Théorème du changement d’avis (2ème partie)

Y aura-t-il un bout du tunnel à Noël?

Théorème du changement d’avis (2ème partie)

 
Avec cette pandémie, avec ce virus inconnu et ultra-contagieux, il y aura eu beaucoup d’erreurs, c’est humain, et nous n’avons que très peu entendu de « je ne sais pas » ou de « désolé, je me suis trompé » à la place des pseudos-certitudes assénées par nos gouvernants. En ce sens réécouter les déclarations des ministres sur les masques dans Hold up a par exemple une vertu de salutaire flash-back sur des responsables pris en flagrant délit d’abus et de mensonges.

Regarder lucidement les fonctionnements « ordinaires » capitalistes demande de quitter toute forme de naïveté : avons-nous de bonnes raisons de croire qu’on nous ment au sommet de l’Etat dans un monde grandement orienté par des multinationales ? La réponse ne mérite pas trop de relativisme : c’est oui. 

Alors quoi faire ? Traquer les mensonges – même ceux colportés par les « documentaires indépendants », certes.

Mais surtout muscler, constituer, alimenter une force politique qui s’opposera positivement aux régressions annoncées.

C’est ça, dans notre contexte où règne un immense ressentiment et une société ultra-divisée, qui est le plus difficile : produire un imaginaire un tant soit peu enthousiasmant, redonner goût aux utopies libératrices. Cela revient à faire preuve d’un certain « bon esprit » dans un moment historique où nous sommes collectivement minés en même temps qu’enragés. Cela revient penser puissance d’agir alors que nous sommes individuellement et collectivement convaincus d’une terrible impuissance. Cela revient à s’attaquer à l’un des plus gros des mensonges ambiants : une Assemblée nationale et un gouvernement supposément au service de l’intérêt général alors qu’ils œuvrent globalement en faveur des multinationales, des banques et de leurs lobbys1. Tout en acceptant que grossisse un pan toujours plus large de population classée inutile ou dangereuse au fur et à mesure que les machines remplacent les humains.

Faire reculer le « complotisme », c’est travailler sur ce mensonge-là. Ce n’est certainement pas en surenchérissant sur le volet autoritaire. Ni en continuant de discréditer les services publics y compris avec la rhétorique de « l’Etat profond » : certains semblent découvrir que les agents publics représentent un certain « pouvoir », que les administrations, les proviseurs, les préfets, les « agents de Bercy », les militaires ou les responsables des hôpitaux ne sont pas des purs rouages, mais qu’ils sont des personnes mandatés ou nommés pour exercer des responsabilités, et donc à ce titre, un certain pouvoir2. Le problème, ce n’est pas le pouvoir de l’Etat dans l’absolu, c’est sa privatisation programmée et le fait que celui-ci soit de plus en plus dédié au maintien de l’ordre entendu au sens de réprimer les pauvres qui viendraient faire désordre, qu’ils soient Gilets jaunes ou migrants.

Si nous voulons nous tirer de là, il va falloir sacrément au contraire à la fois relégitimer la parole des politiques et les prérogatives des agents de l’Etat. Les 50 nuances de maladresse offertes par les différents tendances rivales de la gauche ne nous y aident pas.

La candidature de Jean-Luc Mélenchon à la Présidentielle, qui ne vous aura pas échappé, départage ceux qui y voient une démonstration de force ou au contraire, la marque d’un échec annoncé. Lorsqu’on lit le texte de lAppel des 1000 et le vœu central de ne surtout pas avancer en ordre dispersé lors de la prochaine Présidentielle, on peut se dire que cette candidature est ni plus ni moins une forme de fuck off aux milliers de personnes issues de toutes sortes de parcours militants et intellectuels : « Vous finirez bien par comprendre que je suis la seule solution ».

