se réapproprier la pensée de leur situation, la pensée du monde où ils vivent, confisquée par des gouvernants séparés entourés de leurs experts — bref, un effort, ici dévoyé, mais un effort quand même, pour sortir de la passivité. « Vouloir tout traiter en cachette des citoyens, et vouloir qu’à partir de là ils ne portent pas de jugements faux et n’interprètent pas tout de travers, écrivait il y a déjà longtemps Spinoza, c’est le comble de la stupidité. » (...) Bien davantage que l’égarement de quelques simples d’esprit, habiter le monde violent des dominants, monde de menaces, de coups et de parades, est le plus sûr passeport pour le complotisme. Le pire étant que, pour un homme de pouvoir, la paranoïa n’est pas une pathologie adventice : elle est un devoir bien fondé. La question constante de l’homme de pouvoir, c’est bien : « Qu’est-ce qui se trame ? »
Vivant objectivement dans un monde de complots, les hommes de pouvoir développent nécessairement des formes de pensée complotistes. La dénonciation obsessionnelle du complotisme, c’est donc pour une large part la mauvaise conscience complotiste des dominants projectivement prêtée aux dominés. »1

Récapitulons.

Nous sommes dans un monde qui produit des montagnes quotidiennes « d’infos », de publicités, de messages, de « news ».

Dans ce monde, une des injonctions que l’on entend le plus est « méfiez-vous ».

Les variantes sont infinies : vous devriez acheter des systèmes d’alarme, utiliser des robots qui filtrent les mails en vérifiant qu’il n’y a pas attaque d’autres robots, et « attentifs ensemble », dans le métro, veuillez surveiller les comportements bizarres ou les valises oubliées. Au moment où ces lignes sont écrites, nous savons que des entreprises françaises sont aux premières loges dans le soutien à l’Arabie saoudite et le bombardement contre des populations civiles au Yemen. Nous savons que la même Arabie Saoudite compte parmi les financeurs les plus généreux du djihad mondial. Nous savons que commissions et rétro-commissions sont banales dans un monde où des lobbys œuvrent jour et nuit pour faire gagner des marchés publics, dans l’armement comme dans le béton ou l’énergie. « Tu me files tant et je convaincrai le ministre d’acheter ton produit... » Pour le commun des mortels, il est ainsi devenu « banal » que si Dassault ou Alstom ou Total obtiennent un marché à l’étranger, il ne fait guère de doute que quelqu’un a été corrompu pour faciliter cette affaire. Dans le même temps, les mass-médias, propriétés de quelques milliardaires, sont eux-mêmes légitimement et quotidiennement objet de doute quant aux récits qu’ils font du monde. Directrice de rédaction de Marianne, Natacha Polony aurait eu cette formule (je laisse le conditionnel car c’est peut-être un fake) : « les Médias ne sont pas censurés, ils sont la censure ».

Si l’on laisse traîner ses oreilles vers de vrais documentaires, on découvre d’insondables histoires de ministres : certains qu’on avait dit « suicidés» tel Robert Boulin dont le meurtre est aujourd’hui avéré ; d’autres qui ont été pris en flagrant délit de mensonge ou de trafic, à la Cahuzac ou à la Fillon. Nous disposons aussi de sérieux et abondants documents attestant que la plupart des guerres ont été préparées par de longues campagnes pour convaincre les opinions avec un arsenal de mensonges : au choix, pour convaincre l’opinion américaine d’entrer en guerre au Vietnam, en Afghanistan ou en Irak.

Au même moment, Julian Assange continue de croupir en prison pour avoir osé dénoncer une partie de ces mensonges, tandis que la France vient de lui refuser de lui accorder l’asile politique.

