La victoire de Benoit Hamon à la primaire du PS aurait pu donner l’espoir d’une nouvelle « union de la gauche », façon « gauche plurielle » de 1997. De tels attelages sont commodes pour gérer les affaires courantes, ils sont inaptes pour sortir d’une crise de régime et réinventer une société. L’acte de fondation est individuel et indivis, mieux : il est cimenté par le sang du frère tué. Après le meurtre d’Abel, Caïn fuit et fonde Hénok, Romulus tue son frère qui l’a provoqué en enjambant le sillon de la nouvelle Rome. Le sang versé du frère est le prix de la décision – pas de demi-mesure, pas de négociation ni de compromis quand il s’agit de fonder une cité.

Notre époque démocratique répugne au meurtre, et c’est tant mieux. Il y a néanmoins un frère en trop à gauche et cela sera aux électeurs de le faire disparaitre. D’où le vertige qui saisit aujourd’hui les sympathisants de gauche : Hamon ou Mélenchon, Mélenchon ou Hamon, lequel est le plus apte à sortir la France de l’ornière ? Lequel ira jusqu’au bout de la refondation sociale et économique qui s’impose ?

 La colère et la ruse comme vertus

 On ne fait pas de bonne politique avec de bons sentiments, parait-il. Caïn comme Romulus sont sous l’emprise de la colère lorsqu’ils accomplissent le geste décisif. Dans une autre histoire biblique de frères ennemis, une réplique un peu plus civilisée du meurtre primordial d’Abel, Jacob évince par ruse son ainé Esaü, et lui aussi fonde un peuple.

Hamon ou Mélenchon, lequel a la force de la colère, la puissance de la ruse, pour oser ce qui ressemble à une tabula rasa ? Qui sera à la mesure de la colère qui gronde dans le pays et qui ne se contentera pas de réformettes ou de vagues promesses ?

Les tâches qui attendent le fratricide

Car le travail à accomplir est effrayant. Il ne s’agit rien de moins que de réussir un deuxième régicide, le meurtre du président de la Vème république pour dégager la route à une VIème république débarrassée du monarque présidentiel et de sa cour de députés et autres sénateurs aux ordres… La tâche du nouveau président de gauche sera de saborder son sacre, de s’abolir lui-même pour susciter le dépassement de ceux qui se seront rangés derrière lui, mais aussi de contraindre au dépassement les autres, ceux qui n’auront pas voté pour lui.

Obtenir les faveurs du peuple

 « Dieu, c’est la société », avait pu dire Durkheim dans les Formes élémentaires de la vie religieuse. Caïn, dont l’offrande n’avait pas reçu les faveurs de Dieu, en conçut un tel dépit qu’il tua son rival. Rémus et Romulus, frères jumeaux unis dans le désir de fonder une ville, se déchirent pour prendre la tête du peuple à venir. A rebours du discours contemporain de la « gouvernance », faire de la politique, c’est d’abord faire société. Celui qui se met au centre du cercle et reçoit et renvoie la parole de celles et ceux qui se sont rassemblés autour de lui est la pierre d’angle de la communauté. En cet endroit particulier, le véritable lieu du pouvoir, qui n’est pas chose mais position d’influence, il n’y a pas de la place pour deux.

Le faux départ de Hamon

Force est de constater que Benoît Hamon, qui avait été propulsé par sa victoire à la primaire du PS, n’a pas su garder l’énergie acquise par cette inattendue onction. Il s’est égaré dans une alliance technique avec EELV sans grande portée politique et renie maintenant sa mesure phare, le revenu d’existence. Sur l’Europe comme sur la VIème République, les améliorations proposées ressemblent à bien des promesses du passé. Il faudra sans doute d’autres potions pour guérir ces deux grands malades. L’aile droite de l’appareil PS hésite à quitter le parti, comme si elle était décidée à brûler au bois vert ce qu’il reste de vif dans la social-démocratie française – tandis que les mal-nommés sociaux-libéraux, ces conservateurs au visage sec, ont déjà rejoint l’illusionniste Macron, qui ne promet rien d’autre que de servir la politique économique de Raymond Barre avec le sourire de Jean Lecanuet.

Hamon se serait trompé de tempo. Il aura voulu réaliser trop vite et trop tôt la synthèse mitterrandienne sans avoir auparavant refondé le PS. Alors qu’il aurait peut-être pu « soulever l’enthousiasme et emporter l’adhésion », il risque fort de se retrouver au chevet d’un PS assassiné par Valls mais dont il devra gérer seul les obsèques.

Le nécessaire effacement de Mélenchon

On ne fonde des nations, des peuples ou des sociétés que sur du creux - et non sur le trop-plein du désir du pouvoir. 2000 ans de christianisme sur un tombeau vide, la République française sur la tête tranchée de Louis Capet, la tribu sur le totem des ancêtres défunts, le socialisme sur l’utopie d’un monde sans classe sociale. Mélenchon et la France insoumise ont certes un programme mais il est finalement secondaire. Ce qui importe, c’est leur intention de dynamiter une Vème république déliquescente pour mettre au centre du jeu une Constituante, c’est-à-dire un espace vide, un espace libre où la parole, toutes les paroles pourront enfin se faire entendre, en espérant que de cette clameur naisse du neuf.

 

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