Sociologie des classes populaires contemporaines, de Siblot Y., Cartier M., Coutant I., Masclet O. et Renahy N., chez Armand Colin, 2015.

L’ouvrage, à lire absolument par toute personne qui se préoccupe encore des milieux populaires, a le grand mérite de dégager le terrain et d’ouvrir les voies à explorer pour dénaturaliser l’analyse des rapports sociaux. Il permet de mieux comprendre les phénomènes de crispation actuellement à l’œuvre dans les mondes populaires pour inventer de nouvelles visions politiques qui restituent une perspective aux « classes populaires ».

Quels ont été les effets des transformations de l’appareil de production, des politiques étatiques, mais aussi des changements culturels et démographiques sur les milieux populaires, leurs modes de vie et leurs perceptions d’eux-mêmes ? Paru au début de l’année 2015, cet ouvrage collectif de type universitaire, dense, rigoureux et très bien documenté, fait une précieuse mise au point sur les classes populaires. S’appuyant sur des enquêtes récentes, il dresse le portrait de la « France d’en bas » dont les styles de vie se sont diversifiés depuis que la classe ouvrière a perdu de sa centralité. Au fil de la lecture se posent les questions centrales de l’existence d’une ou plusieurs classes populaires « en soi » (les « classes sur le papier[1] » ou « objectives ») et de leurs possibilités de constitution en « classes pour soi » (« classes subjectives », dotées d’une « conscience de classe »). Malgré une « condition laborieuse » partagée, la disparité du prolétariat invite à rechercher, aux côtés de celui de « classe », d’autres concepts pour penser les rapports sociaux (en particuliers ceux de domination) qui structurent les milieux populaires.

Il n’est pas possible de résumer en quelques lignes cet important travail de synthèse. L’ouvrage est original. Un tel portrait sociologique, presque exhaustif, des classes populaires n’avait curieusement jamais été publié en France. Il se présente aussi comme une mise à jour des connaissances scientifiques sur le « bas de l’échelle sociale ». L’approche historique des classes populaires et de la façon dont elles ont été politiquement et scientifiquement construites est une grande qualité de l’ouvrage en même temps que sa principale limite : toujours soucieux de s’inscrire dans une discussion sociologique au long court sur leur objet, les auteurs peinent parfois à affirmer les ruptures qui ont récemment marqués les milieux populaires et à proposer de nouveaux modèles d’analyse. Dit de manière plus directe, l’appareil théorique sous-jacent à l’ouvrage pour rendre compte des milieux populaires reste la conception marxiste des classes sociales tandis que la plupart des études présentées suggèrent une fragmentation du monde des ouvriers et employés, une diversification des conduites et des aspirations, et surtout l’absence d’une conscience commune. La lecture de l’ouvrage n’en est que plus stimulante, dans la mesure où les limites du modèle explicatif marxiste sont cernées de très près.

Il ne s’agit pas de souscrire à une vision postmoderne de la société où l’individu aurait conquis des marges de manœuvre qui le dégage de toute contrainte structurelle. L’introduction rappelle fort opportunément que « notre société reste fondamentale une société de classes, où le groupe numériquement le plus important reste cantonné aux activités subalternes et continue d’être démuni sur les plans économiques, culturel et symbolique. » Ainsi, « faire partie des classes populaires, c’est avoir des « chances de vie » limitées, de subir différentes formes de domination qui rendent plus improbables les perspectives d’ascension sociale ». Ceci dit, si les auteurs cherchent à mettre en évidence la persistance de traits communs, ils dressent un portrait très hétérogène des milieux populaires d’aujourd’hui, dont la profondeur des clivages semble limiter l’intérêt du concept de classe.

Avant de discuter ce point en conclusion, tentons, au risque d’être schématique, de repérer les principaux axes de la « recomposition des processus de socialisation en milieu populaire » depuis les années 1970.

