Que faire du mot « islamophobie » quand on se dit de gauche ?

La manifestation du 10 novembre contre l’islamophobie a suscité un intense débat sur la signification et l’usage de ce mot. Pourtant, ce terme est assez transparent et peut être utile. Essai de clarification.

Il faut bien, pour commencer, en passer par le dictionnaire, arbitre provisoire et toujours critiquable du « bon » usage de la langue dont nous usons toutes et tous dans nos débats et polémiques.

La « phobie » est d’un point de vue médical et psychologique « une crainte excessive, maladive et irraisonnée de certains objets, actes, situations ou idées ». En langage courant, il s’agit, selon le Petit Robert, d’une peur ou aversion instinctive » (synonyme : « dégoût, haine, horreur »).  L’islamophobie serait donc un dégoût largement irraisonné de l’islam comme religion et vision du monde. Le mot le plus proche, sur lequel « islamophobie » a été construit, est « xénophobie », c’est-à-dire, toujours selon le Petit Robert, « l’hostilité contre de ce qui est étranger ». Il est bien évident que cette hostilité ne concerne pas seulement les idées mais aussi les personnes qui relèvent de cette catégorie.

Le mot « islamophobie » est donc assez clair et désigne un sentiment d’hostilité, de dégoût ou de haine envers l’islam, et englobe les idées, les pratiques ainsi que les personnes de ce courant religieux.

Les idéaux de gauche mais aussi la simple morale républicaine nous invitent à lutter contre toutes les formes de discrimination.  Les mots en « –phobie » désignent des attitudes porteuses de dévalorisation, de disqualification et de rejet de l’autre qui participent au discours de séparation, au discours de mépris et de haine. Ce que désignent ces mots est à combattre.  Bien sûr, rejeter l’islamophobie ne veut pas dire s’abstenir de critiquer cette religion et les différentes formes qu’elle peut prendre. Toute critique rationnelle et argumentée ouvre des espaces de liberté et participe à l’émancipation. Elle ne peut donc pas s’appuyer sur une phobie, ce terme renvoyant justement à une peur instinctive et largement irraisonnée[1].

« Islamophobie » ou « racisme anti-musulman » ?

Le terme « islamophobie » est bien plus juste et précis que l’expression « racisme anti-musulman » : l’islam n’a rien à voir avec la génétique et avec la croyance racialiste, scientifiquement rejetée depuis le milieu du XXème siècle. L’islam est une religion que pratiquent des groupes socio-culturels les plus divers, des femmes et hommes de toutes couleurs de peau et sur tous les continents du monde. A moins d’étendre le terme « racisme » à « une attitude d’hostilité répétée voire systématique à l’égard d’une catégorie déterminée de personnes »[2], l’islamophobie ne peut être un racisme.

Cependant, beaucoup de musulmans en France étant aussi des maghrébins, ils sont à ce titre souvent « racialisés » et victimes de racisme. La répression du racisme par les lois Pleven de 1972 et Gayssot de 1994 a déplacé la ligne de front du rejet des « Arabes » vers d’autres marqueurs identitaires comme les caractères « ethniques » (« ethnie » est un terme ambigüe qui s’est largement substitué au mot « race ») et surtout les traits culturels et religieux. Pour beaucoup de Français qui s’estiment plus ou mieux français que d’autres, le rejet de l’islam est une façon d’exprimer un racisme qui continue de les travailler.

L’islamophobie, qui est une catégorie plus récente, est plus complexe que le racisme anti-arabe. Elle s’appuie sur une histoire souvent conflictuelle entre les mondes latino-chrétiens et les mondes arabo-musulmans dès le VIIème siècle, la colonisation européenne et la décolonisation, la mobilisation contemporaine de l’islam à des fins politiques de lutte (y compris par le terrorisme) contre le néo-impérialisme occidental. Le cadrage en termes de « choc des civilisations » proposé en 1996 par Samuel Huntington a renforcé ce type d’appréhensions géopolitiques, auquel le traitement médiatique dominant en France offre de fait une caisse de résonnance.

