Chers vous,
Je réagis, après les récents propos de Cohn-Bendit (dans le Point du 22 février 2023) en citant d’abord le regretté Desproges : « L’ouverture d’esprit n’est pas une fracture du crâne ». Cohn-Bendit a bien entendu le droit d’exprimer qu’il déteste Mélenchon (je suis moi-même très critique de ce garçon tout en lui reconnaissant de fortes qualités).
Il se trouve que Cohn-Bendit attaque une sorte d'« ADN » de Mélenchon en tant qu’ancien de l’OCI (Organisation communiste internationaliste) qu'il résume comme suit : trotskyste un jour, trotskyste toujours. On peut tout à fait concéder que cet héritage imprègne l’esprit de LFI et par là, de la NUPES. Mais en ce cas, il faudrait peut-être aussi reconnaître qu'il y a bien d'autres héritages, jauressistes, républicains, écolos, communistes au sein de cette alchimie politique... Mais que reproche-t-on au fond à cet héritage trotskyste ? Sa double tendance autoritaire et sectaire.
Qui dit « sectaire » dit, d’un côté, « a tendance à réunir un petit nombre d’aficionados plus ou moins fanatisés et convaincus de leur absolu bon sens » et d’un autre côté, un grand nombre qui les montrent en disant plus ou moins bas « ils sont complètement barjots ces gens là » (voire « ils sont fous ces romains » si on se plait à s’identifier au village d’Asterix.)
Il n’empêche, ces « fous » ont attiré des millions de suffrages aux dernières élections nationales, ce qui traduit à minima que la « secte » est suffisamment importante pour... s’attirer les foudre de Cohn-Bendit. Et peut-être nous inciter à faire attention à ce qui s'exprime par ces suffrages. L’histoire humaine est jalonnée de luttes entre tendances autoritaires et leurs opposant-e-s qui tentaient d’exprimer tout autre chose. Où en effet, la notion de liberté n'était pas laissée comme un détail sur le bord du chemin. Pas plus que la notion de tolérance.
Ce qui m'a fait réagir, c’est l’usage du mot « rêve » par Cohn Bendit et aussi l'expression « cul de sac » utilisée par certains de mes camarades à propos de Mélenchon. D’abord pour faire remarquer qu’à une certaine échelle il n’y a que des culs de sac, ou des ossements si vous voulez. A une autre échelle encore, une forêt entièrement brûlée fera peut-être un bon terreau où la vie continuera de pousser.
En conséquence, il est peut-être inutile d’être exagérément « rêveur », autant qu’apporter la sanction « réaliste » avec le caractère catégorique quasi robespierriste de Cohn-Bendit à l’encontre de son ennemi Mélenchon. Vous m’entendrez, je pense, situer un enjeu de mesure entre les tendances. Sans utopie, pas grand chose ne bouge, sans réalisme, on est dans le registre des scénarios qui restent dans des tiroirs et ne font jamais de film. Je cite de mémoire le psychologue et philosophe William James, disant, vers la fin du XIX ème siècle : « notre bonheur semble requérir que nous ayons des idéaux, que nous nous efforcions de les atteindre et que nous pensions que nous faisons quelques progrès dans leur direction. » Cohn-Bendit semble avoir touché son idéal de près, après plusieurs mandats de député au parlement européen. Mélenchon, s’est peut-être également rapproché de son rêve de devenir le grand timonier accomplissant un nouveau saut qualitatif en faveur des moins favorisés...
Indépendamment de ces destins particuliers, quel seraient ces « progrès », à portée d’imaginaire de nos jours ? Des sociétés d’humanité augmentée... ou végétariennes, ou encore convivialistes, gentilles, sans violence ? Pardonnez-moi ce jugement désolant : je n’y crois pas une seconde. La nature est épouvantablement violente et gracieuse à la fois, l'humanité aussi délicate et sophistiquée que chroniquement tueuse... La nature est une longue dévoration dit Sylvain Tesson. Alors quoi…?
Faire émerger quelques grandes causes me conviendrait plus comme ambition à taille humaine, voire à taille française... L’eau potable, grande cause nationale et mondiale. Le désarmement nucléaire, pareil. Une révolution énergétique tenant compte du climat pour de vrai. La même chose dans les transports publics et l’agriculture etc.