La tertiarisation de l’économie, la précarisation et les nouveaux modes d’organisation du travail

En déclin relatif depuis 1975, le groupe des ouvriers (qui avait permis de construire la figure centrale et symbolique de la « classe ouvrière ») a progressivement perdu de sa cohésion. Bien que représentant encore 22 % de la population active, on peut parler d’un « monde défait » (Mauger, 1996). Là où les grandes entreprises industrielles ont subsisté, comme dans l’automobile, les nouvelles formes de management, les transformations du recrutement (ouvriers plus qualifiés, recours à l’intérim) ont entrainé le déclin de la « culture d’atelier ». La distance s’est creusée entre « jeunes » et « vieux », entre travailleurs français et étrangers (Beaud et Pialoux, 1999). La généralisation de la sous-traitance a participé de cette fragmentation de la « classe ouvrière », comme dans le nucléaire où l’on observe un fort clivage entre « agents EDF » et « extérieurs » (Thébaud-Mony, 2001).

Un double mouvement est observable : d’une part, le rapprochement au niveau des conditions de travail entre le groupe des ouvriers et le groupe des employés (ainsi d’ailleurs qu’une fraction des professions intermédiaires) avec l’accroissement des qualifications scolaires dans l’industrie et avec la taylorisation de nombreux postes d’employés ; d’autre part, l’éclatement des statuts, le recul global des socialisations syndicales et la multiplication des clivages internes dans le groupe des « salariés subalternes » face aux nouvelles formes de management et aux éventuelles potentialités de promotion individuelles qui en découlent, y compris dans le secteur public.

Alors que le travail (comme permettant d’obtenir une place dans la société et des revenus) reste une valeur centrale dans les milieux populaires (à rebours des discours sur la « paresse des pauvres » ou la dénonciation de « l’assistanat »), l’ouvrage constate qu’il est très difficile de s’y épanouir : la précarisation des statuts est accompagnée d’une détérioration des conditions de travail avec de multiples injonctions contradictoires : exigence de polyvalence et d’autonomie, d’acquisition permanente de compétences nouvelles (en particulier relationnelles), mais contrôle très strict du travail réalisé, production systématique d’indicateurs de qualité, etc. Il est demandé aux salariés de faire un travail de qualité (ou d’être aimable) tout en accélérant la cadence et en ne disposant pas des moyens matériels et humain pour y parvenir… Si le « travail est moins prescrit, il reste toujours sous contrôle », tandis que les luttes collectives pour l’amélioration de ses conditions de travail ont laissé la place à des stratégies individuelles de promotion ou à une résignation devant le risque de chômage.

Le logement et la vie locale

L’investissement dans les espaces privés est d’autant plus important que les possibilités d’épanouissement dans l’espace professionnel sont faibles. Déjà, durant les années 1970, « les ouvriers rêvaient d’un petit pavillon au lieu de vouloir faire la révolution », au grand désespoir des gauchistes. Cette aspiration à la propriété de logement sépare ceux qui peuvent prétendre à la « maison individuelle » (comme les ouvriers en milieu rural) et ceux qui ne peuvent l’espérer (employés urbains ou immigrés sans ancrage). Ainsi 45 % des ouvriers sont aujourd’hui propriétaires contre 34 % des employés.

Le tournant libéral des politiques d’État concernant le logement (qui a favorisé à partir des années 1970 l’accession à la propriété et les lotissements pavillonnaires) a eu des effets de fonds que la rénovation urbaine (PNRU) engagée en 2003 n’a pas réussi, ni toujours cherché, à inverser : l’accession à la propriété et la « résidentialisation » des nouveaux logements permet des micro-stratégies de distanciation vis-à-vis des « prolos » ou des « cas soc’ » qui viennent contrarier la volonté affichée de « mixité sociale ». Le lieu de résidence est ainsi devenu un puissant marqueur social ; éviter ou quitter les quartiers mal considérés (« fuir la cité ») est un mouvement partagé par tous ceux qui en ont les moyens, les classes moyennes comme les fractions populaires en ascension sociale. Pour ces dernières, accéder à la propriété est une façon de prendre sa distance avec la prolétarisation et la précarité, une promesse d’ascension sociale via la mobilité résidentielle. On observe ainsi, à l’intérieur même des classes populaires,  une séparation spatiale entre salariés précaires ou personnes démunies et les salariés aux statuts et revenus plus stables.

