Dans le contexte de l’émotion suscitée par l’attentat du 14 juillet à Nice, les arrêtés d’une trentaine de maires, principalement du littoral du Sud-Est de la France, aura été une opération de communication efficace pour poser une nouvelle fois la question de la « compatibilité de l’islam avec la République ». Si la prévention d’éventuels troubles à l’ordre public a été mise en avant pour tenter de fonder l’interdiction du costume de bain couvrant sur les plages, la communication des maires concernés et celle de leurs soutiens reposent sur trois types d’arguments :

-      Le « burkini » exprimerait l’appartenance à une forme fondamentaliste de l’islam contraire au principe d’égalité entre la femme et l’homme ;

-      il enfreindrait le principe de laïcité de la République ;

-      cette façon ostentatoire de s’habiller sur la plage serait la traduction d’un projet politique de contre-société.

Au fond, ce qui est reproché aux musulmans - et ici aux musulmanes (une fois de plus, c’est du contrôle du corps et de l’apparence des femmes dont il s’agit) - c’est de vouloir imposer progressivement des normes sociales différentes de celles «  traditionnellement admises » en France. En ce sens l’apparition de la notion d’« ordre public immatériel »[1], qui renvoie à la défense de certaines « valeurs et principes consacrés par la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen et par la tradition républicaine », est l’indice d’une tentation conservatrice, voire réactionnaire, en ce sens qu’elle instaure l’immobilisme (en en appelant de plus à une sanctuarisation de la République !).

Mais est-ce une question de « tradition » ou celle de la définition commune des règles de la vie collective ? Pour le dire crûment, la question n'est-elle pas : « Qui fait la loi ici ? »

Une femme, en maillot de bain couvrant, interrogée sur la plage par Euronews, s’étonne : « C’est ridicule. Moi, je vois des personnes toutes nues et je ne vois pas pourquoi on ne pourrait pas s’habiller ! »[2] Une autre, en maillot de bain deux pièces, explique à France 3 : « Ça ne me dérange pas à partir du moment où elles ne viennent pas vers moi, où elles ne me donnent pas le sentiment que je ne suis pas à ma place. »[3]

La perception dominante et négative de l’islam s’appuie sans aucun doute sur un fond raciste et colonial (les musulmans étant très souvent aussi des Arabes) mais aussi sur le souvenir de la rivalité historique entre Turcs et Européens au temps de l’empire Ottoman (cf. les « turqueries » qui ont imprégné notre imaginaire « oriental » et que l’on trouve aussi chez Molière ou Mozart).

Mais l’angoisse de nombre de nos concitoyens semble être bien plus profonde que sa manifestation islamophobe. Elle concerne la perte de la définition de soi-même et prend une acuité extrême (et des plus improbables) pour entrer en résonnance avec les thèses du « Grand Remplacement » et de la soumission culturelle à l’Islam de Renaud Camus, complaisamment véhiculées par les milieux d’extrêmes-droites ou ultra-conservateurs, et romancées par Michel Houellebecq.

Distinguer « souveraineté » et « souverainisme »

Pierre Manent ou Marc Abélès[4] ont mis en évidence les racines politiques et économiques de ce sentiment de dépossession de soi-même : la Nation (entendu comme corps politique formé de citoyens libres et égaux en droits) n’est plus le cadre de l’exercice de la souveraineté, les régulations économiques et souvent sociales se font à d’autres niveaux, plus lointains et technocratiques : le FMI, la Banque mondiale, l’OMC, la Commission européenne, ou encore le système financier globalisé. En France, le périmètre et les compétences des collectivités territoriales sont en bouleversement continue et peu lisibles : création de nouvelles Régions, effacement des Départements, constitution de métropoles, de communautés d’agglomérations ou de communes aux périmètres sans cesse redécoupés. Ce détricotage des repères et cette dissolution de l’enveloppe sociale au sein de laquelle les individus se sentaient protégés sont exploités par une partie de la classe politique qui déplace les problèmes politiques et économiques vers un groupe social minoritaire, peu organisé et dominé, les musulmans[5]

Indubitablement, les tenant de l’islamo-méfiance ont gagné la lutte de définition du problème public, du « cadrage » médiatique, c’est donc sur le thème de la souveraineté et sur le terrain mouvant des intentions in fine prêtées aux « musulmans » que se joue la partie (notamment présidentielle).

Nathalie Heinich, dont je ne partage ni le point de vue ni la façon de poser la question, pointe néanmoins dans sa tribune du Monde du 31 août un élément important, la façon dont la République doit gérer la religion musulmane. Son raisonnement est le suivant : le problème est celui de l’existence ou non d’une « continuité » entre les différentes pratiques de l’islam (depuis une pratique « laïque », acclimaté à la société française, jusqu’à une pratique fondamentaliste, subversive ou violente). Les islamophobes postulent (à tort) la continuité entre musulmans ordinaires et musulmans totalitaires, mais cette représentation s’impose dans les représentations communes (comme le montre, ajouterai-je, le terme « radicalisation » qui sous-entend qu’un islam accompli doit être nécessairement fondamentaliste). En défendant le « burkini », les anti-islamophobes (comme la LDH) renforceraient cette vision des musulmans au lien de protéger les musulmans pacifiques (les « bons musulmans ») contre les éléments radicaux.