Dissipons toute ambiguïté : je partage les grandes orientations du programme l’Avenir en commun. (même si la question des rapports de force avec l’Europe ou celle autour du Revenu universel - ou salaire à vie - sont toujours insuffisamment éclairées et débattues) Est-ce pour autant que le scénario d’une victoire est - ne serait-ce qu’un peu - crédible ?

A l’heure où ces lignes sont écrites, dès lors que d’autres candidatures (de Montebourg aux Communistes en passant par Europe Ecologie Les Verts ou encore les partisans d’une candidature Hidalgo) vont immanquablement suivre l’exemple de Mélenchon, il n’est pas délirant de faire le pronostic suivant : si l’on tient compte de la sociologie réelle du pays et ses grandes tendances électorales, à moins d’un sursaut radical, il n’y aura vraisemblablement pas de candidat social-écolo au deuxième tour à la Présidentielle de 2022. J’ai émis l’hypothèse dans mon précédent billet qu’un mouvement dirigé et incarné par Mélenchon ne me paraissait pas susceptible de réunir très au delà des cercles insoumis. Pour dire les choses clairement, il me semblait beaucoup plus dynamique et convaincant que Mélenchon rejoigne le mouvement transpartisan ouvert par l’Appel des 1000 que le contraire.

L’issue d’une sortie du tunnel liberticide macronien, d’un tournant démocratique social et écologique s’en trouve ainsi relégué parmi les utopies plus ou moins farfelues, ayant très peu de chance de se réaliser. On n’avait déjà pas des masses de perspective, celle-ci semble également s’effondrer.

Avant d’en venir à un scénario doté d’un minimum syndical d’enthousiasme, je vais signaler ce qui m’est apparu comme une autre impasse et m’adonner à un spectacle de brusque changement d’avis par rapport à mon dernier billet. On pourra ainsi m’accuser de versatilité mais pas trop de clientélisme.
J’ai en effet compté parmi les plus éphémères soutiens du présidentiable écologiste Yannick Jadot, ayant écrit, il y a quelques semaines, en quoi son aspect à la fois radical (vu son engagement au sein de Greenpeace des années durant) et rassurant (pour un virage écolo mais sans non plus rejeter totalement le « marché ») en faisait celui qui pouvait selon moi rassembler le plus de tendances.

Je me rétracte ici même : son intervention en faveur du vaccin obligatoire le situe dorénavant pour moi parmi ceux qui sont du côté du problème et non de la solution. Je crois que toute personne proposant de faire gagner la cause écologiste ne peut se permettre de réduire à rien les doutes que nous pouvons avoir vis à vis des labos qui s’apprêtent à nous vendre des vaccins après une crise pareille. (tandis que plusieurs sources indiquent qu’il faut entre et 5 et 15 ans pour mettre au point un vaccin, 10 petits mois semblent avoir suffi pour mettre hors de doute l’emploi massif de ceux qui arrivent, avec, selon les pays, différentes formes de sanctions déjà envisagées pour les récalcitrants.) Dans le contexte actuel, prescrire de faire vacciner obligatoirement la population par Pfizer ou AstraZeneca, c’est comme trouver judicieux de demander à un type soupçonné d’abus sexuel de devenir ministre de l’intérieur... Non, vous avez raison, faut pas exagérer.

Prévenir, protéger, documenter sérieusement, mille fois oui. Entretenir la psychose terrorisante qui conduit le présidentiable que je considérais jusqu’ici comme le moins pire à opter pour une vaccination obligatoire, ce sera sans moi.

Alors camarades de l’Appel des 1000, si la bataille paraît à ce jour fort mal engagée, il nous reste au moins la possibilité de choisir son camp : avec ceux qui contestent les épouvantables orientations officielles qui obligent à porter un masque dans la rue tout en interdisant de filmer la police et en obligeant à se vacciner ? Ou avec ceux qui pensent que l'important est surtout de revenir un jour à « la normalité d’avant », et considèrent comme allant de soi que les labos pilotent la recherche et la production de médicaments vers la satisfaction maximale de leurs actionnaires ?