Les ouvriers et employés achètent plutôt en zone périurbaines et se mêlent aux professions intermédiaires. Si dans certains cas, le déménagement peut susciter de nouvelles sociabilités, la nouvelle résidence en zone pavillonnaire, éloignée du lieu de travail, s’avère souvent être un « trou », relationnel et financier et devient le lieu de conflit de classes pour contrôler de la zone  (Lambert, 2012). Ceux qui habitent dans les cités HLM, qu’il reste difficile de qualifié de ghetto au sens américain du terme, ont le sentiment de vivre dans un espace de relégation, malgré un grand nombre d’associations qui animent les quartiers, basées sur des liens électifs ou culturels – on aurait aimé à ce sujet un développement sur le contrôle social de la population par les municipalités et l’autonomie des cultures et modes de vie populaires dans les quartiers.

L’école

Comme l’espace résidentiel auquel il est fortement lié, l’espace scolaire se révèle être plein de chausse-trappes pour les classes populaires. L’ouverture scolaire (collège unique, massification de l’enseignement supérieur) a eu pour corollaire un déplacement des inégalités. Alors que le niveau d’éducation n’a jamais été si élevé, « les enfants d’ouvriers et d’employés, nés dans les années 1960 et 70, plus diplômés que leurs parents, ont accédés moins souvent qu’eux à des fonctions d’encadrement. ».

Les promesses non tenues de la « démocratisation scolaire » ont ainsi pu engendrer de fortes frustrations dans les familles populaires, d’autant plus que des séparations de fait viennent contrarier les fondements de l’école républicaine : inégalités de réputation des collèges en fonction de la carte scolaire (les ségrégations résidentielles produisant des ségrégations scolaires), contournement de ces réputations par l’inscription dans le privé ou dans le public par le jeu des « options », micro-différenciations à l’intérieur même des établissements publics (« classes européennes », etc.). Le « collège pour tous » est ainsi devenu le « collège pour chacun » (Merle, 2012) et on note des stratégies scolaires mis en œuvre par les familles populaires les mieux pourvues identiques à celles des classes moyennes pour éviter à leurs enfants les « mauvais établissements » et « les mauvaises fréquentations » (Van Zanten, 2009).

Globalement, la « démocratisation scolaire » aurait eu les effets suivants : une partie croissante, mais encore minoritaire, des classes populaires réussit mieux qu’auparavant à l’école ; à l’autre extrême, on trouve les « échoués de l’école » (dont plus de la moitié d’entre eux sont enfants d’ouvriers). Le groupe majoritaire est dans une situation d’entre-deux : ces enfants sont orientés (plus qu’ils ne s’orientent) vers des CAP, des BEP et Bac pro. La présence d’élèves captifs, qui ont en fait « décrochés », en nombre croissant de la 6° à la 3°, est sans doute la contrepartie de ceux qui « s’accrochent » et qui, moins visibles, réussissent grâce au collège unique. Alors que les aspirations scolaires sont fortes (en particulier chez enfants d’immigrés) le taux d’échec reste élevé, d’où le reproche de la mauvaise orientation. De même, l’accès des enfants des classes populaires à l’enseignement supérieur (et en particulier aux filières prestigieuses, toutes situées dans les métropoles) est toujours très restreint. Les classes populaires restent traversées par deux postures : « Trouver rapidement du boulot » ou « aller le plus loin possible » et privilégient dans ce dernier cas les opportunités locales de formation, à proximité du domicile parental, tandis que les classes moyennes et supérieures hésitent moins à inscrire leurs enfants hors académie. Le système scolaire contribue ainsi à distribuer de manière inégale cette forme spécifique de capital social et culturel qu’est la « mobilité ».

Le familialisme, un trait distinctif populaire ?