Mais la phobie s’exprime aussi dans les perceptions ordinaires et quotidiennes qui mettent en jeu des repères culturels et identitaires : gêne devant une femme qui porte un foulard ou un voile, refus des minarets lors de la construction d’un temple musulman, agacement devant l’exigence de certains pratiquants de vouloir respecter à la cantine les interdits alimentaires de l’Islam. Quand un individu originairement élevé dans la culture catholique ou athée qui prédomine en France depuis la fin du XVIIIème siècle se convertit à l’islam (comme par exemple la rappeuse Diam’s en 2009), certains y voit la preuve de « l’islamisation » du pays et des dangers de dépossession qui l’accompagneraient. On voit bien que nous sommes très loin de la catégorie « racisme » et qu’il faut utiliser un autre terme que celui de « racisme anti-musulman » pour désigner le rejet virulent de l’islam.

Islamophobie et laïcité

Les mots du politique sont toujours l’objet de luttes politique de définition. Le mot « islamophobie » ne fait pas exception, qui est aussi utilisé par les tenants d’un islam politique de combat, qui tentent de jouer sur la victimisation pour faire progresser leur cause. Ceci explique la réticence du Parti Socialiste à utiliser ce terme, préférant le terme de « racisme à l’encontre des Françaises et Français de confession musulmane »[3]. Le PS n’a pas non plus participé à la manifestation, ne voulant pas s’associer à certains des initiateurs de l’appel qui présentent les lois laïques en vigueur comme «liberticides».

Ici encore, le terrain de la lutte reste confus, le but des protagonistes étant  justement de trouver celui qui lui est le plus favorable. Contrairement à ce que beaucoup croient, la laïcité en France n’est pas en danger.  La Troisième République lui a donné entre 1882 et 1905 des bases solides, avec pour objectif de reconnaitre la diversité de la Nation française. Pas de créer de l’uniformité, ni de limiter la liberté d’expression !

La laïcité à la française doit certainement être améliorée en fonction des transformations sociales et religieuses des dernières décennies dans notre pays. Mais par peur d’une religion en particulier, elle ne doit pas devenir un laïcisme, qui serait selon le mot du sociologue Jean-Paul Willaime « l’excommunication sociale du religieux »[4].

La sécularisation de la morale, c’est-à-dire les principes de base qui permettent à une société d’assurer une cohésion minimale, est un processus bien engagé : pour Ferdinand Buisson, le conseiller de Jules Ferry à la fin du XIXème siècle, la religion n'est pas le fondement de la morale mais, au contraire, la morale constitue l'élément solide et stable des religions. Ce renversement décisif est une grande victoire contre les tendances moralistes et autoritaires des religions. Une « morale laïque » peut désormais devenir la valeur commune assurant le lien social.

Etre de gauche, laïc et progressiste, c’est tout à la fois condamner l’islamophobie et mener le débat interconvictionnel, dans le respect de ses contradicteurs. Sans phobie aucune, qui est d’abord une preuve de faiblesse.

 

PS : Suite à l’attentat du 9 octobre 2019 à Halle-sur-Saale (Allemagne) contre une synagogue (qui a fait deux morts), j’ai participé à un rassemblement de solidarité devant la synagogue de Freiburg-im-Breisgau. Une femme s’était enveloppée du drapeau israélien, ce qui ne m’a guère plus : cette référence à l’Etat israélien (dont je ne cautionne pas la politique à l’égard de Palestiniens) n’avait rien à voir avec la marque de solidarité dont je voulais témoigner auprès des  personnes victimes de judéophobie. Cette confusion des registres ne m’a pas fait pour autant quitter ce rassemblement.

 

[1] Contrairement à ce qu’a pu dire Henri Peña-Ruiz lors de la dernière université d’été de la France Insoumise, on ne peut pas être « islamophobe » ni « athéophobe » dans le débat d’idées.

[2] Deuxième acceptation du Petit Larousse après celle d’ »idéologie fondée sur la croyance qu'il existe une hiérarchie entre les groupes humains, les « races » ».

[3] https://www.parti-socialiste.fr/resolution-adoptee-au-bureau-national-du-5-novembre-2019/

[4] La guerre des dieux n'aura pas lieu. Itinéraire d'un sociologue des religions. Entretiens avec E.-M. Meunier, Labor et Fides, 2019

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