Au même moment toujours, notre ancien président Sarkozy est partiellement disculpé par l’obscur Takieddine dans une vidéo de une minute que n’importe quel réalisateur ferait rejouer tellement cela sonne faux. Les principaux lieutenants de Sarkozy, Claude Guéant, ancien préfet et ministre de l’intérieur et Brice Hortefeux, également ex-ministre de l’intérieur, restent soupçonnés dans de très obscures affaires de mallettes de billets et d’arrangements avec feu le colonel Khadafi2. Et de là, de deux choses l’une : soit il y a bien eu corruption et association de malfaiteurs permettant l’élection de Sarkozy avec l’argent d’un dictateur et en complicité avec des hauts responsables de l’Etat. Soit c’est un coup monté contre l’ancien président. Dans les 2 cas, (le premier étant plus probable que le second) il y a de quoi penser que la vérité à été passablement travaillée par divers « stratèges ».

Mais ça, ce ne sont que quelques échantillons des manipulations ordinaires et parfois révélées. Chaque semaine, chaque jour, on entend sortir des scandales sur le dopage dans le sport, on découvre que Volkswagen a truqué ses compteurs sur les voitures diesel, on apprend qu’un cimentier fait du business avec Daech, que l’insoupçonnable Elisabeth Badinter chapitre l’islamisme politique mais bénéficie de juteux contrats avec l’Arabie saoudite. A l’image du meurtre du saoudien Jamal Khashoggi, on voit perpétrer des assassinats de journalistes par dizaines chaque année. On sait que la corruption est partout institutionnalisée grâce aux lobbys qui soudoient les politiques pour obtenir tel ou tel avantage législatif. Depuis maintenant 50 ans, le Forum économique mondial de Davos est même quasiment dédié à ça : permettre aux patrons des multinationales de rencontrer directement les responsables politiques en exercice et les influenceurs médiatiques. On pourrait longuement allonger cette liste d’autres « stratégies » où la triche est organisée à tous les niveaux et de façon transnationale. Tout ça chers amis signataires de l’Appel des 1000, c’est pénible, mais c’est vrai. 


Arrive alors soudain l’horrible soupçon : «Mince, crénom de bordel de Zeus, mais... les gens ne se mettraient-ils pas à penser massivement que ça conspire... !?» En tous cas certains font des « documentaires » pour dire que ça conspire. Et punaise, ça marche... plus de 3 millions de vues, et tout le monde en parle.

Disons de suite la grande question que tout cela m’inspire : peut-on aujourd’hui ne pas être complotiste ?! Comment pourrions-nous sérieusement ne pas constater beaucoup, beaucoup de mensonges, et de stratégies pensées par et pour les puissants qui dirigent les affaires du monde ?

En tant que documentariste, le boulot de Pierre Barnérias et ses collègues me semble mauvais sur le fond comme sur la forme : il ne prouve rien, insinue beaucoup, intègre des gens dont le moins qu’on puisse dire est que leur goût de la vérité est orienté. Formellement, une esthétique d’interviews avec des musiques qui te disent en permanence : « attention tu devrais avoir peur d’autre chose que ce dont tu as peur dans la vie ». Ok, ok, cela ne mérite peut-être pas la cour martiale, mais ce n’est franchement pas un bon travail, voire une référence de ce qu’il vaut mieux éviter de faire déontologiquement. Vous voyez arriver le gros MAIS, voire un mais mais mais.

Récapitulons encore : c’est sûr, que raconter qu’il y a UN complot reliant la fabrication intentionnelle d’un virus par des labos français + une démarche de contamination volontaire + un vaccin annoncé et probablement obligatoire pour générer de faramineux bénéfices + l’extension éclair de la 5 G + la diffusion de nanotechnologies, le tout sous la houlette de Bill Gates, de Jacques Attali et du Forum de Davos déterminé à appliquer le « great reset »… ça fait mauvais film de science fiction. Le genre de scénario qu’on vous refuse à la télé parce le fil est un peu gros.