Indubitablement, la famille reste centrale dans les milieux populaires. La mise en couple est plus précoce chez les peu diplômés, le premier enfant arrive plus rapidement, la fécondité est plus forte (même si le mouvement est à la baisse). La parentalité semble être un mode de reconnaissance sociale prédominant, en particulier chez les ouvriers - les employés sont sur ce point plus proches des professions intermédiaires (Le Pape, 2006).

La division sexuée des tâches à l’intérieur du couple est plus souvent « traditionnelle », ce qui découle principalement des conditions de vie : le niveau de revenu ne permet pas l’emploi d’aide de ménage et de garde d’enfant, la division des emplois subalternes est fortement genrée avec ses incidences en termes d’horaire de travail (homme ouvrier, femme employé).

Pour saisir plus finement les évolutions du familialisme populaire, il aurait néanmoins fallu le comparer à celui des autres classes sociales, et comprendre en quoi il se distingue de celui des classes moyennes, par exemple. La focalisation sur la famille semble toucher d’autres catégories sociales (qui peut-être se « prolétariseraient » sur ce point ?). De même, rien n’est dit sur les sexualités populaires (et encore moins sur les homosexualités) ou encore les normes de la vie affectives (en particulier la jalousie et les modes de contrôle des conjoints).

La persistance de pratiques de loisirs populaires

La question de disparition des cultures populaires spécifiques au profit d’une intégration dans une « culture moyenne » à dominante commerciale est âprement discutée par les sociologues depuis une trentaine d’années. Les auteurs de l’ouvrage semblent se rallier à la position d’Olivier Schwartz qui a souligné le « processus de désagrégation culturelle  et le brouillage des frontières symboliques et culturelles entre classes populaires et classes moyennes ».

Les classes populaires restent néanmoins à l’écart des équipements et des pratiques culturelles légitimes. Le fossé s’est même accentué malgré les politiques de « démocratisation culturelle ». Habitants de banlieue ou en périurbain, travaillant dans des PME plutôt que des grandes entreprises, disposant d’un budget restreint, les membres des classes populaires ont moins de ressources permettant l’activisme en matière de loisirs.

Caractérisée par le « manque », la difficulté d’accès aux pratiques légitimes, la culture populaire est aussi à rechercher « dans les moments d’oubli de la domination », lorsqu’elle « parvient à organiser en cohérence symbolique, dont le principe lui est propre, les expériences de sa condition sociale » (Passeron). Par exemple l’art de la détente, de la sieste, le plaisir de ne rien faire (« le goût du temps ») sont particulièrement appréciés, comme  la promenade dans un cadre familial ou informel. Le goût pour les jeux de hasard mais aussi pour les fêtes foraines, des loisirs faciles, « sans prises de tête » et qui font rêver, pourrait relever d’une même prédisposition. La pêche reste un loisir populaire masculin, la solitude ou la vie semi-clandestine, loin des femmes et du foyer, étant la « matrice essentielle de la culture ouvrière qui n’est pas celle du prolétaire collectif mais celle de l’artisan solitaire » (Schwarz, 1990). On observe aussi la persistance des « loisirs productifs » (le bricolage, le jardinage, la réparation de l’auto) qui joignent l’utile à l’agréable, la valorisation de soi par l’activité et l’économie même s’ils reculent en faveur des loisirs autour de la famille et des vacances, de culture de masse (avec l’augmentation du poids de la télévision).

Les faibles ressources économiques réduisent les possibilités de vacances, le camping est apprécié pour sa sociabilité informelle, ses possibilités d’improvisation et de relâchement. Les séjours sont plus longs, les déplacements ont lieu en voiture, vers les côtes françaises ou dans la famille. « Privilèges est donné au monde déjà connu » plutôt qu’à la prise de risque en terrain étranger. En vacances comme dans leur vie quotidienne les membres des classes populaires préfèrent les échanges entre familiers à la multiplication des « liens faibles » et apprécient la « possibilité d’être soi » sans carcan normatif ou jugement de valeur, d’où une  moindre recherche de la sociabilité.

