4 millions de personnes derrière Charlie Hebdo le 11 janvier dernier. Dans la foule, très nombreux sont ceux qui brandissent les mots « je suis Charlie », comme s’ils avaient (provisoirement) délaissé leur identité personnelle pour se fondre dans celle de l’hebdomadaire. Comment lire cet événement ?

Les phénomènes de foule ont été beaucoup étudiés à la fin du XIXème siècle au moment où la psychologie et la sociologie ont émergé comme disciplines scientifiques nouvelles. En discutant Gustave Le Bon et sa Psychologie des foules, Sigmund Freud a cherché à comprendre comment une foule pouvait se constituer en « liant ensemble pour un certain moment » des individus qui d’habitude ne sont pas en relation. Pour dépasser les explications simplistes en termes d’imitation, d’instinct grégaire ou de dynamique émotionnelle qui étaient alors répandues, il propose de s’appuyer sur le concept d’idéal du moi (IdealIch) de sa théorie psychanalytique[1]. Ainsi, pour lui, « une masse est un certain nombre d’individus qui ont mis un seul et même objet à la place de leur idéal du moi et se sont, en conséquence, identifiés les uns avec les autres ». Au cours de ce processus « l'individu renonce à son idéal du moi en faveur de l'idéal collectif, incarné dans le chef »[2]. Le 11 janvier, cet objet a été Charlie Hebdo, l’hebdomadaire est devenu le « rassembleur » et « meneur » de la foule. 

« Je suis Charlie » ou comment un média devient meneur

Cette opération de substitution de l’idéal du moi par le meneur, ou plus précisément par son image, a été particulièrement visible durant les manifestations où des milliers de personnes ont brandi un écriteau « je suis Charlie ». Comment dire plus clairement l’abandon de son idéal du moi personnel au profit d’un tiers, devenu  idéal du moi collectif (un idéal du nous) ? Le fait est d’autant plus marquant que le meneur est généralement une personnalité singulière (le processus psychique ayant besoin d’une corporéité) ou éventuellement un petit groupe (par exemple une équipe victorieuse de football). Il est beaucoup plus rarement un média, qui s’adresse plutôt à un public, dans sa diversité, qu’à une masse d’individus renonçant temporairement à leur singularité[3].

Si Charlie Hebdo a pu devenir un meneur, c’est par une opération de généralisation qui lui a permis de signifier plus que ce qu’il est. Celui qui veut s’ériger en meneur doit nécessairement se faire l’écho d’une attente : « Il doit parvenir à offrir sa voix et à élaborer un discours, de telle sorte que les membres de la population à laquelle il s’adresse y reconnaissent, d’une façon ou d’une autre, l’expression d’un sentiment qu’ils ont en partage. », avance l’anthropologue et psychanalyste Christian Geffray, qui a approfondi l’analyse de Freud[4]. Par son discours, en offrant sa propre personne, son « moi », aux individus pour qu’ils le substituent à leur idéal du moi, « le meneur noue les désirs-non-liés et se donne une place de maillon neuf dans la chaîne des référents ».

Toute la question, pour interpréter le sens de ce rassemblement de millions de personnes, est de saisir ce que leur a donné en partage Charlie Hebdo, ou encore de comprendre le « référent » que le journal est devenu. La réponse parait évidente: Charlie Hebdo a donné en partage aux individus rassemblés partout en France la défense d’une valeur républicaine fondamentale, la liberté de la presse et d’expression. On ne peut s’arrêter cependant à cette seule raison.

Charlie Hebdo, un média-meneur inaccompli

On rencontre ici une première difficulté. Lors des rassemblements du 11 janvier, contrairement aux masses « traditionnelles » qui suivent un « chef » ou un « rassembleur », ce n’est pas le meneur lui-même qui articule le discours qui a pour vocation à se substituer à l’idéal du moi des membres de la foule mais d’autres instances. Après le lâche assassinat d’une grande partie de sa rédaction par un groupuscule terroriste ayant une conception pathologique de la religion, c’est le chœur de la presse et de la classe politique qui se substituent à Charlie Hebdo : les autres journaux et médias ont été les premiers à mettre les mots « je suis Charlie » en bandeau sur leur titre ou leur antenne, les partis politiques et le gouvernement ont minutieusement organisé la manifestation. Une étrange permutation a eu lieu : des médias qui n’avaient guère de lien avec Charlie Hebdo sont devenus « Charlie », tandis que Charlie devient l’icône de toute la presse française, dans laquelle il se dissout en quelque sorte. Après cette échange symbolique, il est difficile pour la rédaction de l’hebdomadaire, par ailleurs tragiquement décimée et traumatisée, de continuer de porter la parole collective, la ligne éditoriale qui soit propre au journal. Cette lourde tâche est incombée à Luz, obligé de montrer sous le regard de tous ses confères journalistes que Charlie n’était pas mort. Le résultat est cette « Une » ambigüe, une mise en abyme Mahomet/Charlie, qui se veut plutôt apaisante, mais qui continue de cadrer l’événement comme un moment du conflit entre une religion et un journal  - On peut se demander aussi qui est habilité à offrir le pardon : les familles et les proches des 17 victimes des attentats, qu’ils soit caricaturistes, journalistes, policiers, personnels administratifs ou simples chalands d’un magasin cacher, peuvent à juste titre se sentir dépossédés d’un acte très fort, le pardon, qui leur revient en propre.