Et pourtant, voilà où vient se nicher le diable, chacune des dimensions de cette addition pose des problèmes cruciaux pour les citoyens que nous sommes. Une société démocratiquement en bonne forme n’aurait, je le crains, jamais passé autant de temps à dénoncer le côté « à peu près franchement foireux » du montage de Pierre Barnérias, mais aurait considéré les problèmes très sérieux qui sont reliés dans ce récit fourre-tout.

A commencer par le scandale phénoménal, inouï, de la fausse publication du Lancet. C’est là que personnellement, n’ayant que peu de sympathie a priori pour un individu comme le professeur Raoult, je me suis dis, là, nous avons quand même un très très très gros problème.

Pourquoi n’y a-t-il pas d’enquête sérieuse là dessus... ? Pourquoi a-t-on autant parlé de la publication fausse qui décrédibilisait l’hydroxychloroquine et pourquoi si peu du fait que The Lancet, référence parmi les références, avait publié un tissu de mensonges et communiqué un Erratum stupéfiant ? Trop tard, Hold up montre ça très clairement et s’il n’y avait que ça dans le film, cela devrait sérieusement nous alerter.

Est-ce qu’une personne « sérieuse » peut me dire « sérieusement » comment il est possible d’interdire la prescription de l’hydroxychloroquine en pleine épidémie après la publication d’un faux aussi énorme dans The Lancet? 

Sérieux, on peut relever ad nauseam le fantaisisme apocalyptique de Barnérias et ne rien dire ou presque sur l’hallucinante intervention de l’Etat français disant, en plein confinement « non, ce médicament, c’est risqué, il ne doit pas être prescrit » ? Waouh... Cela au moment où tout le monde est dans l’angoisse totale de savoir si « ça se soigne »? Le tout avec en toile de fond le business du vaccin en perspective ? Avec à présent les différentes options qui vantent 90 ou 94,5 % de réussite du vaccin qui arrive bientôt sur les étals de nos pharmacies ?

Ce qui me surprend, c’est d’abord que si peu, parmi nous les documentaristes, n’ayons tenté d’établir un film-enquête conséquent sur le sujet avec des contradicteurs et des sources réellement diversifiés. Mais c’est surtout la réaction des « professionnels », journalistes et autres éditorialistes : tout le monde parle de Hold up pour dévoiler sa connerie en reprenant à peine les dossiers préoccupants qu’il soulève. « Bon d’accord il y a deux trois choses dans le film qui sont troublantes mais... » Quant à l’étonnement ou la morgue devant l’extension de la complosphère, ils me sidèrent littéralement.

Ainsi, il peut être « normal » de faire l’éloge permanente de la méfiance, avec des techniques « d’optimisation fiscale » enseignées à la fac, des scandales et escroqueries au quotidien, des services secrets qui œuvrent partout dans l’obscurité, des hommes et femmes d’influence qui campent sur les lieux de pouvoir en faveur de tel ou tel groupe transnational … Tout ça, ça va, enfin, ça existe, c’est comme ça.

Par contre hé ho, soulever que dans cette crise, le pouvoir des labos pharmaceutiques révèle un problème démocratique majeur. Ça va pas non ? Relever qu’ils font des profits inouïs avec la santé ? Conspirationniste !

C’est ça le plus saisissant de cette affaire. Aucune remise en question sérieuse, politique, du fait que les industriels de la pharmacie ont un intérêt objectif à ce qu’émergent des maladies. Aucune remise en cause de la logique mercantile qui préside à tout cela, un peu comme si on avait accepté de rémunérer les pompiers au nombre d’incendies qu’ils éteignent... Aucune ? Si, un peu quand même si on cherche bien.