Plutôt qu’une « culture populaire », on est bien en présence de « style des vie » ou de « modes de loisirs » spécifiques aux familles modestes. Ils sont néanmoins globalement en recul face à la pratique des écrans (télévision, jeux vidéo, usages ludique d’internet) très répandue aussi dans les classes moyennes. Le mélange des élèves en collèges et lycées favoriserait la généralisation d’une culture jeune « commerciale » (Donnat et Pasquier) mais on observe que les pratiques culturelles distinctives se déplacent à l’entrée de l’âge adulte, où le groupe des « cadres et professions intellectuelles supérieures » se sépare nettement des autres groupes de salariés.

Les politiques de l’Etat

Les classes populaires ont toujours fait l’objet d’un fort contrôle de la part des pouvoirs publics. Le sixième chapitre de l’ouvrage, particulièrement intéressant, met en évidence comment l’État a homogénéisé les classes populaires dans les années 50 à 70 (notamment autour du groupe ouvrier) pour ensuite contribuer à leur fragmentation, notamment à travers la « responsabilisation des individus ». La segmentation et individualisation de l’action sociale aurait contribué à la focalisation sur des « groupes cibles » (femmes isolées, immigrés, jeunes sans diplôme, personnes âgées, habitants de quartier en difficultés, etc.) et entrainé dans le même mouvement une moindre visibilité des « classes sociales ».

L’expertise des « problèmes sociaux » a généré des batteries d’indicateurs de vulnérabilité, d’évaluation de dispositifs et suscité autant de discours encourageant l’empowerment individuel autour des notions de compétence, savoir-faire et savoir-être. Dans le même temps, les chercheurs en sciences sociales ont délaissé les analyses factorielles des correspondances (qui permettent de décrire un espace social commun) au profit des régressions logistiques « toute choses égales par ailleurs » où les conflits entre groupes ne sont plus représentés et où les individus ne sont plus inscrits dans un espace social.

Du coup, l’incidence des « petites différences » entre fractions, familles ou individus devient de plus en plus prégnante et la classe populaire dans son ensemble n’est plus institutionnellement pensée ni collectivement représentée. Les dispositifs sociaux qui se multiplient sur le terrain (comme les centres socio-culturels, les espaces de médiation, les maisons de Justice) sont perçus et appropriés de façon très différentes selon les individus ou leurs familles : refus des institutions comme « adversaires », acceptation sur le mode dominé (les institutions comme « dernier recours » et rapport de dépendance), utilisation tactique (les institutions comme « ressources mobilisables »). Ce phénomène est vif pour les jeunesses populaires, particulièrement fragmentées, comme on l’a vu dans leur rapport à l’école. L’État aurait ainsi adopté une « économie morale » qui arbitre sans cesse entre l’octroi de droit et la répression (D. Fassin), dont l’effet est d’accentuer les différenciations internes aux milieux populaires.

Les rapports populaires au politique

Dès lors, on ne s’étonnera pas des conséquences politiques de ces transformations. Elles sont généralement connues et bien synthétisées dans un dernier chapitre de l’ouvrage : montée de l’abstentionnisme et de l’« indifférentisme », glissement vers l’extrême-droite d’une partie de l’électorat populaire de droite, « vote sanction » intermittent pour certains électeurs déçus par la gauche, « vote de protection » au bénéfice du PS de la part de ceux qui ont une origine extra-européenne, mais aussi effritement des sociabilités militantes, faible intensité des conflits sociaux et rareté des engagements syndicaux.

