Au-delà du discours présidentiel, trois scénarios de sortie (de crise) de régime

Au-delà des péripéties, dont le discours de lundi soir n’est pas l’épisode le plus marquant, trois scénarios de fond se dessinent pour la suite des événements.

Lorsque les gilets jaunes chantent dans la rue la Marseillaise, ce n’est pas seulement par patriotisme mais surtout pour exprimer leur détestation du monarque et de la politique de déréglementation qu’il poursuit : « le sang impur qui abreuve nos sillons » est d’abord celui des nobles « globalisés » qui mettent leurs intérêts de classe avant celui de la population. (Quand Louis XVI épouse Marie-Antoinette, de la famille des Habsbourg, cela été vécu comme une « européanisation » contraire aux intérêts du peuple français). Racines fiscales et géopolitiques des émeutes, caractère populaire des insurgés , revendications directes et multiformes de la base et des Provinces, autisme du souverain, les parallèles sont nombreux avec 1789.

Avec l’élargissement des revendications des « gilets jaunes », qui ont quelques traits communs (et pas seulement vestimentaire) avec les « sans culottes », l’expression « question sociale » est revenue dans la bouche des commentateurs politiques et médiatiques. La pauvreté, la précarité, l’abandon ont brutalement envahi les écrans de télé. Emmanuel Macron a même versé durant son discours quelques larmes de crocodile sur les déshérités de la Nation. Mais la question sociale est aussi une question politique, comme le montre les nombreux appels à plus de « démocratie directe ». La Vème république, dont on suit l’agonie depuis de nombreuses années, a été encore raidie, et donc affaiblie, par la politique autoritaire de Macron depuis son arrivée à la Présidence. La déception est ici forte : Si. Macron a été élu, c’est aussi parce qu’il promettait de rénover en profondeur la vie politique, de la rendre plus proche des citoyens. Les sincères marcheurs des premiers temps ont vite quitté le navire LREM, le nouveau parti ayant très vite repris les vieilles méthodes honnies.

L'accélération de la politique ultra néolibérale depuis 18 mois (réformes à pas de charge du marché du travail et des services publics, recherche effrénée d’économie sur le dos des pauvres tout en épargnant les riches) n'a pas masqué que rien n’a été fait sur les questions de fond ou plutôt sur le fond des questions : écologie, aménagement du territoire, éducation et formation, lutte contre la pauvreté, banlieue. Toutes ces mesures sont apparues jacobines, technocratiques et toujours en défaveur des milieux populaires. Elles ont encore renforcé l’appréhension et l’incertitude face aux lendemains. Les lycéens, dont il n'a pas été question hier soir, ne comprennent pas comment ils peuvent construire leur avenir, les partisans d’un vrai changement de politique pour éviter de prochaines catastrophe écologiques ne voient toujours rien venir et partout on constate à quel point le régime actuel  (le coup d’Etat permanent de la Vème poussé jusqu’à la caricature) ne correspond plus du tout à la façon dont la population accepte d’être gouvernée.

Quelles peuvent être les suites historiques de cette séquence politique de type insurrectionnelle ?

Première hypothèse. Un mouvement social et politique massif parvient à se constituer dans le sillage des gilets jaunes. Il obtient un vrai changement de cap politique (justice fiscale, redistribution, vraie politique écologique favorable à l’emploi), ce qui suppose au moins un changement de gouvernement ou une dissolution de l'Assemblée. Si elle va plus loin et exige une vrai rénovation du pacte social, cette dynamique peut déboucher, par la confrontation avec le gouvernement, un changement de régime avec assemblée constituante. Ce scénario suppose l’entrée dans le mouvement de forces plus traditionnellement ancrée à gauche et encore bien des manifestations, car on ne change pas de régime à froid. Ce n’est pas le scénario le plus probable, mais il reste possible, notamment devant la faiblesse des promesses du président lors de son « adresse à la Nation ».

Le deuxième scénario est celui reprise en main de type autoritaire par Macron lui-même, de façon à sauver la classe dominante (celle qui produit et profite de la mondialisation). Pour ce faire, il cherchera à s’appuyer sur les Françaises et Français qui ne veulent pas prendre de risque pour leurs économies et leur niveau de vie. La gestion calamiteuse des manifestations du 1er décembre à Paris était sans doute une manœuvre censée provoquer le retour vers sa personne régalienne comme garant de l’ordre et de la paix civile. Dans ce cas, même le mot néolibéralisme ne convient alors plus puisqu’on assisterait alors à une sorte de dictature des multinationales, à laquelle une bonne partie de la population semble déjà consentante. On ne peut refuser la "modernité", comme le montre l’acceptation de la surveillance par Google et Apple ou le peu de réaction devant l’incapacité, réelle ou feinte, des Etats pour taxer efficacement les géants de l’économie, qu’elle soit numérique ou non. Tout régime totalitaire ne peut s’instaurer qu’avec le consentement de la classe dominante. Comme l’a suggéré récemment Emmanuel Todd, c’est moins une révolution qui est à craindre qu’un coup d’état par Emmanuel Macron au nom de la défense des intérêts supérieurs du capital, qu’il dira être ceux de la société et de l’ordre public. Cette hypothèse peut prendre corps si le gouvernement radicalise la révolte en voulant jouer le pourrissement (ce qu’il fait peu ou prou depuis plusieurs semaines et le discours d'hier reste dans cette lignée).

Si Macron réussit à esquiver l’écueil et à faire rentrer les « gilets jaunes à la maison », sans qu’un nouveau cap ne soit déterminé, il est grandement possible de voir le mouvement « anti-système » des « gilets jaunes » se structurer pour s’allier finalement à la composante souverainiste et nationaliste de l’échiquier politique de façon à conquérir les leviers du pouvoir institutionnel. On pense bien sûr à l’exemple de l’Italie où le discours nationaliste et anti-immigré de Salvini s’accommode très bien de la sensibilité sociale, écologique et basiste des Cinq Etoiles. Le verrouillage politique de la Vème République rend plus difficile ce type de combinaison mais Macron lui-même à montrer comment on pouvait dans un seul homme concilier les contraires et le « en même temps » pour l’emporter. A la démocratie représentative se substituerait une forme de démocratie directe autoritaire.

Dans tous les cas, les élections européennes de mai vont être un des terrains de cette lutte, typiquement française, pourrait-on croire, mais qui est une réfraction des tensions au sein de l’Union européenne entre économie mondialisée et urgence sociale. Perçue par beaucoup comme bâtie contre les peuples et les petites gens, l’Union européenne est affaiblie dans sa dynamique générative, tandis que le Brexit a détruit le mythe de l’irréversibilité de l’intégration européenne. A contrario, la Nation apparait comme le lieu du rétablissement d’une forme de justice sociale redistributive, de la reprise en main de son destin. Il va falloir réinventer rapidement l’Europe pour dissiper les vents mauvais qui se lèvent.

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