Pourquoi donc personne ou presque ne dénonce cette « médecine sous influence»3? J’ose une première réponse : parce qu’il est beaucoup plus difficile de s’attaquer à l’opacité et aux stratégies des industriels de la pharmacie qu’à un documentaire comportant une bonne dose de paranoïa et un manque certain de rigueur. Parce que cela serait de nature à renverser des pratiques et des visions du monde profondément ancrées dans nos us et coutumes. En France, pas de problème avec le côté bicéphale de la santé publique, la sécu d’un côté, le business de médocs de l’autre. Une fausse « gratuité » d’un côté, de l’autre de juteux bénéfices. Gagnant gagnant. Mais quand la méfiance arrive au dessus de nos têtes comme un gros nuage noir pas près de se dissiper, on pourrait peut-être avoir le souci d’amorcer un vrai débat sur les causes produisant cette méfiance. Le business de la santé, le financement de la recherche et les modes de production de médicaments en font partie.

Il est bon d’avoir à l’esprit, côté mystification, que la « big pharma » n’est pas que récompensée par une telle pandémie lorsque les vaccins arrivent comme le salut universel et le salut des profits boursiers en particulier. Les « labos» sont plus largement coutumiers d’un exercice de diversion ordinaire que j’ai découvert en réalisant un film pour ARTE il y a une vingtaine d’années : quand on est un business de médicaments et qu’une législation nationale interdit de faire de publicité pour les médicaments, que fait-on? C’est très simple, on fait de la publicité pour les maladies. (ça aussi c’est exprimé dans Hold up)

On ne nous dit pas « achetez Viagra » mais on affiche sur des pancartes géantes : «vous avez des problèmes sexuels ? Consultez un médecin ou composez ce numéro vert ». Pareil avec les somnifères. « problèmes de sommeil ? Consultez ! » On ne peut pas faire la promotion d’un vaccin anti-grippe ? On communique sur la grippe et ses dangers.

Avez-vous remarqué que beaucoup de pharmacies affichent « il n’y plus de vaccins contre la grippe saisonnière » depuis des semaines ? Hasard du calendrier? Ou trouille globale occasionnant des achats massifs et une rupture des stocks ? Bon Dieu, voilà que j’use de cette tonalité insinuative propre aux complotistes... Le couloir de la lucidité est décidément étroit entre doute raisonnable et certitude délirante.

Une - petite - certitude tout de même : les actions de la « big pharma » explosent suite à l’annonce des vaccins anti-covid. C’est logique, il y a de la demande, dirait n’importe quel étudiant en première année d’économie spécialisation marketing.

Il y a de la demande, et il y a aussi un très grave problème démocratique dès lors que les Etats s’apprêtent à rendre cette vaccination obligatoire. Lorsqu’au même moment, en France, la loi « sécurité globale» vient de passer au parlement il n’est pas excessif de considérer que nous vivons des jours particulièrement sombres pour la démocratie.

Et que l’usine à décrédibiliser Hold up4 qui s’est montée en quelques jours était peut-être un brin « rassuriste » en cherchant à nous prouver que le film est délirant d’un bout à l’autre avec ce redoutable sous-entendu : non, nos gouvernants ne sont pas si machiavéliques que ça. Ok. Il y a surtout beaucoup d’incompétence et de réactions paniquantes face à l’inédit total de cette « crise » et face au travail de sape de l’hôpital depuis plusieurs décennies. Mais je concède aux « complotistes » que le faisceau d’indices réunis aujourd’hui incite à penser qu’il existe aussi de sérieuses stratégies vers des régressions démocratiques majeures. La dénonciation de la loi interdisant de filmer les forces de l’ordre – modifiée en obligation de floutage de gueule - va heureusement bien au delà de la « complosphère » : non nos dirigeants ne sont pas toujours bien intentionnés, et là, ça commence à se voir assez durement. Avec ou sans Hold up.

Michel Rocard avait proposé un bréviaire : « Toujours préférer la connerie au complot. La connerie est banale, le complot demande un esprit rare.»

A la question, y-a-t’il un grand complot mondial coordonné, on peut répondre, sans certitude mais modérément réaliste : il y a peu de chance. Dans le réel capitaliste, des géants certes s’accordent sur des stratégies communes, jusqu’à des situations quasi monopolistiques, et c’est une des tendances lourdes de la mondialisation économique. Mais d’autres géants sans doute s’opposeraient à une stratégie globale et surtout, les Etats-nations ne marchent pas tous main dans la main avec les visées des transnationales. Les capitalistes ne sont heureusement pas tous copains, et les Etats continuent d’être partiellement remparts à la privatisation de tout. 