Les protestations collectives populaires sont disqualifiées (manifestations de chasseurs, émeutes en banlieues) et on assiste à un repli sur les sphères personnelles et familiales, à une fuite du politique et de ses possibles conflits : par exemple, la vie associative des cités, pourtant riche, ne débouche pas sur le débat et la prise de conscience politique. Au contraire, « les interactions visent plutôt à éviter une trop grande montée en généralité, et a fortiori l’évocation de clivages politiques ou sociaux ». Cet évitement du politique, l’euphémisation des inégalités et des désaccords, s’expliquent par la volonté de préserver sa vie quotidienne et d’éviter les conflits de voisinage, le souci de favoriser l’appartenance à une même communauté et de pas compromettre l’efficacité de l’action associative. (Hamidi, 2006 et 2010). Par ailleurs, l’impuissance du politique et des élus finit par entrainer la redistribution des engagements militants. L’enquête de Nathalie Kapko (2007) sur les sociabilités musulmanes dans une ville de l’Est de la France montre comment la revendication de l’islam est d’abord évitée pour ne pas risquer la stigmatisation puis revendiquée pour se démarquer du jeu institutionnel. Dans le même temps, c’est paradoxalement la politique d’ouverture aux « diversités » qui aurait marginalisé les ouvriers dans les partis de gauche au profit de profils de réussite indexés sur les classes moyennes. Une crise des représentations et des porte-parole populaires semble ouverte.

L’attraction des modes de vie des classes moyennes, les frictions entre groupes sociaux

Au terme de l’exploration permise par cet ouvrage, on se surprend à devoir risquer des hypothèses qui ne sont justement pas mis en avant par leurs auteurs.

Quand on observe une homogénéisation des milieux populaires, c’est plutôt sur le modèle des classes moyennes : aspiration à la propriété de son logement individuel, mise en œuvre de stratégies scolaires pour faciliter l’accès aux diplômes des enfants, revendication d’un niveau de vie et de standards moyens de consommation…

Mais les conditions de réalisation de ces aspirations sont devenues plus difficiles pour tous, employés, ouvriers ou professions intermédiaires, ce qui accentuent les rivalités entre sous-groupes. Le chômage de masse provoque un accroissement général des précarités, la raréfaction des emplois de petits indépendants (artisans et commerçants) comme celle des postes faiblement qualifiés de la fonction publique se traduisent par une fermeture du marché de l’emploi pour les jeunes peu qualifiés ou les plus âgés en reconversion. La concurrence des classes populaires en ascension avec des classes moyennes elles-mêmes déstabilisées est forte, tandis que la peur de l’exclusion sociale durable se fait plus vive pour tous. Dans un contexte général de dégradation collective des conditions d’existence, les distinctions internes aux milieux populaires, sur les plans de la religion, de la morale, du rapport aux institutions (en particulier scolaire), sont plus vives car perçues comme autant de ressources permettant de « s’en sortir » individuellement.

Quelles pistes nouvelles pour penser les classes populaires ?

S’il reste indubitablement des rapports de classes, il semble y avoir un fort brouillage au sein du salariat et en particulier dans les fractions dominées de celui-ci. Utiliser le pluriel - comme j’ai pu moi-même le faire (Goulet, 2010) - suffit-il pour autant à sauver le concept de « classe » comme façon de désigner un groupe social ?

Les auteurs semblent hésiter sur ce point. Ils sont à juste titre attachés à une perspective holiste et préviennent sur les dangers de la posture « fragmentationniste » qui risque de durcir ou essentialiser, à partir d’un critère unique de division, la fragmentation des classes populaires (en fonction de la situation salariale, du lieu et du mode de résidence, de l’appartenance ethno-raciale, de la génération, du genre…) ». Cette pensée par compartiment, qui encourage l’analyse en terme de communautarisme, ne saisit qu’imparfaitement la complexité des rapports sociaux : « Plutôt que de considérer ces processus de façon disjointe, il faut s’efforcer de penser ensemble ces divisions et rapports de domination […] : c’est justement ce à quoi invite la notion de « classes populaires », […] qui pose la question de l’unité de ces groupes et des tensions qui les traversent. » (p. 38 et 41).

Il reste à savoir si la notion de classe aide à penser cette unité dans la diversité ou si elle n’est pas devenue une sorte de fétiche. On se souvient de l’imprécision du nombre de classes chez Marx, qui varie entre trois et sept selon les textes. Parmi les fractions stables des classes populaires, le « nous » est pris en étau par ceux du « haut » (les élites) et ceux du « bas », les déclassés, immigrés, etc. (cf. O. Schwarz qui parle de « conscience sociale triangulaire »). La résurgence d’un Lumpenproletariat, réel ou fantasmé, pousserait la fraction supérieure des classes populaires vers les classes moyennes elles-mêmes fragilisées. Cette recomposition rendrait le salariat plus sensible au discours économique libéral individualiste alors qu’une alternative politique inspirée par le socialisme peine à s’imposer.