Une politique qui privilégie les petites unités de production, qui mette en œuvre une puissante extension du domaine des Biens communs ? Qui mette en place une 6ème République ? Qui redonne espérance aux jeunes générations en leur montrant qu’il existe tout un arc en ciel d’activités utiles ? Qui engage de grands débats, dans chaque commune, pour redéfinir collectivement les « biens de première nécessité » ?

Oui, c’est tout à fait possible. A condition de savoir fonder, tisser, relier, mettre ensemble, soigner aussi. L’idée même de résilience veut dire soigner et se soigner, se remettre d’un traumatisme en commençant par regarder celui-ci en face : le virus était grave par lui-même, son traitement par le politique fut gravissime. Et les conséquences psycho-sociales encore insondables.

Pour ça il faut d’abord accepter que nous sommes collectivement malades d’un certain nombre « d’habitudes » : la marchandisation de la santé fait partie des tout premiers problèmes. Les modes de vie productivistes-consuméristes autant. 

Il y a quelques jours, ma sœur était dans un avion qui a fait demi-tour après 3 heures de vol, suite à un « problème technique ». Dans le doute, le pilote a préféré assurer plutôt que d’aller plus loin au dessus de l’océan. C’est au fond cela le théorème du changement d’avis : Quand on s’est trompé, ou quand on risque de se tromper, autant le dire le plus vite possible. Cela ne signifie pas renoncer au désir de cohérence, au contraire, mais préférer l’honnêteté imparfaite aux discours à la fois psycho-rigides et peu rigoureux.

Alors que faire? J’utilise depuis des années le terme de bifurcation, à savoir l’édification d’un plan, d’une offensive qui change le monde économique dans ses objectifs fondamentaux comme dans son rythme. En ce sens, je soutiens l’idée qu’il faut s’accorder sur un programme partagé le plus largement possible par différents mouvements politiques et un arc en ciel de tendances. J’invite aussi à ne pas oublier non plus, n’en déplaise à Bruno Gaccio qui appelle à soutenir le programme de Jean-Luc Mélenchon sans faire trop de psychologie, que faire de la politique n’est pas réductible à un programme mais qu’il implique des personnalités, des symboles, des incarnations, des idées, des manières d’être... ainsi qu’un peu de psychologie quand même.

Changer d’élus, changer de constitution, changer de police, mettre l’accent sur les PME, l’agriculture biologique et les biens communs. Tout cela est possible et commun à une frange importante de la population dont un des problèmes est qu’elle prenne justement conscience de sa force. Organiser des débats partout sur les « activités essentielles », se donner les moyens d’un immense investissement sur l’avenir (une dépense, un pari qui réoriente l’activité vers ce qui est bon, utile, réparateur), tourner la page du productivisme-consumérisme où on peut fabriquer et vendre n’importe quoi du moment que ça rapporte. Tout cela prendra un peu de temps mais peut très bien être mis sur des rails à condition de créer une véritable alliance constructive et transpartisane. La version guerrière, nationaliste, ultra-sécuritaire est une autre option tout ce qu’il y a de possible, d’autant plus quand on entend, même à gauche, la surenchère de raidissements autoritaires de tous ordres.

Venons-en à cet imaginaire de scénario positif : imaginons que Mélenchon accepte de prendre la charge d’être Président de l’Assemblée constituante de la 6ème République et que l’on envisage une première ministre telle Christiane Taubira.

Notre candidat à la Présidentielle serait donc celui ou celle dont la vocation est de faire gagner un programme et en finir avec le régime Présidentiel actuel. En ce cas, notre meilleur-e candidat-e à l’élection serait une personnalité réellement prête à faire ce travail là : réunir largement, et engager le processus constituant. Il ou elle pourrait venir des rangs de l’écologie politique (qui ne s’accorderont sur un candidat à la présidentielle qu’à l’issue des élections régionales) voire une figure du monde culturel – pourquoi pas un acteur ou une actrice- qui serait de façon crédible, l’homme ou la femme d’une simple transition3.