Qu’il existe en revanche des stratégies y compris particulièrement sordides, que les pédocriminels soient une sinistre réalité, qu’il existe des stratégies autour des redoutables nanotechnologies ou de la 5 G et que tout cela échappe à ne serait-ce qu’un minimum de délibération démocratique, c’est tout à fait vrai. (voir récemment la parodie de débat au Parlement français sur la 5G que les fournisseurs nous proposent déjà comme un business cool qui va nous permettre d’aller encore plus vite et de télécharger comme des bêtes).

En surajouter sur la connerie de Hold up, c’est refuser de considérer les « esprits rares » qui œuvrent à un illusionnisme permanent dans les pool marketing des transnationales où s’activent publicitaires et stratèges en communication. C’est participer à l’extraordinaire diversion qui consiste à ne pas rendre lisible les problèmes les plus aigus et nous expliquer indirectement qu’un responsable de chez Sanofi est a priori plus lucide, sérieux et compétent que la « bande de Barnérias » qui sont du côté des vérités alternatives, des apparitions de la Vierge, des affirmations que la Lune est creuse, sur fond d’un complot sataniste et vaccinateur. Or, si le fil argumentaire ressemble à un mauvais scénario de SF, un certain nombre des réalités évoquées dans Hold up concourent à un processus de déshumanisations qui elles, sont bien réelles.

Par exemple : y-a-t’il un problème sérieux avec le pouvoir des « GAFAM » qui contrôlent et vendent nos données, nous rendent traçables, nous rapprochent des conditions réunies pour un contrôle facial universel et ont accessoirement recueilli d’immenses profits pendant cette crise ? Hélas, il y a matière à croire que c’est en effet un très sérieux problème pour les libertés fondamentales.

Voilà pourquoi il est nécessaire de critiquer le film Hold up et ses grossièretés, comme on critique un mauvais travail, si possible sans non plus lui faire trop de publicité. Pas très consciencieux, pas très finaud et lui-même menteur. Bon, mais est-ce bien cela qui est le plus important, est-ce bien cette supercherie là qu’il faut montrer du doigt en priorité ?

Chers amis, s’il vous plaît, pensez à ça : en dénonçant le film plus que de chercher en profondeur tout ce qui a conduit à cette situation planétaire gravissime, n’est-on pas en train de reprendre l’argumentaire des pires profiteurs de la crise actuelle? Au fond, il suffirait de traquer quelques déviants complotistes pour que surgisse la vérité : la faute à pas de chance, à l’impréparation, à la puissance du virus, à l’inédit. Et tous ceux qui doutent légitimement sont des furieux prêts à nous expliquer que la terre est plate et couvre de sa platitude l’activité d’extra-terrestres dissimulés juste en dessous.

On pourrait s’égosiller de rire à lire les critiques des « sages » tels Daniel Schneidermann s’indignant du docu-relou de Pierre Barnérias… Sérieux… ? comme disent les lycéens. Que l’on signale la lourdeur du film, le « rassemblement des stars du complotisme », les liens avérés de certain-e-s intervenant-e-s avec la Manif pour tous et plus largement la « complosphère » … Ok, il n’est pas indécent de pointer ce qui nous semble intolérant, voire fasciste ou juste con. Mais dans ce cas précis, c’est quand même de l’ordre de voir un type montrer la lune et de suggérer aux gens de ne surtout pas quitter le doigt des yeux. 

Sérieux… Il n’y a pas un ex-président français soupçonné d’avoir été élu grâce aux dons d’un ancien despote qui sera ensuite exécuté sans autre forme de procès? Sérieux? Il n’y a pas des gens qui financent Daesh par milliards ? Il n’y a pas eu intervention de la CIA dans la formation de Ben Laden ? Sérieux… il n’y a pas matière à penser que pas mal de stratégies liberticides ou criminelles méritent d’être mises en lumière avec ou malgré les mass medias ?