Avec Cohn-Bendit nous avons le point de vue de ceux qui sont bien assis du côté du manche. Ben quoi, elle est pas belle la vie quand on a plein de blé et de la notoriété ? Ah non, ça c’est BHL… Ah oui, en effet peut-être les deux… Quant à Mélenchon, a minima, il ne dit pas amen à l’injustice ou à la soumission des pauvres à un ordre délirant. Certes, il est possiblement un frein pour qu'un mouvement social-écolo prenne un vrai essor… Il est en effet probable que le « ton Mélenchon » et sa personne ne conviennent pas pour emporter une grande victoire politique écolo-sociale en France. Dans tous les cas, il reste l'enjeu de réussir un projet politique écolo-social crédible, lisible et incarné par des figures elles-mêmes crédibles et audibles.
Bref, il est sans doute toujours fécond de considérer la distinction ancienne entre les BOBO (bolcheviques bonapartistes) et les LILI (libéraux libertaires), de même qu’entre Jacobins et Girondins, etc. Parce qu’ils définissent un arc de nuances, de prises de positions, de tonalités, plus ou moins autoritaires ou libertaires.
Peut être que cela ne nous empêche pas de garder en ligne de mire non seulement les écarts indécents de richesse et en même temps une urgence absolue côté climat. La nécessité d’une forme de révolution citoyenne vis à vis du pouvoir des Multinationales et en même temps notre mobilisation pour faire cesser l’extension actuelle de l’état de guerre et la banalisation du commerce d’armement.
Quant aux « losers de l’histoire » évoqués par Cohn-Bendit, Spartacus était où, de quel côté ? Et Camus ? Et Jaurès ? Et Blum? Et Brassens? Et Louise Michel ? Et Rirette Maîtrejean ? Le réel est-il réellement réductible au duel « losers vs BHL » ou vs Trump ou... Darmanin ?
Nous sommes collectivement dans une position hautement ambiguë : d’un côté l’attente de LA décision gouvernementale radicale qui nous sauvera, tout en faisant quotidiennement preuve d’une timidité effarante de type « ça ne passera jamais dans l’opinion ». Cela me parait être une de nos grandes prisons mentales collectives.
Comment en effet composer - ne serait-ce qu’à l’échelle de notre seule France - avec des dizaines de millions d’individus aussi addictifs à la production qu’à la consommation sans un certain nombre de mesures radicales ou si vous préférez, d’une radicalité mesurée ? Le très modéré Arthus Bertrand a dit : « on croit plus à la fin du monde qu’à la fin du capitalisme. Quand on lit l’appel de 15000 scientifiques à travers le monde, c’est glaçant mais en fin de compte, je crois qu’il y a une espèce de déni collectif. »
Si certains d’entre vous ont regardé la « cérémonie des Césars » en ce mois de février 2023, on y trouve tous les ingrédients de ce « déni ». L’ensemble des têtes d’affiche du cinéma français en smocking et robe de soirée, sur la chaîne de Bolloré, se congratulant pour sa propre hyper-classe malgré les assauts de Netflix et autres plate-formes de streaming… Business as usual… et The show must go on… en un seul et même élan, parce qu'ils le valent bien.
Derrière les « duels » entre Cohn-Bendit et Mélenchon, il y a notre faculté à réellement faire de la politique et mettre en œuvre une bifurcation écolo-sociale, ou pas. Dans le même temps, le risque d’évoluer vers une société plus nettement autoritaire et guerrière est plus élevé qu’il ne l’a été depuis fort longtemps.
Va-t-on pouvoir continuer comme ça, à emmener ses enfants au solfège en attendant l’apocalypse, rassurés par la floraison de caméras de surveillance ? C’est tout à fait possible… Mais en ce cas, la pire des contradictions actuelles ne me paraît pas être la dialectique bobo-lili. Elle est dans le fait de scander un saut qualitatif radical tout en s’évertuant à ne changer aucune de nos habitudes ou presque.
amicalement,
Vincent Glenn février 2023
PS1 : l'éviction de la militante écolo de la cérémonie des César, bien relayée sur les réseaux sociaux est fort emblématique... de petites aiguilles de réel réussiront-elles à percer ces immenses ballons de faux semblants gonflés par nos complicités de spectateurs docilisés ?
PS2 : ce texte a été écrit à partir d'un court débat ayant émergé sur la liste de discussion de la mouvance convivialiste