La proposition de N. Heinich pour contrer ce danger est l’intervention de la loi et de l’Etat. Pour protéger les musulmans de France contre la minorité radicale et totalitaire (celle qui est censée aspirer à la domination sociale, culturelle et politique), il faudrait que la puissance publique distingue et sépare les bonnes et les mauvaises pratiques. 

La contradiction est cependant la suivante : est-ce à l’Etat de s’ingérer dans les questions religieuses et de dire la « bonne pratique » religieuse ? N’est-ce pas contraire à la loi de 1905 de séparation entre les Eglises et l’Etat, à la Constitution et à la laïcité ? La liberté de conscience pourrait-elle s’accommoder d’un contrôle administratif des cultes ? Si l’on veut suivre ce raisonnement c’est tout le rapport de la République avec le champ religieux qu’il faut repenser.

Et c’est un fait : la présence de Français et de résidents musulmans en France, avec leur souvent légitimes et parfois moins légitimes revendications, interroge la République et impose de refonder la laïcité, non pas dans le sens de son extension, à la façon de la « nouvelle laïcité » qui voudrait bannir tout signe d’appartenance religieuse dans l’espace public mais au contraire dans le sens d’une reconnaissance par l’Etat des principaux cultes de la population française, à la façon par exemple de la laïcité concordataire en vigueur en Alsace-Moselle. Sans rendre officielle telle ou telle religion ou s’ingérer dans les questions de croyance, l’Etat y intervient dans la formation et la rémunération des ministres du culte, dans l’entretien des bâtiments, ce qui est une façon de contrôler les confessions qui participent le plus activement à la vie culturelle et spirituelle de la région. 

De ces arbitrages, de ces règles de vie communes, nous devons tous discuter et délibérer. La reconquête de la « souveraineté du peuple » ne peut se limiter au champ religieux, qui ne doit pas faire écran aux questions de la globalisation économique et du remplacement de choix politiques par une « gouvernance » déterritorialisée et technocratique. Mais mener un débat ouvert et respectueux des libertés fondamentales sur la place des religions, notamment musulmane, et la définition de la laïcité dans notre République peut être un moyen de reprendre la main sur notre destin commun.

Comment refonder la laïcité en République ?

De nombreuses options sont possibles, dont certaines peuvent être égalitaristes et progressistes. Par exemple, autoriser le port du foulard sur la tête (terme plus approprié que le mot « voile », ce morceau de tissu ne voilant pas le visage mais recouvrant simplement les cheveux) par les agentes de l’Etat tout en appliquant réellement l’interdiction dans l’espace public de la burqa et autre voile intégral qui ne permettent pas de voir le visage (yeux et bouche compris) ; ouvrir des cursus de théologie islamique dans les universités françaises avec des diplômes reconnus par l’Etat et obligatoires pour prêcher et animer le culte ; édicter des règles d’urbanisme claires et qui mettent sur un pied d’égalité toute les confessions  concernant la construction de nouveaux édifices religieux ; donner la possibilité au contribuable d’allouer une fraction de son impôt sur le revenu à un mouvement religieux de son choix (y compris un mouvement prônant l’athéisme), ou à défaut à des associations humanitaires.

Toutes les propositions pourront être publiquement discutées, sans démagogie ni ressentiment, dans le but de refonder une laïcité ouverte où chaque courant religieux soit traité de façon équitable. En reconnaissant l’islam à sa juste place, comme l’une des religions constitutives de la culture française contemporaine, en travaillant ensemble, croyants et non croyants, à la  possibilité d’un Islam de France, nous aurons tous recouvré une petite part de notre souveraineté.

 


[1] Cf. les tribunes de Bertrand Mathieu et Serge Sur, dans Le Monde du 28 août 2016.

[2] http://fr.euronews.com/2016/08/16/france-le-burkini-un-faux-debat

[3] http://www.francetvinfo.fr/societe/religion/laicite/polemique-sur-le-burkini/burkini-mandelieu-la-napoule-a-pris-les-devants-il-y-a-trois-ans_1593987.html

[4]Par exemple Pierre Manent, « Démagogie populiste et fanatisme du centre » in M. Wieviorka (dir.), Le Peuple existe-il ?, Editions Sciences Humaines, 2012 ; Marc Abélès, « Globalisation, pouvoir, survie », chapitre 3 de Le Spectacle du pouvoir,  L’Herne, 2007.   

[5] Cf. « Il n’y a pas de communauté musulmane en France », Olivier Roy, tribune du Monde du 9 janvier 2015.

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