Moi ce qui m’a beaucoup frappé en regardant la première heure et demie de Hold up, c’est l’esthétique effrayante de ces sociétés masquées. Ces foules masquées, hommes, femmes, vieux, enfants, adolescents, résignés, qui appliquent des ordres donnés par des gens qui ont été pris en flagrant délit de mensonge et d’incompétence à plusieurs reprises.

Ce qui m’a frappé dans Hold up, ce sont aussi les comparatifs très parlants entre Remdésivir et de l’Hydroxychloroquine, ou encore le traitement différencié des maladies, celles qui rapportent et les autres. C’est surtout, je l’ai dit, cette ahurissante affaire du Lancet. Là aussi, on pourrait espérer que des documentaristes se mettent au travail, dépassant le principal agent bloquant : un milieu précarisé où il est difficile de faire des films d’investigation sans passer par de longues démarches courtisanes pour « obtenir un diffuseur ».

Pauvres de nous. Enfermés, sommés de rester sages, de dire amen aux scénarios gouvernementaux imposés, de vivre en silence nos dépressions... et de communiquer nos indignations sur Facebook. S’il est une autre petite certitude pour ma part, c’est que les mensonges et les pratiques autoritaires et infantilisantes du gouvernement sont autrement préoccupants que les errements de Hold up

Quant à l’hypothèse que des services secrets ou autres officines de barbouzes aient pu instrumentaliser sciemment cette panique ? Voire que des gens aient diffusé volontairement ce virus ? La vérité est surtout qu’on n’en sait rien et qu’il n’existe à ma connaissance aucune preuve en ce sens. Il est frappant, en revanche, que ceux qui soulèvent cette question soient rangés aussitôt dans la catégorie « complotistes ». Allez, arrêtez de déconner, quand même pas ça... Même si l’hypothèse est glaçante, il n’est pourtant pas délirant de soulever sérieusement la question. Surtout si on veut atténuer les rumeurs.

Je reviens à ma question première : comment, dès lors que les mensonges avérés sont partout, que le maquillage s’est hissé au rang des beaux arts, que l’optimisation fiscale est devenue un sport international, s’étonner d’une montée de « complotisme » ? D’une montée de l’impression que des gens haut-placés cachent, dissimulent, masquent, embrouillent ?

Citons par exemple ces conspirationnistes du Monde diplomatique qui eux-mêmes citent l’Association pour une information et une formation médicale indépendante : « Le monde de la santé est lié de façon systémique aux intérêts industriels, depuis la recherche, la formation des soignants, l’expertise réglementaire, jusqu’aux pratiques des médecins et l’information du public. Cet ensemble de liens d’intérêts influence les soins et cette influence présente un risque pour la santé publique comme pour l’équilibre des comptes sociaux5. »

L’article en entier pointe quelques causes possibles à cette méfiance généralisée6. Et vient étayer mon hypothèse : on devrait collectivement plus travailler sur le commerce de la santé que sur Hold up.

Faire baisser durablement le niveau d’anxiété collective liée à la pandémie suppose de tenir ensemble au moins deux objectifs politiques majeurs :

- développer massivement les services hospitaliers pour ne plus jamais craindre de devoir refuser des patients en réanimation. (et pas les manœuvres dilatoires de l’actuel gouvernement français)

- mettre les laboratoires pharmaceutiques et la recherche sous tutelle publique comme un des biens communs, découplés de l'enjeu central de faire des profits.

Bon, d’accord, ça risque d’être long et si vous connaissez un raccourci révolutionnaire, je vous invite à me le signaler sans délais. Mais plus largement, l’enjeu crucial me semble bien de faire émerger un scénario politique permettant au moins un imaginaire de sortie de cette crise généralisée de la confiance.