Imaginons que ce scénario soit un tant soit peu partagé par les principales tendances à gauche et que cela devienne crédible y compris pour une partie de l’électorat « centriste » dégoûtés du macronisme. Que cela fasse l’objet d’un projet coordonné, où tout un éventail de couleurs sache parler de concert, et non de ressasser les infinies querelles de clochers. Ce serait montrer non seulement qu’il y a des idées communes à beaucoup de gens mais qu’elles peuvent être appliquées dans le monde réellement existant. Non pas rêver de l’anéantissement du capitalisme mais activer dès maintenant tout ce qui guide à son dépassement, en mettant l’accent sur tout ce qui est possible, utile, nécessaire. A commencer par la culture et les savoirs que de brillants auteurs antillais avaient nommé « produits de haute nécessité4 »

Un virage est tout à fait possible en évitant la version sortie de route guerrière ou ultra-sécuritaire. Il suppose que les différents mouvements social-écolo s’accordent non seulement sur un programme, une vision partagée, mais montrent à la population qu’ils sont en capacité de travailler ensemble et bifurquer avant qu’il ne soit vraiment trop tard. Au milieu de beaucoup d’incertitudes raisonnables, peut émerger une conviction partagée : une vraie issue politique positive est le principal recours pour nous tirer d’une dépression collective très avancée et d’une politique autoritaire ne jurant que par le contrôle et les sanctions. Ce n'est envisageable que par un renforcement de la démocratie directe partout où c’est possible, mais aussi, complémentairement, par l’émergence de figures politiques incarnant une toute autre idée des biens communs et de la justice sociale, notamment à l’occasion du renouvellement de l’Assemblée nationale. 

Chers camarades de l’Appel des 1000, je vous souhaite le délicat alliage de la force et du bon esprit, de la mesure et de la radicalité, de l’offensive et de la crédibilité, du sens de la construction et du jeu d’équipe.

Vincent Glenn novembre 2020

PS : toujours sur le versant électoral des enjeux, il faut avoir à l’esprit, dorénavant, que les rapports de force vont se préciser à l’occasion des prochaines élections régionales de mars 2021. Il y aura immanquablement toutes sortes de compétitions pour faire valoir « qui pèse quoi » parmi les diverses identités en présence. Si quelques régions étaient conquises par des majorités social-écolo à l’image de ce qui s’est passé lors des Municipales, on avancerait probablement dans l’imaginaire d’une victoire possible dès lors qu’est mis en avant ce qui nous rassemble et que les différends réussissent à faire débats argumentés, documentés, et par ailleurs passionnants.

PS2 : dans notre contexte électrisé par un journalisme d’invectivation en plein essor, je ne résiste pas à citer cette magnifique tirade de Pierre Dac : « quand on entend ce qu’on entend, qu’on voit ce qu’on voit et qu’on sait ce qu’on sait, on a bien raison de penser ce qu’on pense ».

1Les témoignages sur la promiscuité entre les hauts-responsables de l’Etat et ceux des grandes entreprises abondent.

2La rhétorique de l’Etat profond entend nous expliquer que les agents publics, à tous les niveaux, empêchent les élus, par toutes sortes d’inerties ou de grèves du zèle, d’appliquer la « volonté du peuple ». C’est indéniablement vrai pour partie, les agents publics n’étant pas des objets mais des individus pensant pouvant légitimement s’opposer à des décisions qu’ils jugeraient arbitraires.

3Ce qui est relativement difficile à croire avec la personnalité d’un Mélenchon ou d’un Jadot qu’on imagine difficilement transférer le pouvoir aussitôt après l’avoir conquis.

4Lire le Manifeste des « produits » de haute nécessité. (Ed Galaade)

 

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