En de multiples endroits, l’ouvrage pointe l’existence d’une forme de capital social relativement peu étudiée, le « capital d’autochtonie », qui avait déjà été repérée par N. Elias et J. Scotson (Established and Outsiders, 1965). Pompiers volontaires, ouvriers chasseurs, jeunes des cités, ce capital est bien présent dans les milieux populaires mais distribué de manière inégale et soumis à des phénomènes d’érosion face à la  concurrence de capitaux économiques et culturels autres. Dans certains cas, il réussit à maintenir ou reconstituer des sociabilités populaires de classes comme dans le cas de la PME bourguignonne étudiée par Nicolas Renahy (2010). Comme le suggère la conclusion du livre, « l’échelle territoriale gagne à être investie plus systématiquement ».

Autre piste sans doute à approfondir, les usages différenciés du capital culturel par les milieux populaires dont beaucoup ont bénéficié de la « démocratisation scolaire ». On retrouve dans les fractions supérieures des classes populaires une opposition entre investissement culturels et investissements économiques proche de celle qui partage les classes moyennes. Pour bien les saisir, il serait utile, comme le préconise les auteurs, de mieux étudier les ménages populaires, plutôt que les seuls individus, et d’affiner l’analyse en descendant d’un niveau de la nomenclature des PCS. Les conséquences de l’hétérogénéité conjugale, qui ont un fort impact sur la destinée des enfants, seraient ainsi mieux prises en compte.

 

 


[1] « Ensemble d’agents occupant une position semblable » (Bourdieu, « Espace sociale et genèse des classes », 1984).

 

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L'analyse sociologique, notamment dans l'ouvrage remarquable étudié ici, permet d'étudier l'éclatement du groupe social des ouvriers (24,1 % des actifs en France en 2007), son rapprochement avec celui des employés, qui sont majoritairement des femmes (29% des actifs en 2007), l'ensemble formant en gros les "classes populaires" et la majorité de la population active (53,1 %).

Ces classes populaires ont une situation de bas revenus, obligeant à compter chaque euro pour vivre, de domination et d'exploitation dans le travail. Elles sont dominés par les classes supérieures, et en fin de compte par les classes bourgeoises (privée ou publique). Or les revenus des classes bourgeoises, venant de la propriété en bonne partie, ont augmenté, accentuant les inégalités sociales au détriment des classes populaires depuis les années 1980.

La question que les sociologues du livre essaient alors d'appréhender est celle de l'imaginaire social des classes populaires : depuis l'écroulement du mythe de la "classe ouvrière", comme avant-garde de l'humanité en route vers le socialisme, cet imaginaire doit se reconstituer pour fixer un autre horizon que l'acceptation de l'ordre établi (on va se débrouiller pour s'en sortir) ou le repli nationaliste (excluons les étrangers  et prenons leur place).

C'est là où l'analyse de classes (les classes, étant déterminées par leur fonction dans la production et dans l'économie en général) est insuffisante : c'est plutôt dans une lutte démocratique contre toutes les dominations, dans différents lieux et institutions, pas seulement dans le travail et pas seulement par le biais syndical, que les classes populaires peuvent trouver les moyens de briser le carcan d'inégalités et d'exclusion qui les enferme. Autrement dit, ce nouvel imaginaire se formera socialement, par une convergence entre tous les mouvements sociaux libérateurs ; et politiquement par un rassemblement citoyen sous forme d'un "bloc historique" (Gramsci) populaire et révolutionnaire.

Vaste travail, en partie culturel, en partie pratique, mais qui - si l'on est optimiste comme je le suis - se met progressivement en place contre les dominants, qu'ils se disent politiquement de "gauche", de droite ou d'extrême droite.