Et là... nous avons devant nous un travail autrement difficile que la critique de Hold up. Car comment pourrait-on cesser de se méfier des manœuvres réellement observables sans une nouvelle génération d’arbitres publics, sans des personnes dont les parcours nous permettent de penser qu’elles sont dignes de confiance, sans élus, hommes et femmes d’Etat insoupçonnables d’être les promoteurs d’intérêts privés et non défenseurs de l’intérêt général et des biens communs ?

Un autre extrait trouvé dans le numéro du Monde diplomatique de novembre 2020 me paraît parfaitement résumer la situation : « Un premier avenir pourrait résulter d’une alliance entre techniques numériques et les avancées de la biologie pour aboutir à une société de surveillance généralisée qui institue et rend possible une polarisation entre un petit nombre de riches et une masse de sujets rendus impuissants par l’abandon de l’idéal démocratique.

Le second avenir pourrait résulter de l’effondrement d’une telle société. La dislocation des relations internationales et l’échec du combat contre la pandémie par des moyens purement médicaux (traitements, vaccins, ou à leur opposé obtention d’une immunité collective) montre la nécessité d’un Etat social qui devient le tuteur d’une démocratie étendue à l’économie. Et qui, face aux menaces sanitaires, s’emploie à renforcer l’ensemble des institutions nécessaires à la santé collective et conçoit l’éducation, le mode de vie et la culture comme autant de contributions au bien-être de la population. Le succès d’un nombre croissant d’expériences nationales pourrait rendre possible, à terme, la construction d’un régime international centré sur les biens publics mondiaux et les « communs » sans lesquels ne peuvent prospérer les régimes nationaux : régime du commerce transnational, stabilité financière, santé publique, soutenabilité écologique. On songe à l’avance prise par les pays scandinaves, dont le capitalisme d’inspiration social-démocrate favorise l’investissement dans les services publics essentiels et la prise en compte des impératifs environnementaux. L’histoire se chargera d’invalider ou non, ces deux visions, et de nous surprendre, comme le fit le COVID 197. »

Je pourrais en rester là tant cette conclusion me paraît à propos tant sur ce qu’on peut attendre d’un journalisme éclairant que sur une tonalité dotée d’une incertitude raisonnable. Je vais tout de même aller un peu plus loin dans un second billet et après des scénarios à mi-chemin de James Bond et de Titanic, en proposer un plutôt du côté de l’ambiance de la Grande Vadrouille. Où les résistants s’allient au delà de leurs caractères et de leurs catégories sociales. Où à la fin du film, comme Bourvil et Louis de Funès, malgré leurs dissemblances en presque tout, ils réussissent à s’évader ensemble et tenir l’ennemi commun en échec.

Vincent Glenn

novembre 2020 / pour lire la suite, voir Théorème du changement d'avis deuxième partie 

 

 

 

1Le complotisme de l’anticomplotisme, Frédéric Lordon, Le Monde diplomatique, octobre 2017

2Lire à ce sujet la remarquable enquête sous forme de bande dessinée Sarkozy Khadafi de Fabrice Arfi
Benoit Collombat, Thierry Chavant, Michel
Despratx, Elodie Guegen, Geoffroy le Guilcher

3Titre d’un remarquable article de Philippe Descamps dans le Monde diplomatique de novembre 2020

4Edgar Morin dans un tweet résume tout à fait bien les choses : « Toute contestation d’une affirmation officielle ou d’une croyance largement répandue est désormais considérée comme complotiste ».

5« Quelques leçons de la crise », Formindep, 3 juillet 2020 cité par Philippe Descamps dans le Monde diplomatique

6Il parle notamment d’une épidémie d’affaires, citant la Dépakine, le Mediator, le Pitxil, le Vioxx, ou le Tamiflu qui chacun mériterait un vrai documentaire.

7Une pandémie, deux avenirs, de Robert Boyer (Le Monde diplomatique novembre 2020)

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