Mais nous sommes là déjà dans l’après-11 janvier. Ce jour-là, en l’absence d’un Charlie Hebdo capable de produire et de moduler son discours singulier, ou plutôt en présence d’un « meneur » paradoxalement projeté sur le devant de la scène parce que réduit temporairement au silence, toutes les possibilités de projection de l’idéal du moi dans l’image du journal ont été ouvertes. Le rassemblement se fait sur une dépouille, une sorte de soldat inconnu du journalisme, la plupart des membres de la foule n’ayant  jamais lu un exemplaire de l’hebdomadaire, même ceux qui arborent la pancarte « Je suis Charlie ». Réduit à un signe de ralliement, ce Charlie Hebdo posthume et désincarné, est un meneur inaccompli. Il rassemble au nom de la liberté d’expression mais aussi de toutes les convictions ou angoisses qu’aura suscitées ou renforcées ce drame, dont la peur de l’islam et une méfiance pour les musulmans de France.  

« Je ne suis pas Charlie » mais je manifeste quand même (et c’est d’ailleurs parce que je n’appréciais pas Charlie que je manifeste)

« La substitution de l’idéal du moi par le meneur est rendue possible parce qu’un désir social diffus ou latent dans la population est présent, qui se trouvera lié et exprimé collectivement dans l’existence nouvelle de la masse », rappelle Christian Geffray. « Les sujets frustrés, qui ne peuvent accéder à leur propre idéal du moi et qui se reportent sur le moi du meneur (en fait sa représentation), forment la masse en s’intégrant dans une figure imaginée du « Nous » »

Quelle figure du « Nous » proposait, au côté de la récupération officielle, Charlie Hebdo ? Pourquoi, le temps d’une manifestation, ignorer ou refouler sa ligne éditoriale, la particularité de sa position dans le champ journalistique, son histoire, qui ont été reléguées à l’arrière-plan, celui-là même où continue de travailler l’inconscient ?

Charlie Hebdo n’était pas toujours drôle. Certaines caricatures publiées (comme celle du danois Kurt Westergaard qui assimile Mahomet à un terroriste, mais aussi dessinées par des membres de la rédaction de Charlie Hebdo) pouvaient être considérées comme islamophobes, dans la mesure où elle suppose que la nature de l'islam est violent, que tout musulman accompli (ou dit avec le vocabulaire journalistique "radicalisé") ne peut que prendre les armes pour imposer aux autres ses convictions. La distinction n’était pas toujours très claire entre anticléricalisme ou critique des religions et stigmatisation. Il ne s’agit pas d’ouvrir ici sur la liberté d’expression et s’il faut y mettre des limites. Je ne suis personnellement pas favorable à plus de restriction, la réglementation actuelle sur la répression à l’incitation à la haine raciale ou religieuse me semblant bien suffisante. Je ne demande pas à condamner les livres de Houellebecq ou à interdire d’antenne Zemmour, même si je réprouve leurs propos et ne suis guère enchanté de les voir bien placés en vitrine des kiosques de gare (la logique du commerce s’accommode parfois très bien avec des idées nauséabondes). Je voudrais seulement que l’on parle d’autre chose et surtout autrement des affaires qui préoccupent la société française, sans toujours se focaliser sur la dimension religieuse, mal appréhendée et finalement secondaire. 

Dire « je suis Charlie », c’est aussi accepter comme idéal du moi une façon essentialiste de considérer l’islam, d’attiser les antagonismes et d’opposer les Français les uns aux autres. C’est pourquoi « je ne suis pas Charlie ». Ce qui ne m’empêche pas de manifester avec les autres, même ceux qui « sont Charlie », contre le fait qu’on puisse tuer au nom de son intolérance. Je défends l’idée d’une Nation française laïque où liberté d’expression et esprit critique se conjuguent avec respect des convictions d’autrui, une Nation républicaine où l’islam, comme les autres religions, ait toute sa place, une Nation qui ne soit pas divisée par les croyances et confessions de ses membres.

Charlie Hebdo a été le rassembleur de la foule du 11 janvier mais il n’en a pas été véritablement le meneur, aucun discours précis n’ayant été articulé, à part celui vague et nécessaire de l’unité nationale et la défense de la liberté d’expression, qui a sans doute recouvert un autre, beaucoup moins fédérateur. Le slogan « Je suis Charlie » qui s’est imposé aurait pu avoir un effet d’exclusion, et il a dû être difficile pour certains Français, musulmans, mais aussi catholique ou juifs convaincus, de défiler sous cette bannière et mot d’ordre. Tous ceux qui l’ont fait ont néanmoins aussi montré leur foi en la République.

Le choc et l’émotion passée, il est temps de renouer avec un discours politique dans lequel l’identité, au sens propre du terme, ne se substitue pas à la pensée.

 


[1] Dans le psychisme, l’idéal du moi se situe sur le même plan que le surmoi (über-Ich), mais ne se confond pas avec celui-ci. Alors que le surmoi est une instance critique, inhibitrice (il juge pour condamner), l’idéal du moi est une instance beaucoup plus positive et constructive, qui présente un modèle d'identification et suggère une possible satisfaction à travers la conformation à des représentations investies comme positives.

[2] Psychologie des masses et analyse du moi, 1921.

[3] Voir mon dernier livre, Medias : Le peuple n’est pas condamné à TF1 (éditions Textuel), où dans la deuxième partie je présente quelques exemples historiques de médias-meneurs de gauche.

[4] Le Nom du Maître, 1997 (éd. Arcanes).

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